Yannick Marec, Jean-Pierre Daviet, Bernard Garnier, Jean Laspougeas et Jean Quellien, La Normandie au XIXe siècle. Entre tradition et modernité.

Rennes, Ouest-France, 2015, 606 pages.

par Nicolas Cochard  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage est issu d’une collaboration décennale entre quatre historiens chevronnés, fins connaisseurs de l’histoire contemporaine de la Normandie et capables d’un jeu d’échelles et d’une contextualisation qui favorisent en permanence la mise en perspective. L’approche est thématique et quinze chapitres thématiques constituent l’armature de cet ouvrage d’environ 600 pages. Signalons toutefois que ce n’est pas un agglomérat de contributions cloisonnées puisque le projet collectif et cohérent l’emporte avec succès. Toutefois, quelques réserves doivent être soulevées dès à présent. D’une part, si l’ouvrage n’est pas seulement destiné à un public de spécialistes, l’absence de notes de bas de page ne permet pas à un public plus académique de parvenir aux sources. Cela vaut aussi pour les citations dont on ignore la provenance. Ces remarques doivent être nuancées par la présence d’une bibliographie à la fin de chaque chapitre. Enfin, les failles d’un ouvrage de synthèse collectif peuvent apparaître à travers des répétitions dans des parties distinctes (sur la démographie ou les transports par exemple). Dans l’ensemble cependant, c’est un ouvrage solide et plaisant à parcourir. On pense ainsi aux nombreuses et riches données biographiques. Conformément à l’intitulé de l’ouvrage, la démarche générale est un va-et-vient permanent entre tradition et modernité, avec en toile de fond les différenciations spatiales, la multiplicité des rythmes et des réalités en fonction des lieux. Le sous-titre de l’ouvrage pourrait donc être considéré comme facile mais il est pleinement justifié.

À l’issue des French Wars, deux millions de personnes habitent un espace finalement divisé entre une Haute-Normandie précocement tournée vers la modernité et une Basse-Normandie plus traditionnelle (l’anachronisme facilite la lecture). Le seul découpage administratif révèle durant la Révolution un fort esprit de clocher même si finalement le compromis l’emporte. La Révolution laisse peu de traces négatives dans la région, même si les nouveautés heurtent l’ordre des choses et ébranlent les traditions. L’Empire nuit bien davantage sous l’effet du blocus. En 1815, seule la Seine-Inférieure, avec l’industrie du coton, permet de limiter le retard industriel de la Normandie.

La Normandie est très peuplée au début du XIXe siècle. Seulement, la période se caractérise par un essoufflement et le malthusianisme est généralisé avec la prudence des classes moyennes au niveau matériel et financier. On assiste à un dépeuplement, une diaspora même, avec des soldes naturel et migratoire défavorables à la Normandie. Le mythe du proche Eldorado parisien, les « dévoreuses d’hommes » que sont les manufactures des grands centres urbains et l’amélioration des transports impulsent les départs. Les campagnes se vident et la concentration de la production bouleverse l’organisation du travail. Notons toutefois des inégalités car si la Manche se dépeuple, la Seine-Inférieure est très dynamique.

De par la situation privilégiée entre France de l’Ouest et Bassin parisien, l’économie est diversifiée et la façade maritime stimule l’activité. La région reste majoritairement rurale mais pas seulement agricole puisque le textile, la métallurgie ou l’extraction minière sont des secteurs très développés. Pourtant, la première révolution industrielle reste lente et la tertiarisation est faible avant 1880. La Normandie est intégrée aux échanges internationaux mais il y a peu de fonctions de commandement, sans doute du fait de la proximité parisienne. Dans les campagnes existe un capitalisme foncier qui concentre les terres dans les mains de grands propriétaires, majoritairement étrangers au monde paysan. Ainsi, les petits fermiers sont nombreux et le village normand est socialement très inégalitaire. Pourtant, les conditions de vie sont meilleures en campagne qu’en ville. Le monde ouvrier urbain est aussi très inégal et dès les années 1830, des grèves sont menées par les ouvriers les plus qualifiés, donc les plus indispensables. Le Havre ou Cherbourg s’inscrivent alors dans un mouvement ouvrier de longue durée. Concernant le grand patronat, dont l’âge d’or se situe sans doute sous le Second Empire, on peut affirmer qu’il s’agit d’un entrepreneuriat plutôt timoré.

« L’ordre éternel des champs » est une évocation des singularités de l’environnement rural. Le paysage rural évolue peu, avec ses traditions solides et son folklore tenace. Dans les campagnes, malgré un monde très hétérogène au niveau des métiers ou des conditions, le calendrier et l’ensemble de la vie s’articulent autour des travaux des champs. Dans l’ensemble cependant, les campagnes s’enrichissent et la transition alimentaire permet une alimentation plus variée et plus carnée. La fameuse armoire normande, initialement objet des élites urbaines, se diffuse dans les logements ruraux.

