Yves Frey, Polonais d’Alsace. Pratiques patronales et mineurs polonais dans le bassin potassique de Haute-Alsace, 1918-1948, 2003

Yves Frey, Polonais d’Alsace. Pratiques patronales et mineurs polonais dans le bassin potassique de Haute-Alsace, 1918-1948. Préface de Janine Ponty. Besançon, Presses Universitaires franc-comtoises, 2003, 598 pages. « Historiques ».

par Philippe Rygiel  Du même auteur

Ce volume reprend l’essentiel de la thèse soutenue par Yves Frey en 1999. L’ouvrage se présente au premier abord comme une solide monographie, utile tant aux historiens de l’immigration qu’à ceux de l’Alsace, de facture classique. Yves Frey, après avoir présenté le cadre de son étude et fourni une histoire de l’industrie de la potasse française, étudie l’arrivée des travailleurs polonais dans cet espace, l’évolution des rapports que ceux-ci entretiennent avec les institutions locales, partis ouvriers et syndicats en particulier, puis nous les montre aux prises avec la crise d’abord, la guerre ensuite, les incertitudes de l’après-guerre enfin, retrouvant souvent dans un cadre local les conclusions formulées par Janine Ponty. Son travail cependant ne saurait être réduit à une illustration précise et localisée de conclusions déjà connues, et ce pour plusieurs raisons. D’une part le cadre est ici tout à fait exceptionnel. Les travailleurs polonais s’installent en une région qui retourne à peine à la France, et que la République entend franciser, non sans rencontrer localement de fortes résistances, alors que l’occupant allemand prétend, lui, à partir de 1940, parvenir à une germanisation complète de la province. Le principal employeur des mineurs polonais est de plus une société publique, les mines domaniales de potasse d’Alsace, seule entreprise de ce type à recourir massivement à la main d’œuvre étrangère avant 1945. D’autre part, Yves Frey pousse son étude au delà du terme de 1939, terme traditionnel de beaucoup de travaux consacrés à la population polonaise en France. Enfin il adopte un point de vue que peu d’historiens de l’immigration choisissent, consacrant une large part de son attention à l’action des dirigeants d’entreprise et à la gestion patronale des populations immigrées. Il peut alors nous fournir de précieux enseignements sur une période qui a donné lieu à peu de travaux en langue française, hormis ceux dirigés par E. Gogolewski, mettant en lumière à la fois la diversité des parcours des Polonais de France durant la Seconde Guerre mondiale, et les transformations que connaissent entre 1939 et 1948 les « colonies » polonaises, qui apparaissent à la veille des années cinquante, rajeunies et plus homogènes qu’avant guerre. La situation, à bien des égards exceptionnelle, des Polonais des mines de potasse l’autorise d’autre part à mettre en évidence la logique d’un projet républicain d’intégration, qui se lit d’autant mieux ici que l’État est le principal employeur, par l’intermédiaire des MPDA qui, vitrine de la France en Alsace, disposent de moyens importants, et qu’il intervient dans la genèse même du pays de la potasse, dont l’extraction, avant guerre était peu développée encore. Les traits du projet d’ensemble sont connus. L’enjeu est de détacher les travailleurs polonais, et alsaciens, des influences extérieures, de les lier à la société française, tout en acceptant, mais cantonnée au privée, l’expression des identités culturelles. Cela passe par la mise en place d’institutions, (scolaires, sanitaires, sportives, sociales et immobilières) qui couvrent la plupart des besoins des populations ouvrières, qui permettent de limiter l’attrait des institutions locales et polonaises, voire de justifier le refus de l’inscription de celles-ci dans l’espace de la cité, d’imposer des normes de conduite et de pensée et de susciter une sociabilité secondaire dont les logiques ne recouvrent pas celles de l’origine. Une surveillance minutieuse des lieux et des individus, assurée par un personnel spécialisé complète le dispositif. En somme, conclut Yves Frey, il s’agit ici de mettre les moyens du paternalisme au service de l’intégration à la nation.

La démonstration est convaincante, d’autant qu’Yves Frey la renforce en comparant l’action des mines domaniales et celle de KST, société privée de potasse qui emploie également de nombreux Polonais, tout en évoquant, par des références aux travaux de Gérard Noiriel et de Janine Ponty, ce que nous savons des pratiques des dirigeants des mines de charbon, ou de fer. Il peut alors établir qu’il y a bien un mode public de gestion de la main-d’œuvre immigrée qui se distingue sur quelques points clés (la méfiance envers le clergé et les institutions polonaises, le souci d’effacer, plus que de renforcer, les frontières entre travailleurs étrangers et travailleurs locaux) des pratiques des entreprises privées. La question qui demeure, et elle est plus de l’ordre de l’interrogation que de la réserve, tant le chantier aurait été vaste, est celle des effets de ces politiques. Nous ne savons guère, à lire Yves Frey, si la gestion républicaine des immigrés produit d’autres effets que leur gestion privée, la sociabilité de ces travailleurs, leurs pratiques linguistiques, ou leurs trajectoires, dont l’examen aurait pu livrer quelques clés, sont des domaines que l’auteur a peu explorés. Le lecteur pourra aussi considérer que l’évidente sympathie que nourrit Yves Frey à l’égard des dirigeants des mines domaniales, et de leur projet républicain, le conduit parfois à sous-estimer la brutalité et l’ambiguïté d’une politique qui visait à intégrer à la société française sans pour autant renoncer à traiter en temps de crise les travailleurs polonais comme des Gastarbeiter dont les droits au séjour étaient révocables à tout moment.



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