Yamina Bettahar et Marie-Jeanne Choffel-Mailfert, dir., Les Universités au risque de l’Histoire. Principes, configurations, modèles.

Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2014, 522 p.

par Emmanuelle Picard  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Le contexte actuel de réforme de l’enseignement supérieur en France est l’occasion de reconsidérer l’histoire des universités à l’aune de leurs transformations et de leurs héritages et, plus généralement, d’interroger les effets d’une politique conjoncturelle sur des structures anciennes. À défaut d’ouvrages de synthèse, de nombreux colloques ou journées d’études ont réuni ces dernières années historiens et sociologues de l’enseignement supérieur, chacun intervenant sur le champ spécifique dont il est le spécialiste1. Les actes présentés dans cet ouvrage sont ceux du colloque qui s’est tenu à Nancy en 2011, et rassemblent quinze contributions qui portent sur des époques, des institutions et des thématiques très diverses.

Il échappe cependant pour partie à la critique récurrente d’actes publiés comme une collection d’interventions très disparates et dont la mise en perspective devient une gageure pour les rédacteurs de l’introduction. Celle-ci fournit un bon aperçu des débats récurrents de ces dernières années et, de ce fait, des questions au cœur des transformations à l’œuvre ces dernières décennies, autour de l’autonomie des universités, de la professionnalisation ou des curricula. Elle contribue à mettre en perspective des contributions aux objets variés et privilégie la longue durée des phénomènes étudiés. Pour autant, et c’est malheureusement la loi du genre, il n’est pas toujours facile pour la non spécialiste d’y trouver des éléments forts de conclusion, qui lui permettraient de comprendre pour chaque cas étudié la façon dont il prend place dans des débats plus généraux. Pour l’historienne de l’université, ces défauts ne sont pas rédhibitoires et l’on parvient généralement à extrapoler des monographies proposées les éléments propres à construire une réflexion plus générale, qui font regretter à nouveau qu’une ambition supérieure n’est pas présidée à l’édition des actes, en demandant aux auteurs d’être plus réflexifs dans leurs introductions et leurs conclusions.


L’ouvrage est conçu en trois temps. Les deux premières parties, consacrées à l’université en France, sont construites selon le découpage chronologique classique qui distingue deux grandes périodes canoniques de l’histoire de l’enseignement supérieur français : les grandes réformes menées par les républicains dans les dernières décennies du XIXe siècle, ici rassemblées sous le titre des « fondements de l’université républicaine » et les transformations rapides des années 1960 et leurs effets, désignées ici comme « l’université à l’épreuve des mutations sociales et économiques des années 1960 ». La troisième partie est, quant à elle, selon un schéma récurent des travaux sur l’enseignement supérieur, consacrée aux « comparaisons internationales ».


La première partie se concentre autour de trois questions structurelles, auxquelles elle tente de répondre à partir d’études de cas : la pédagogie, l’autonomie et l’uniformité, autant d’éléments au centre des préoccupation des réformateurs. La question des modèles académiques de formation, pierre angulaire des systèmes universitaires et élément central de leur différenciation, est reprise par T. Hippler qui s’intéresse aux oppositions entre modèle français et modèle allemand. Il confirme, par une analyse de détail, deux cultures pédagogiques antagonistes, soulignant à l’occasion l’originalité de la formation à l’École normale supérieure (ENS), beaucoup plus proche de celle mise en œuvre dans les universités allemandes que dans leurs homologues françaises. Cette démonstration contribue ainsi indirectement à la compréhension du rôle spécifique joué par l’ENS dans le dispositif d’enseignement supérieur français, mais tend du même fait à minorer sa situation durablement périphérique et ne permet pas vraiment de comprendre les raisons du maintien d’une forme traditionnelle d’enseignement à l’université dans un contexte fortement modernisateur. La seconde question, relative à l’autonomie qu’auraient acquise les universités à l’issue des lois et décrets des années 1880-1890, est envisagée par J.-F. Condette à travers une analyse très précise du travail du conseil de l’université de Lille, entre 1896 et 1914. Ce faisant, il informe les processus qui ont durablement confirmé la soumission des université à l’administration centrale, et met en évidence les limites structurelles de l’autonomie, officiellement accordée dans l’ordre du discours. Troisième question d’importance, le rapport entre centre et périphérie, et plus largement la place particulière d’une institution au sein d’un système caractérisé par la centralisation et une forte homogénéité, est envisagé au travers de deux études de cas : Alger et Strasbourg. Pour l’une et l’autre, il s’agit d’interroger la position spécifique qu’elles occupent dans leurs relations avec le système national d’une part, et avec l’espace régional d’autre part. Toute deux ressortissent d’une volonté politique particulière : Alger, étudiée par Y. Bettahar, est une université créée en contexte colonial, comme instrument de formation des élites locales, entendues au sens des populations de colons européens ; Strasbourg, étudiée par F. Olivier-Utard, est un instrument de conquête de la population alsacienne, d’abord par les Allemands entre 1870 et 1919, puis les Français durant l’Entre-deux-guerres. Si elles ont l’une et l’autre les caractéristiques des universités françaises (et allemandes pour la période du Reichsland), elles n’en constituent pas moins des interprétations locales, ce qui se traduit par des dispositifs réglementaires spécifiques. On retrouve par exemple, dans les deux cas et pour des raisons différentes, une place importante faite à une formation tournée vers les besoins professionnels locaux (industriels ou juridiques par exemple). Plus clairement en Alsace, mais également présente en Algérie, une latitude plus grande est donnée aux initiatives pluridisciplinaires, et permet la mise en place d’enseignements et de recherches que l’on pourrait qualifier, dans un vocabulaire actuel, d’innovants. Reste que l’une et l’autre peinent à véritablement s’autonomiser du modèle central, ce qui se traduit dans les carrières des universitaires par le fait qu’elles ne sont souvent qu’un strapontin avant la poursuite d’une carrière parisienne.

