Xavier Vigna, L’espoir et l’effroi. Luttes d’écriture et luttes de classes en France au XXe siècle.

Paris, La Découverte, 2016, 319 p.

par Judith Lyon-Caen  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Qui ne se souvient ici des pages intenses consacrées naguère par Michelle Perrot à la parole et aux mots des grévistes de la fin du XIXe siècle ? Dans une écriture très soucieuse de «  faire entendre  » et de «  faire goûter la saveur des mots  », l’historienne avait décrit la grève comme un temps dense de la parole, dite et écrite, un temps de la parole libérée, émancipatrice, un temps pour les grands mots de la lutte, – révolution sociale, grève générale –, un temps de lutte par les mots (slogans, cris, chansons, discours)1. En 1993, le volume collectif dirigé par Pierre Bourdieu, La Misère du monde, dressait une cartographie de la souffrance sociale contemporaine au travers d’une mosaïque de témoignages, où les mots – dits, recueillis, transcrits, restitués, mis en perspective –  occupaient une place centrale : autant de points de vue sur l’espace social dont le livre construisait l’intelligibilité sociologique, autant de voix pour lesquelles le sociologue réclamait un « accueil recueilli » et une écriture rigoureusement consciente d’elle-même  : «  les antinomies bien connues de la littérature populaire sont là pour rappeler que ce n’est pas donner la parole à ceux qui ne l’ont pas habituellement que livrer telle quelle leur parole »2. De la parole prise par les grévistes de l’âge héroïque à la parole recueillie par le sociologue, des grands mots plein d’espoir de la lutte ouvrière aux mots amers de la désillusion, du désenchantement, de la démoralisation, de la déception des militants syndicaux interviewés en 1995, se dessine une histoire de mots qui est le cœur même de l’enquête de Xavier Vigna. L’historien du monde ouvrier et de ses mobilisations au XXe siècle a fait en quelque sorte retour sur sa documentation  : «  un flot gigantesque d’écrits  » (p.  7) qui servent d’ordinaire de sources aux historiens, qu’il s’agisse de décrire les contours du monde ouvrier, les évolutions du travail industriel, les expériences laborieuses, les politiques sociales, les formes et les thèmes de la mobilisation collective, etc. Xavier Vigna a choisi de s’en tenir aux écrits « consacrés à décrire, raconter, disséquer ou mobiliser » le monde ouvrier français au XXe siècle comme un phénomène en tant que tel et pourtant consubstantiel à l’histoire même du monde ouvrier, ce monde qui a tant fait écrire et d’où sont issus tant d’écrits divers. Répertorier et décrire ces écrits, repérer les lieux de leur énonciation et de leur production, leurs distributions, leurs inflexions, leurs thèmes, leurs tensions récurrentes, tel est l’objet de ce livre bruissant de mots, où l’historien-ne du social peut se trouver comme dépaysé-e en terre familière. Bien sûr, nous connaissons ces écrits, règlements d’usine, enquêtes publiques sur la condition ouvrière, romans « prolétariens », chrétiens ou communistes, reportages, tracts, témoignages, récits, sociologies ; mais nous ne les connaissons pas pour eux-mêmes : c’est donc à leur histoire que L’Espoir et l’effroi est consacré.

En plaçant l’écrit au cœur de l’histoire ouvrière, en reconstituant un immense intertexte intensément conflictuel (car la lutte des classes est une lutte qui passe par l’écrit, la prise de plume, la publication, les descriptions affrontées du monde), Xavier Vigna propose « une histoire politique des écritures » (p. 11) : il entend par là s’écarter d’une « histoire culturelle » qui cherche à reconstituer les univers et les cadres de l’expérience ouvrière ; d’une histoire des politiques sociales et des savoirs sur le monde ouvrier ou d’une histoire – littéraire – des écrits du peuple ou sur le peuple. Mais Xavier Vigna s’écarte aussi, sans le dire, des perspectives qui ont donné aux « langages de la classe » une centralité historiographique sans précédent, celles du linguistic turn. Histoire « politique » elle aussi, attentive à la construction langagière du monde, qui, dans ses déclinaisons les plus radicalement discursivistes, affirmait que les réalités sociales n’étaient que des « réalités » de langue – ne pouvaient être que des réalités de langue – la langue construisant et transmettant toute expérience du monde, qui ne saurait être connue en dehors d’elle. La position nominalo-constructiviste, dans ses différentes variantes, a fait couler tant d’encre que l’on comprend le souhait de l’auteur de ne pas rouvrir le débat3 : tout de même, le lecteur aurait bien aimé savoir si, et comment, Xavier Vigna situait son enquête sur le « buissonnement » des écrits sur le monde ouvrier (p. 11) dans un après-coup de ces débats qui furent si vifs dans les deux dernières décennies du XXe siècle.

