Yves Verneuil, Les agrégés. Histoire d’une exception française

par Jacques Girault  Du même auteur

Yves Verneuil a recomposé sa thèse de doctorat sur la Société des agrégés, sous la direction de Françoise Mayeur, pour livrer une somme en dix chapitres sur cette catégorie enseignante, enviée ou contestée, élément de fierté dans une famille (mais pas pour celle de Marcel Cachin qui n’est pas agrégé de philosophie !), propre à la France. En dépit d’un souci constant d’en écrire une histoire sociale, l’auteur livre parfois un travail sur les structures d’enseignement et sur les politiques éducatives. Ce glissement renforce les qualités de l’approche d’histoire globalisante qui ne se limite pas à une sociologie du groupe dilaté (2 000 en 1900,55 000 en 2000).

Créé en 1766 pour les seuls collèges de l’Université de Paris puis étendu à l’ensemble du territoire, repris en 1808 par l’Université impériale pour encadrer les lycées et collèges, ce corps, dominé par les Normaliens, devient une catégorie de référence, un titre, une fonction, un grade de recrutement pour l’enseignement secondaire, à partir du Second Empire, et une condition nécessaire pour être recruté dans l’enseignement supérieur qui en conserve parfois des traces explicites, ainsi le Droit, la médecine. Au début garantie morale et éducative, l’agrégation, obtenue par concours à partir de 1821, devient un mode de recrutement des élites enseignantes, puis, avec l’arrivée au pouvoir des Républicains, une garantie scientifique. L’hostilité des milieux conservateurs aux « professeurs compétents parce que savants » s’explique par le « contraste entre leur science et la situation qui leur est faite », d’où le risque qu’ils deviennent « des déclassés, des révolutionnaires, peut-être ». Et à la fin du XIXe siècle, les milieux antidreyfusards, nationalistes les accusent de s’éloigner des traditions françaises pour instaurer un pouvoir illusoire de justice et de solidarité. Globalement, les forces de gauche défendent l’agrégation. En 1904, à la création de L’Humanité, dix-sept agrégés collaborent. Les Républicains favorisent l’agrégation comme modèle de recrutement dans l’enseignement secondaire. L’agrégé provient de la promotion démocratique qu’ils réclament. La proportion d’agrégés atteint les deux tiers, puis les trois quarts entre les deux guerres, dans les classes secondaires des lycées de garçons, avec de fortes différences entre Paris et la province. L’ouverture de la préparation aux étudiants et l’instauration à partir de 1894 d’un Diplôme d’études supérieures préalable élèvent le niveau du concours. Des « heurts catégoriels » se développent avec les licenciés, chargés de cours ou répétiteurs. Ils prennent une allure plus stratégique quand naissent au début du XXe siècle les amicales enseignantes et dans ce contexte, proposée notamment par les agrégés socialistes Albert Mathiez et Victor Cope, s’organise la Société des Agrégés de l’enseignement secondaire à partir de 1914. Regroupant 87 % du personnel des lycées en 1939, elle s’efforce de contrôler l’autoritarisme de l’administration par de subtiles alliances avec les autres organisations puis avec les syndicats, sans abandonner un fort « sentiment de supériorité catégorielle ». De 1920 à 1948, la Société des Agrégées prend en charge les revendications féminines spécifiques, voire féministes, notamment l’unification des traitements obtenue en 1927, alors que les traitements des instituteurs et des institutrices sont identiques depuis 1919. Mais les concours diffèrent : « hantise de la concurrence féminine » ? Pourtant des femmes réussissent les concours masculins et en 1937 8 % des agrégées sont des « agrégées masculines ». Pour établir une réforme de l’enseignement durable, il faut imaginer un processus de passage sans heurts entre l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire. La question de l’école unique passe progressivement au premier plan. L’agrégation, modèle de référence, mais fonction étroite qui correspond au monde inaccessible pour beaucoup des lycées, apparaît soit comme une exigence de qualité des contenus (le « niveau »), soit comme un modèle qui devrait aspirer l’ensemble, soit comme l’adversaire qu’il faut contourner en le refoulant vers les formations terminales ou supérieures. Car les agrégés se retrouvent aussi bien dans le secondaire que dans le supérieur. La revalorisation, très tôt souhaitée, n’arrive pas, ce qui explique sans doute la recherche d’activités plus gratifiantes, hors de l’enseignement, les facultés faisant figure de « porte étroite » au moins jusqu’à la fin des années 1960. Par la suite, la place des agrégés parmi les personnels du Supérieur grandit, mais beaucoup moins dans les disciplines scientifiques. L’agrégé, caractérisé par une parité des sexes, concurrencé par les enseignants non-agrégés, certifiés pour la plupart après l’instauration du CAPES en 1950, nouveau concours, toujours plus féminisés, apparaît souvent comme le symbole inégalitaire, et pour certains, comme un des tenants de ce qu’Althusser appelait les appareils idéologiques d’État, générateurs de conformisme oppressif.

Et la pédagogie dans tout cela ? On ne fait souvent qu’en parler, comme des élèves. Tout se passe comme si le mauvais souvenir de la réforme d’Hippolyte Fortoul, en 1852, de l’agrégation dans un sens pédagogique, qui n’avait abouti qu’à l’ancrer chez les Républicains, avait laissé des traces. Toute l’évolution récente de l’organisation de la formation des enseignants dans un cadre tourné vers une intégration européenne met en péril l’agrégation, « élément de retard et de blocage » pour les uns, « acquis à préserver » pour les autres. Cet élément s’ajoute au malaise ancien qui traverse ces hommes et ces femmes, dont le déclassement est « patent », recrutés pour enseigner dans une société en évolution, malaise commun à tous les enseignants, même si certains agrégés occupent plus fréquemment d’autres activités professionnelles. Issus de concours plus sélectifs qu’au début du siècle, ouverts dans les diverses disciplines enseignées, ses lauréats restent fort minoritaires dans un corps enseignant extrêmement dilaté depuis les années 1960. La féminisation progresse moins que dans les autres catégories et partout les voies d’accès se diversifient. Ce tableau complet et vivant de l’évolution d’une partie du corps enseignant, ces analyses pertinentes rehaussées par des conclusions fermes mais ouvertes ne s’accompagnent pas d’un index et comportent un rejet des notes en fin d’ouvrage. Défauts condamnables, mais l’auteur n’y peut sans doute rien. Qu’un ouvrage de cette qualité ne comporte pas, au moins, un index paraît particulièrement fâcheux !



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