Yvan Gastaut, L’immigration et l’opinion en France sous la Ve République, 2000

Gastaut (Yvan), L’immigration et l’opinion en France sous la Ve République. Paris, Le Seuil, 2000, 630 pages.

par Marie-Claude Blanc-Chaléard  Du même auteur

Le livre d’Yvan Gastaut est précieux à plus d’un titre. Cette histoire de l’opinion française face à l’immigration sous la Ve République constitue la première somme sur le sujet. Depuis l’analyse d’histoire politique réalisée par Patrick Weil dans La France et ses étrangers, la thèse d’Yvan Gastaut est la deuxième grande thèse qui s’efforce d’historiciser, pour le domaine de l’immigration, la période encore mal connue du second XXe siècle. Il faut donc saluer l’entreprise ainsi que la rigueur avec laquelle elle a été menée. L’auteur s’est efforcé d’explorer toutes les sources intéressant l’opinion publique, ce qui suppose un corpus considérable. Outre l’analyse systématique des sondages qui vient s’ajouter à celle, plus traditionnelle, de la presse et de la littérature, on appréciera la place donnée à l’information télévisuelle et aux études d’audience qui accompagnent les émissions.

Le plan choisi est thématique. Après une première partie qui présente comme « événements fondateurs des mentalités » la répression du 17 octobre 1961, Mai 68 et l’incendie du bidonville d’Aubervilliers en janvier 1970, l’auteur étudie tour à tour « les courants politiques et l’immigration », « les expressions de l’exclusion et de la solidarité », « l’identité nationale en péril, entre mythe et réalités ». Dans chaque partie, les chapitres forment un tout dont on suit l’évolution dans la durée, entre les années 1950 et les années 1990. L’histoire de l’extrême-droite s’ouvre ainsi sur la campagne de Tixier-Vignancour aux présidentielles de 1965 et s’achève par une étude de l’adhésion des Français aux thèses du Front national (analyse de sondages, typologie). L’unité de ce courant est opposée au caractère multiforme de l’autre front activiste, à l’extrême opposé de l’opinion : celui des antiracistes militants, dispersés entre gauchistes, chrétiens et organisations antiracistes. Ce choix de présentation a le mérite de fournir un exposé approfondi et continu de chaque thème, qui bénéficie d’une analyse détaillée autour de sources très riches. Elle permet à l’auteur de porter l’éclairage sur certaines dimensions encore méconnues de l’opinion dans cette période. On prend ainsi la mesure de l’action des chrétiens, prêtres et autorités catholiques ou protestantes, que l’engagement sur le terrain conduit très tôt à se situer du côté des subversifs par rapport au pouvoir en place. Fort intéressante également est l’étude du racisme anti-arabe, qui a droit à un chapitre spécifique dans lequel sont bien mis en évidence le poids de l’O.A.S., le rôle de la guerre des Six Jours en 1967 et la chronologie des violences dont l’apogée se situe dans l’année 1973 (Troisième partie, chapitre 1). On peut également citer l’évolution des solidarités dans l’entreprise qui montre bien le premier tournant qui s’opère après 1968.

Toutefois il nous semble que ce plan présente plus d’inconvénients que d’avantages. À revenir sans cesse à la case départ au cours de la lecture, on finit par perdre ce qui fait l’essentiel du mouvement de l’histoire. Comment qualifier, au bout du compte, l’évolution de l’opinion sur l’ensemble de ce second XXe siècle d’immigration, comment s’articulent les événements-chocs, les mouvements de fond, les crises de conjoncture ? Le livre ne permet pas de répondre à cette question. On voit certes apparaître une thèse en conclusion, celle d’un constat paradoxal : « Plus les Français ont parlé du racisme et moins ils ont eu tendance à le pratiquer ». Cette affirmation ne s’impose guère à la lecture de l’ouvrage. Au contraire, l’extrême morcellement des analyses interdit d’aboutir à une impression générale, encore moins à une connaissance. Sans doute l’opinion est-elle multiforme. C’est ce qu’avait bien montré Ralph Schor pour l’entre-deux-guerres1 (de ce point de vue, Yvan Gastaut s’est davantage attaché à décrire les courants politiques que les groupes sociaux, le paragraphe sur le patronat est singulièrement court, p. 381). Pour autant l’évolution de l’opinion publique n’a rien d’une mosaïque, ni d’une moyenne entre un verre à moitié plein et un verre à moitié vide. La juxtaposition d’informations distanciées aboutit à ne plus reconnaître les rapports de force qui se jouent au cours de cette histoire pourtant fort troublée. Les efforts faits au début pour présenter des « événements fondateurs des mentalités » ne sont guère convaincants, car les critères qui justifient le choix de ces événements-clés font défaut.

Derrière ces critiques s’exprime surtout la frustration du lecteur qui, à partir d’un ensemble aussi riche, aurait aimé un signe un peu plus fort de l’historien. Il reste que grâce à ce livre, on dispose d’une base d’informations scientifiques inédite à ce jour, dans laquelle chacun pourra puiser selon les besoins de sa propre réflexion et en suivant les pistes proposées par l’auteur.



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