Yannick Marec, Pauvreté et protection sociale aux XIXe et XXe siècles. Des expériences rouennaises aux politiques nationales, 2006

Marec (Yannick), Pauvreté et protection sociale aux XIXe et XXe siècles. Des expériences rouennaises aux politiques nationales. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 404 pages, « collection Carnot ».

par Axelle Brodiez-Dolino  Du même auteur

Ce livre est d’abord un pari, celui de parvenir à faire un ouvrage cohérent d’un recueil d’articles d’un même auteur. Qu’on le dise d’emblée, le pari est assez réussi. La mise en perspective et l’articulation de 17 articles de périodes et d’objets divers, toilettés et réactualisés bibliographiquement pour l’occasion, trouve une réelle unité autour des thèmes de la pauvreté et de la protection sociale – certes bien davantage centrés que ne l’indique le titre, sur le XIXe siècle que sur un maigre XXe siècle qui s’arrête, quand toutefois il est abordé, aux lisières de la Grande guerre.

La cohérence puise à un double parti pris sociologico-historique. D’une part, à l’instar des réflexions, désormais légitimées, de l’association contemporaine ATD-Quart-monde, dont le colloque de 1989 vient en prologue de l’ouvrage, celui que la pauvreté n’est pas simplement matérielle mais qu’elle est profondément protéiforme, tout autant sociale, culturelle et civique, et qu’il est dès lors nécessaire d’adopter une vision globale de l’individu. La coexistence d’articles sur la précarité matérielle, la santé, le Mont-de-Piété, l’épargne, les relations charitables ou encore la condition des femmes en couches, prend ainsi tout son sens. D’autre part, le vaste débat sur les frontières entre précarité, pauvreté et grande misère, différence de nature pour certains ou de simple degré pour d’autres, est ici tranché dans le second sens. En partie pour des raisons sociologiques, celles d’une pauvreté processuelle dont les seuils peuvent être franchis, puis défranchis, par un individu ou une famille selon la conjoncture. En partie aussi pour des raisons pragmatiques, celles de la très grande difficulté à déterminer historiquement des seuils de pauvreté et des critères de définition, variables au gré des lieux et des époques. Ceci donne à nouveau sens et cohérence à la diversité d’articles sur les indigents, les classes laborieuses, le petit épargnant, l’employé associé, les mutuellistes ou les coopérateurs. Quatre grands thèmes constituent les quatre grandes parties.

Premièrement, une histoire locale autour de « Rouen et ses pauvres », ceux-ci étant, à partir de 1830, de plus en plus les classes laborieuses touchées conjoncturellement par le chômage, la maladie ou l’avancée de l’âge. L’accès à l’aide sociale étant conditionnée à l’inscription à la liste des indigents et drastiquement réduite, le recours à l’aide privée et aux ateliers de charité s’avère nécessaire, mais non suffisant. La misère amène donc son cortège de conséquences physiques et morales : insalubrité des logements et maladies, prostitution et alcoolisme, concubinage et naissances illégitimes, criminalité et suicide. Un article est aussi consacré au « tour » de l’hospice général, où sont déposés les enfants abandonnés (années 1810 à 1862). Mais si l’intention paraît bonne (lutter contre la mortalité des enfants abandonnés), les résultats ne sont pas à la hauteur (augmentation du nombre d’enfants déposés perçue comme un encouragement à « l’inconduite des mères » ; élargissement de l’aire de recrutement donc des durées de transport des nouveau-nés). Le Second Empire développe alors, inversement, avec plus de succès, les secours à domicile pour les femmes indigentes en couches. Sont également abordés les passeports intérieurs des indigents et le retour aux politiques traditionnelles de lutte contre la pauvreté après 1848.

La seconde partie traite du rapport des pauvres à l’idée de prévoyance. Le mont-de-piété, si décrié comme lieu de recel, ou comme contraire au travail et à l’esprit de propriété, apparaît ici bien plutôt comme une institution permettant la défense de la propriété en évitant la vente des biens au moindre coup dur ; tandis que sa clientèle, au départ très populaire, devient progressivement plus aisée et plus féminine. De « baromètre de la misère publique », il migre lentement vers une fonction d’établissement de crédit. Un chapitre est également consacré au petit épargnant des caisses d’épargne (d’acculturer le peuple aux vertus bourgeoises de la prévoyance, la fonction migre, elle aussi, vers une fonction de placement pour catégories plus aisées), un autre à l’employé associé des corporations, au travers du cas d’un cercle se muant en syndicat. Enfin, le dernier chapitre traite de « l’ouvrier et sa santé » : face aux évidentes limites de l’action charitable et à la détérioration de la santé ouvrière, les mutuelles et la prévoyance se développent, tandis que la ville de Rouen expérimente un système, ensuite repris par la loi de 1893 sur l’assistance médicale gratuite (création de dispensaires et développement des secours à domicile).

