Yves Denéchère et Patrice Marcilloux, dir., Le Centre international de l’enfance (1949-1997). Des archives à l’histoire.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, 202 p.

par Nathalie Sage-Pranchère  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageFondé en 1949 grâce à la ténacité du professeur Robert Debré, dont le portrait est tracé en ouverture par son petit-fils Patrice Debré, le Centre international de l’enfance (CIE) s’installe au château de Longchamp où il fonctionne sans discontinuer jusqu’en 1997, avant de fusionner avec l’Institut de l’enfance et de la famille (IDEF) pour constituer le Centre international de l’enfance et de la famille (CIDEF), dont l’activité s’interrompt en 1999. Institution emblématique de l’engagement de plusieurs générations de médecins et de spécialistes de l’enfance dans le développement et la diffusion de la pédiatrie sociale, exceptionnelle par son action internationale, son aura scientifique et sa participation aux grands chantiers de la protection et du soin de l’enfance au cours du second XXe siècle, le CIE fait rapidement l’objet d’un travail de mémoire, sans qu’une approche historique ne l’accompagne immédiatement. C’est tout l’enjeu du présent ouvrage qui pérennise les travaux d’une rencontre organisée le 6 juin 2014.

Organisé en trois parties (matériaux mobilisables, place de la formation et de la recherche au CIE et statut de l’Afrique comme terrain d’action du CIE), le volume articule à chaque étape les différentes ressources de l’histoire contemporaine, des archives aux publications en passant par l’histoire orale. Elle illustre avec intérêt le processus de co-construction du travail historique que permet le recours bien maîtrisé au témoignage individuel.

La première partie juxtapose avec bonheur la présentation de l’itinéraire des archives et du fonds documentaire du CIE (puis du CIDEF), un dossier d’archives tirées des fonds du ministère des Affaires étrangères et un entretien avec Michel Manciaux, directeur général du CIE de 1974 à 1983. De Longchamp à Angers, Damien Hamard et Maxime Szczepanski-Huillery rappellent les péripéties du versement du fonds du CIE/CIDEF, de son classement et les éclipses de sa valorisation. Le fonds est composé de trois ensembles : les archives administratives (91 ml), le fonds documentaire et la bibliothèque « historique » transférée à l’ENSP à Rennes. Les deux premiers ensembles documentent le fonctionnement de l’institution tout au long de son histoire. L’abondance de la littérature « grise » (82 ml) éclaire toutes les questions relatives à la santé et à l’enfance dans les pays du Tiers Monde pendant la période concernée. Cet exposé est suivi de l’édition par P. Marcilloux d’un dossier sur la création du CIE, dont les documents vont du 15 septembre 1947 au 23 mars 1950. Composé de correspondances, de comptes rendus et de notes synthétiques, il restitue deux années de débats intenses et de diplomatie active au service du projet du CIE. Sans céder à l’illusion d’une transparence de l’archive, l’édition proposée fait ressortir la multiplicité des acteurs au-delà de Robert Debré et leur plein investissement en faveur du CIE ou contre sa réalisation (États-Unis et Grande-Bretagne), elle montre la manière dont se déploie une politique française au sein des organisations internationales, les stratégies de conciliation déployées dans un contexte de guerre froide, l’impossible indépendance du corps médical mobilisé dans des structures comme le Fonds international de secours à l’enfance (FISE) ou l’OMS vis-à-vis de leurs gouvernements respectifs. Le témoignage de Michel Manciaux, ancien directeur général du CIE, prolonge pour les années 1970 et le début des années 1980 la réflexion sur le contexte international de l’institution. Ancien conseiller en santé maternelle et infantile à l’OMS Europe, Michel Manciaux mène pendant une décennie l’action du CIE en se concentrant sur la politique de formation dans le domaine de la pédiatrie sociale. Il décrit « l’approche discrète, modeste » du Centre dans ses propositions aux pays en développement ou de l’est de l’Europe et la logique bilatérale et égalitaire sur laquelle étaient fondés les partenariats. Il revient enfin sur les choix politiques qui lui semblent avoir conduit à la disparition du CIE.