La seconde partie, consacrée aux transformations des années 1960, met en scène les ruptures d’une histoire séculaire. Au cœur de la réflexion, même si c’est en filigrane, la question de la différenciation et de l’hétérogénéité croissantes du monde universitaire qui se traduit par un éclatement éminemment complexe entre les universités ; mais aussi par une tension désormais structurelle entre les projets et leur mise en œuvre. On peut en prendre pour exemple le cas de l’enseignement supérieur nancéien rapporté ici par M.-J. Choffel-Mailfert. Les nouvelles constructions universitaires sont prévues pour accueillir un nombre important d’étudiants en sciences, alors même que ce sont les étudiants en lettres dont les effectifs croissent brutalement. Entre le projet de formation d’une nation scientifique, traduit dans des infrastructures coûteuses, et les choix réellement effectués par la génération concernée, l’écart est notable. On pourrait décrire de la même façon les multiples tensions et divisions qui opposent tenants d’une université utilitariste et malthusienne (professionnalisante et sélective) à ceux qui l’envisagent comme un espace de formation généraliste et (relativement) désintéressé. Les discours, les dispositifs et les pratiques constituent alors tout autant de moments où se rejoue le clivage entre volonté politique et réalités du terrain, contribuant à l’hétérogénéité croissante de l’université post-68. C. Tasset sur la question du prolétariat intellectuel et C. Hugrée sur celle de l’injonction à la professionnalisation montrent ainsi que, même si ces questions n’apparaissent pas stricto sensu dans les années 1960, elles contribuent à nourrir plus fortement les clivages après cette date. Ces trois analyses rejoignent par ailleurs celle proposée par S. Le Clech autour des archives ministérielles relatives aux réformes de l’enseignement supérieur, en documentant avec précision les modes de négociation et de travail administratif.

Intéressantes mais plus difficiles à mettre en perspective, les comparaisons internationales proposées dans la troisième partie de l’ouvrage sont essentiellement des monographies caractérisées par des questions spécifiques. Certes, les cas envisagés ici peuvent rentrer en relation avec une réflexion d’ordre plus générale sur les formes, les projets ou la nature de l’enseignement supérieur dans une perspective comparatiste. Mais ces analyses, composites dans leurs objets comme dans leur approche, tendent surtout à confirmer l’idée que le caractère national des systèmes d’enseignement supérieur est une donnée structurelle. Qu’il s’agisse des questions de bilinguisme à l’université de Prague analysée par M. Reffet, des arbitrages entre enseignements techniques et enseignement scientifique à la faculté des sciences de Lisbonne présenté par A. Carneiro et al., du rôle particulier de l’université du Chili dans l’organisation du dispositif éducatif de ce pays envisagée par N. Jammet-Arias, de l’adaptation des modèles allemand et américain au sein de l’université japonaise (J. Oba), de la spécificité de l’université du Luxembourg (M. Meyer), des transformations de la profession académique en Angleterre (S. Paye) ou des business schools (C. Paradeise et al.), , toutes ces études de cas donnent à voir des réalités articulées à des logiques nationales qui dépassent la seule question de l’enseignement supérieur. Mais elles montrent aussi, sans pour autant le réfléchir plus avant, que les questions centrales qui articulent les modalités d’organisation des systèmes et les projets politiques qui les sous-tendent ne sont pas de nature fondamentalement différentes.


Emmanuelle Picard.

1. On peut également signaler également la publication de numéros spéciaux de revues, comme celui publié par Le Mouvement social en 2010, « Mutations de la science et des universités en France depuis 1945 », sous la direction de Jean-Michel Chapoulie, Patrick Fridenson et Antoine Prost.


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