La lecture de L’Espoir et l’effroi permet pourtant de situer aisément le propos : le monde ouvrier dont il est question est bien fait d’acteurs, de gestes, de pratiques, de luttes qui existent en dehors du langage, mais qui ont une intense existence par écrit. Le passage de la question de la langue, ou du discours, à celle de l’écriture n’est pas anodin : ce qui intéresse Xavier Vigna, c’est précisément la prolifération d’opérations, et donc d’actions, d’écriture et de publication, de « prises d’écriture » (p. 13) et d’écrits qui s’affrontent : enquêtes, du patronat et du monde catholique notamment ; témoignages et autobiographies d’ouvriers mais aussi « d’auteurs socialisés dans les classes dominantes et qui ont choisi de se faire ouvrier-ière-s plus ou moins longtemps » ; fictions ; récits de militants ; écritures administratives de toutes sortes (rapports, enquêtes, descriptions qualitatives). Et, au carrefour de tout cela, les premières sociologies et ethnographies du monde ouvrier, qui trouvent, dans ce voisinage, de passionnantes contextualisations. La lecture transversale de ces immenses corpus fait apparaître une inflexion maîtresse, reprise dans le titre du livre : espoirs d’émancipation d’un côté, fascination et effroi de l’autre, qui suscitent une inépuisable soif de savoir, de décrire, d’enquêter, d’ordonner, d’objectiver… Le livre de Xavier Vigna propose une mise en récit en deux temps de cette dialectique : tout d’abord une narration des écrits sur le monde ouvrier, depuis la relance de l’observation et de l’évaluation du monde ouvrier sous le ministère Albert Thomas dans la perspective d’une économie de guerre, jusqu’aux écrits de la crise ouvrière dans les années 1980 – le temps de ce que Gérard Noiriel avait appelé le «  social triste  »4 ; puis une reprise thématique des corpus, qui permet de dégager des manières d’écrire, de connaître, de figurer, de militer, de prendre la parole et la plume : geste classificatoire et essentialisant de l’enquête, rhétoriques politiques « pour » ou « contre », sociographies et sociologies, figures de la lutte, de l’affirmation, de la résistance par l’écriture.

Tout en traversant des corpus qui, pour certains, font déjà l’objet de savoirs et de descriptions particulières (les écritures communistes et catholiques, les littératures ouvrières), L’Espoir et l’effroi en dégage d’autres, comme les enquêtes sur le monde ouvrier diligentées par le ministère Albert Thomas qui produisent une « ontologie » durable, essentialisante et racialiste, des catégories de main-d’œuvre. On croise ici le jeune Maurice Halwachs inspectant les usines électro-métallurgiques du Dauphiné et de Savoie au printemps 1916. Les diverses formes d’observation sociale liées aux nébuleuses catholiques, de part et d’autre de la Deuxième Guerre mondiale, sont également très présentes, et Xavier Vigna souligne leur apport, par le souci de l’expérience vécue, à la construction des sciences sociales. Sans jamais lâcher le fil politique, qui s’en trouve singulièrement enrichi, L’Espoir et l’effroi contribue ainsi à décloisonner savoirs et écritures et à proposer des contextualisations croisées, entre observation et répression, écrits sur le peuple, « vers » le peuple, ou du peuple, littérature et sociologie. Les mutations du monde ouvrier, l’évolution de son nombre et de sa composition, des formes du travail et de l’organisation industrielle, des revendications, des luttes, apparaissent constamment en arrière plan : de ce fait, L’Espoir et l’effroi est aussi, constamment, une histoire du monde ouvrier au XXe siècle, du monde ouvrier à travers les écrits qu’il suscite autant qu’une histoire de ses constructions scripturaires affrontées. Dans cette traversée haletante d’un siècle saturé d’écrits, du poème au rapport, du roman au témoignage, où l’on voit poindre des regards et des paroles marginales, de femmes ou de travailleurs immigrés, l’énonciation elle-même, le geste d’écrire, le recours à l’écriture en tant que tel s’effacent parfois sous ce que les écrits donnent à voir, à savoir, à comprendre du monde ouvrier. Pouvoirs publics, patrons, syndicats, militants, compagnons de route, luttent à coup d’écrits pour dire ce qui est, ce qui devrait être. Des savoirs se construisent sur un monde qui, au fil du siècle, s’énonce de plus en plus dans le langage de la crise, du déclin, de la disparition, de la perte, des « derniers ». Demeure un angle mort, qui a trait au statut de l’histoire sociale elle-même dans cette symphonie aux accents tour à tour héroïques et pathétiques, dont le final se déploie ici sur une tonalité mélancolique. Bien des écrits évoqués au fil du livre ont une dimension historiographique : autobiographies ou enquêtes, romans ou textes militants, ils racontent aussi des histoires du monde ouvrier, qui semblent pourtant en complète étanchéité avec la narration de l’historien Xavier Vigna. Comment passent-ils, ces écrits, clandestinement ou non, dans le savoir de l’historien qui fait retour sur sa documentation ? Peut-être les uns et l’autre se rencontrent-ils là où la conclusion du livre, en forme d’adieu aux espoirs collectifs, rejoint sa dédicace « en tendre et vive mémoire de Margherita Torelli in Vigna » : l’histoire est aussi, parfois, un ultime geste de piété pour les mondes disparus.

Judith Lyon-Caen

  1. M. Perrot, Jeunesse de la grève  : France 1871-1890, Paris, Le Seuil, 1984, chapitre VIII.
  2. P. Bourdieu (dir.) La misère du monde, Paris, Le Seuil (1993), collection « Points  », 1998, p.  1421 et 1417.
  3. S. Cerutti a livré de ces débats une riche analyse panoramique et critique : « Le linguistic turn en Angleterre », Enquête [En ligne], 5 | 1997. URL : http://enquete.revues.org/1183. Voir aussi, au sein d’une bibliographie très abondante : J. Thompson, « Des histoires contestées : l’histoire sociale de la Grande-Bretagne du XIXe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle [En ligne], 37 | 2008. URL :http://rh19.revues.org/3506.
  4. G. Noiriel, Les ouvriers dans la société française, XIXe-XXe siècles, Paris, Le Seuil, 1986, collection « Points », p. 222.


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