La seconde partie de l’ouvrage débute sur la présentation du cours international de pédiatrie sociale par Pascale Quincy-Lefebvre. Portée par des figures comme Robert Debré, Nathalie Masse ou M. Manciaux, la pédiatrie sociale se définit comme « l’ensemble des efforts collectifs en faveur de la partie jeune de la population ». À la croisée des préoccupations de pédiatrie préventive et clinique, de santé publique, d’éducation, la discipline est revendiquée comme une approche pluridisciplinaire, promue dès 1948 par un cours international organisé à Paris dans le cadre du FISE puis porté par le CIE à partir de 1949-1950. Adressé à des médecins mais aussi des fonctionnaires de santé publique et des responsables d’écoles de puériculture, d’infirmières ou d’assistantes sociales, le cours s’ouvre à une trentaine de personnes par an, venus du monde entier mais surtout des pays en développement. Il se délocalise même en Afrique et en Amérique latine. Lieu d’échanges, le cours international de pédiatrie sociale intègre les évolutions socio-culturelles en précisant ses intitulés (santé de la mère et de l’enfant) et en mettant en avant le développement des pratiques de santé communautaire en lien avec l’OMS. Les années 1970 font du CIE un espace de recherche très active dans ce domaine, avant qu’un repli ne s’opère dans les années 1980. Michel Péchevis revient ensuite sur la forme adoptée par ce cours : la réunion pendant trois mois des participants, souvent boursiers, pour un cours en français faisant alterner modules méthodologiques, thématiques et d’application. Complément aux savoirs traditionnellement enseignés à l’université, le cours international de pédiatrie sociale n’est pas la seule formation délivrée par le CIE qui s’implique aussi, entre autres, dans des formations plus ciblées sur l’enfance et l’adolescence, l’alimentation et la nutrition, la planification familiale, les maladies transmissibles et la vaccination, etc. Ce dernier point est d’ailleurs illustré par la contribution de Nicole Guérin qui décrit la participation du CIE aux politiques de recherche sur les vaccins. Le CIE accueille la station pilote BCG fondée en juin 1948 à Paris et concourt à la plupart des grands programmes internationaux de développement des vaccinations. En 1984, il reçoit le titre de Centre national de référence pour les vaccinations de l’enfant et l’OMS le désigne comme Centre collaborateur pour la vaccination. Jon Cook et Anne Tursz, anthropologue et pédiatre-épidémiologiste, illustrent le caractère central de la pluridisciplinarité dans les projets de recherche du centre, permettant d’éclairer les données statistiques grâce à des enquêtes anthropologiques auprès des soignants et des familles de jeunes patients. Anne Tursz souligne l’exceptionnalité de certaines études menées au CIE, comme l’étude longitudinale des enfants nés après-guerre ayant permis l’établissement des premières courbes de croissance de référence. Elle rappelle toutefois la difficulté à lier complètement l’action du CIE et les travaux des deux unités INSERM installées au château de Longchamp, consacrées à la recherche prénatale et à la génétique épidémiologique.

La troisième partie de l’ouvrage examine l’action du CIE en Afrique (essentiellement francophone). Y. Denéchère retrace l’intérêt précoce de l’institution pourles pays en développement. Le colloque organisé à Brazzaville en 1952 sur « Les problèmes de l’enfant dans les milieux tropicaux » (avec le soutien de l’OMS, de l’UNICEF, du ministère de la France d’Outre-Mer et des autorités de l’AEF) établit un programme de travail qui passe par le primat de la formation des professionnels (cours à Dakar à partir de 1953 pour les médecins et sages-femmes, à Léopoldville à partir de 1959), mais aussi par la recherche (étude sur la croissance de l’enfant africain) et la création d’un centre rural de protection familiale pilote à Khombole (Sénégal) en 1957. Les activités africaines du CIE sont coordonnées par une conseillère technique (Ika Paul-Pont) et relayées sur place par le professeur Jean Sénécal. Le tournant des indépendances ne modifie pas fondamentalement l’action du CIE qui s’associe à l’Institut de pédiatrie sociale (IPS) de Dakar fondé en 1960 pour lancer en décembre 1961 la revue L’enfant en milieu tropical (étudiée plus loin dans le volume par Michel Chauliac). La contribution de Gaëtan Thomas illustre la pérennité des interventions du CIE dans l’espace africain à travers l’exemple des essais vaccinaux de la station pilote dans les années 1970. Les premiers essais sont lancés au Cameroun à l’invitation de l’OCEAC (Organisation de lutte contre les endémies en Afrique centrale), une organisation intergouvernementale regroupant des États africains et la France au titre de membre européen (à l’image de l’OCCGE pour l’Ouest africain). Exemple archétypal de la politique de coopération développée après les indépendances, les essais menés par Nicole Guérin inaugurent une décennie de recherches « en parallèle » sur les terrains francilien (Seine-Saint-Denis) et africain (Cameroun, Côte d’Ivoire, Centrafrique). Dépassées par l’émergence d’une logique marchande et l’entrée en scène de grands industriels comme Mérieux au tournant des années 1980, ces recherches croisées ont toutefois permis des avancées réelles sur les associations vaccinales, les méthodes et les calendriers de vaccination grâce à des interactions fortes entre les terrains. La dernière partie s’achève sur l’évocation par M. Chauliac de L’enfant en milieu tropical, revue phare du CIE de 1961 à 1997. Celui-ci rappelle la très large diffusion de cette publication en particulier dans les pays en développement, ses traductions anglaise (1968) et espagnole (fin années 1980) et son rôle de vulgarisation de haut niveau à destination des professionnels de l’enfance. La revue donne d’ailleurs naissance en 1972 aux Bulletins bibliographiques, publication désormais indépendante et récapitulant les recherches en matière de vaccination, de nutrition, etc.

La conclusion met en lumière la contradiction entre la mémoire vive des anciens du CIE et l’absence de mémoire collective de l’institution. Les auteurs proposent des pistes pour des recherches futures : l’évolution du CIE au contact des nouvelles politiques humanitaires internationales et des politiques françaises de PMI ; la mesure du caractère « pionnier » du CIE dans les domaines de la recherche et de la pédagogie (concept central de santé communautaire) ; la place de la documentation inlassablement produite et rassemblée par le CIE.

Bien construit par son articulation fine des approches et des échelles, ce volume restitue le fonctionnement et l’importance d’une institution méconnue, tout en laissant largement ouvertes les perspectives de recherche sur ce sujet. Il atteint son but d’aiguiser la curiosité du lecteur et du chercheur potentiel en lui signalant les vastes fonds du CIE et le tout aussi vaste vivier de professionnels prompts à témoigner de leurs actions en son sein.

Nathalie Sage-Pranchère.



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