La troisième partie porte sur le rôle des élites. La figure de l’éducatrice d’abord, de la dame patronnesse à l’institutrice, œuvre dans les sociétés de charité maternelle (pour les femmes en couches et les nouveau-nés), les salles d’asile ou les crèches (pour l’éducation des jeunes enfants) ; tandis que les préoccupations morales et religieuses cèdent progressivement le pas à l’éducatif plus ludique, et que les garderies pour pauvres accueillent de plus en plus de familles aisées. Puis un chapitre sur Henri Vermont, « apôtre de la Mutualité » au niveau local puis national ; un autre sur Alfred Adeline, ouvrier typographe zélateur du mouvement coopératif ; un autre encore sur Louis Ricard et Paul Guieysse, députés normand et breton, radicaux protestants, solidaristes et « républicains de progrès », au rôle important respectivement dans la loi de 1898 sur les accidents du travail et de 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes, mais aussi de façon plus générale les grandes lois sociales des années tournant du XXe siècle.

Enfin, la quatrième partie porte sur la ville comme « acteur social », sous l’angle du passage d’une politique de communalisation de l’action sociale au début du XIXe siècle, en remplacement du projet d’assistance nationale élaboré par la Convention, à une politique plus centrée sur l’échelon départemental (fin XIXe-XXe siècles). L’obligation d’assistance devient donc remplacée par une aide communale facultative et conditionnelle, voire arbitraire, et le recentrage sur l’échelon départemental vise finalement à remédier à ces disparités. Le glissement au fil du siècle est aussi celui de la distinction entre « bons » et « mauvais » pauvres à une politique sociale fondée sur des critères plus objectifs de situations et de ressources. Le fameux « système rouennais » déjà évoqué (années 1880-début XXe siècle), qui vise à coordonner bureaux bienfaisance et hospices civils, en partie précurseur de la loi de 1893, mais rapidement en décalage avec la départementalisation de l’action sociale et la médicalisation des hôpitaux, fait également l’objet d’un chapitre ; de même que les ancêtres rouennais des centres sociaux, œuvres catholiques, laïques ou surtout « solidarités » (maisons sociales) protestantes.

L’ouvrage ne manque donc pas d’intérêt. D’abord, il montre in situ l’articulation des différentes formes de protection sociale (œuvres charitables et philanthropiques, mouvements d’entraide, institutions sociales, État), le rôle des œuvres privées comme laboratoire social pour l’État, ou encore s’attache à tenir ensemble le hiatus quasi permanent, au XIXe siècle, entre les représentations du pauvre et les réalités de sa condition (passage dès 1830 de la conception chrétienne où le pauvre est perçu comme un intercesseur privilégié auprès de Dieu, à une distinction moralisante bons/mauvais pauvres qui désormais condamne l’aumône, en complet décalage avec la réalité des causes socio-économiques de l’évolution de la pauvreté, celle du capitalisme en expansion). Ensuite, il n’élude pas la question de l’engagement en cherchant au contraire à comprendre les causes et les modalités du militantisme social des élites, en tant que groupe (les dames patronnesses) ou individus (cf. Henri Vermont) ; entre charité chrétienne, volonté de pacification et de contrôle social, mais aussi de remise au travail des classes laborieuses ; entre pratiques humiliantes puis plus discrètes. Enfin, il nuance la thèse de François Ewald sur l’importance de la dimension assurantielle dans la constitution du système français de protection sociale, en montrant au contraire le poids de l’assistance facultative, des pratiques charitables traditionnelles, des mutuelles, de la variation spatio-temporelle des critères d’attribution, ou encore la résurgence, fin XIXe siècle, de la notion d’assistance ; la spécificité du système français jusqu’à la Grande Guerre paraît alors plutôt dans l’articulation entre assistance, prévoyance et assurance.

L’ouvrage est aussi riche d’enseignements et de problématiques pour l’étude de la période contemporaine, en pointant la faiblesse chronique de la lutte contre les causes de la misère au profit d’un attachement aux seules conséquences, voire d’une fonction de « soupapes de sûreté contre la révolte des miséreux » ; en montrant combien le pauvre, piètre consommateur et producteur, mais aussi mauvais citoyen se rendant peu aux urnes, ne peut dès lors être un enjeu de mobilisation politique – réflexions que l’on retrouve sous la plume de Jean Labbens dans les années 1960, ou aujourd’hui sous celle des sociologues de la précarité. On regrettera toutefois que les pratiques et les motifs d’engagement à la base, certes évoqués, n’aient pas été davantage traités, souvent subsumés sous la motivation idéologique des individus ; l’absence de prosopographies, la faiblesse de l’attention portée aux évolutions des pratiques des bureaux de bienfaisance ou des caisses d’épargne au regard des travaux portant sur Paris (Catherine Duprat) ou Marseille (Laurence Americi) à la même époque. Quelques chapitres manquent donc encore pour parachever ce qui reste néanmoins un beau travail d’analyse d’un paysage local de la pauvreté et de la protection sociale en France au XIXe siècle.



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