Les transports accompagnent la modernisation agricole à la fois pour exporter la production mais aussi pour importer les engrais. De belles pages décrivent les pays et leurs productions. Se dessine alors des terroirs qui se rencontrent lors des nombreux concours et foires agricoles. Les producteurs s’adaptent aux nouvelles conditions économiques et font face à une première mondialisation. L’outillage agricole reste longtemps rudimentaire mais on améliore les races des cheptels. Les sociétés d’agriculture, les grands propriétaires exploitants ou les syndicats agricoles à la fin du siècle modernisent le monde agricole.

Malgré une urbanisation générale, de fortes inégalités spatiales sont à noter. Le chemin de fer apparaît à partir des années 1840 et bénéficie aux trois pôles que sont Caen, Le Havre et Rouen, désormais reliés efficacement à la capitale. Pourtant, le tissu urbain, relativement dense, est composé de petites villes sous influence rurale, peu connectées à l’extérieur. Les pathologies urbaines se développent dans la grande ville et l’image des bas-fonds apparaît. Les sociabilités sont très développées, à la fois pour les élites au sein des sociétés savantes et pour les catégories laborieuses dans la rue.

Désireuse d’ordre, la Normandie est un espace où la monarchie et les Ultras exercent une certaine influence avant que les constitutionnels et les libéraux s’imposent au cours des années 1820. Sous la Monarchie de Juillet, malgré des bassins bonapartistes dans la Manche et légitimiste à Caen, les libéraux dominent. La Haute-Normandie se révèle plus contestatrice et 1848 y connaît un intense mouvement social. Après 1848, la Normandie compte de nombreux républicains du lendemain et la République entre plutôt facilement au village malgré la peur des rouges. Bonaparte séduit alors par l’image d’ordre que le patronyme renvoie. Pourtant, les conservatismes sont ancrés en Normandie et la politique italienne de l’Empereur heurte les sensibilités. Après la chute de l’Empire, les forces traditionnelles et conservatrices sont très présentes et la république est accueillie inégalement. Le monde rural est peu enthousiaste aux joutes verbales des notables qui fréquentent banquets et marchés. De plus, la république inspire le désordre dans une région marquée par le catholicisme. L’appel du pape Léon XIII au ralliement change la donne mais la république radicale emporte peu de suffrages face à des populations qui avaient fini par accepter la république modérée. Seule la Seine-Inférieure se laisse largement imprégnée des forces de gauche.

Dès les années 1830, les revendications concernent les salaires et les conditions de travail. Ouvriers du bâtiment et des chantiers navals, du textile dans une moindre mesure, sont des acteurs précurseurs de la lutte sociale. Il n’existe cependant pas de projet politique à long terme et il faut attendre l’influence socialiste et syndicale en fin de siècle pour engager une lutte des classes. Ainsi, la Belle-époque est une période de grèves. De fortes inégalités apparaissent cependant. Pour la Haute-Normandie par exemple, l’Eure est peu concernée par les grèves contrairement à la Seine-Inférieure en raison d’une structure de production différentes dans ces deux départements.

La religion catholique exerce une forte influence malgré « quelques coquins ». Si la Révolution a, comme ailleurs, bousculé les catholiques, la bonne santé des congrégations religieuses et la piété populaire témoignent d’une forte emprise de la religion sur les populations, malgré la diminution des pratiques et la féminisation de l’observance. Il s’agit alors davantage de suivre « l’air du temps » plutôt que d’un anticléricalisme farouche. D’ailleurs, l’ultramontanisme est présent et les pèlerinages ou le culte marial restent important. Le régime concordataire avait apporté satisfaction aux Normands mais la loi de 1905 est peu acceptée en Normandie. Malgré les coups durs portés par la République, déchristianisation et sécularisation sont donc à nuancer.

La région bénéficie de taux d’alphabétisation satisfaisants, y compris chez les femmes. Ceci dit, la fréquentation des écoles reste soumise aux obligations des champs. Dans les villes, la formation professionnelle offre des perspectives concrètes aux enfants des catégories laborieuses. Mais la Normandie au XIXe siècle, c’est aussi l’appropriation du rivage. Avec le chemin de fer, la Normandie, c’est « Paris à la mer » et le front de mer devient le rendez-vous de la bourgeoisie et de la création artistique. Les stations balnéaires parsèment le littoral mais une forte hiérarchie est observable : Deauville n’est pas Trouville. Courses de chevaux, bains, casinos, régates concourent à l’attractivité du littoral normand pour la haute société. Riche de son patrimoine matériel et immatériel (avec par exemple une forte vikingomanie), la Normandie inspire les peintres et les écrivains. D’un point de vue local, les nombreuses sociétés savantes ainsi que la presse très présente sont le signe de l’intensité de la vie intellectuelle et culturelle.

Il s’agit là d’un ouvrage qui mêle avec succès richesse des informations et finesse de l’analyse. À l’heure du redécoupage des régions françaises, il donne à réfléchir sur la notion d’identité régionale.

Nicolas Cochard.



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