Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 1968. Essai d’histoire politique des usines, 2007

Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 1968. Essai d’histoire politique des usines. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, 378 pages. « Histoire ».

par Michel Pigenet  Du même auteur

Les commémorations ont du bon lorsqu’elles favorisent la publication de travaux neufs. La thèse dont est issue l’ouvrage de Xavier Vigna relève de cette catégorie. Il faut souhaiter que sa diffusion concoure à enrichir les débats, sinon les polémiques, qui s’annoncent à l’approche du quarantième anniversaire des événements de 1968. De fait, la plus grande grève jamais survenue en France attend toujours son histoire. Par-delà les difficultés épistémologiques d’une entreprise lourde d’enjeux, cette lacune ne saurait être comblée par la masse des récits qui, reconstitués au gré d’accommodements successifs, dressent un impressionnant écran de stéréotypes à l’intelligence du mouvement social. Aussi bien est-ce le « mythe de 68 qui pèse sur notre génération, comme ce dont nous avons été incapables » que le jeune chercheur se propose d’élucider à travers l’exploration de sa part ouvrière, la moins connue ou la plus occultée. Le choix va de pair avec celui d’une couverture de l’ensemble des « années 68 », soit une grosse décennie. « Temps de la contestation », en l’espèce, d’une « insubordination », vocable propre à signaler qu’elle touche aux fondements des rapports salariaux de domination et par lequel Xavier Vigna signifie qu’elle constitue un moment exceptionnel d’expression d’une « politique ouvrière ».

Les trois parties de l’étude privilégient l’approche thématique, mais veillent à cerner les différentes temporalités à l’œuvre, à diversifier les échelles d’analyse, préoccupation que restitue l’alternance « des focalisations, des ralentis et des zooms ». L’auteur procède d’abord à une identification du cycle de luttes entamé vers 1966, porté à son maximum au printemps 1968, et qu’il fait se conclure en 1979, année marquée par la défaite des sidérurgistes au terme d’une ultime poussée de luttes particulièrement dures. L’indéniable visibilité de la borne affaiblit, certes, l’interprétation des chassés-croisés de la seconde moitié des années 1970 qui brouillent quelque peu ou, à tout le moins, complexifient, il est vrai, la grille d’analyse proposée. Quelque peu prisonnier, on y reviendra, de ses sources, terrains et objets de prédilection – « gauche ouvrière », mouvements révolutionnaires et CFDT –, X. Vigna sous-estime ainsi pour l’interpréter en termes de manœuvres d’appareil, à défaut de les ignorer, les contre-tendances dont témoignent, par exemple, la radicalisation militante cégétiste, irréductible à un retour de flamme de l’activisme des années 1950 dont il importerait d’évaluer la mémoire et le modèle sur les manifestations d’insubordination de la période. On conviendra que l’échec de ces mobilisations prolongées confirme la réalité du basculement intervenu : les modes offensifs d’action des années antérieures ont bel et bien viré à une résistance toujours plus difficile au fur et à mesure que s’aggrave la crise de l’emploi, tandis que les stratégies syndicales et les espérances ouvrières se calent et calquent sur des objectifs et des agendas électoraux synonymes « d’étatisation » et de perte d’autonomie ouvrière. Le cadre ainsi posé, X. Vigna tente ensuite de discerner les « éléments d’une politique ouvrière », ensemble « incomplet, lacunaire et parfois contradictoire […] irréductible aux politiques déployées par les organisations stabilisées », extérieure et alternative à la fois aux références et procédures instituées. Nourrie de matériaux patiemment recueillis, attentive aux questions – emploi, conditions de travail, rendements, organisation du travail – mises en débat dans les usines, aux mots, normes, références, voire pratiques, qui les portent, problème central dans un ouvrage consacré à l’insubordination, véritable « crise du consentement ». Malgré l’abondance de données sur les symptômes d’un grave conflit de légitimités, l’auteur s’attarde toutefois plus longuement sur le terrain mieux balisé et attendu des acteurs structurés, objet de la dernière partie de l’ouvrage – « relais et résistances » – consacrée à la manière dont les organisations syndicales et politiques, le patronat et l’État participent et font face aux bouleversements qui les transforment. La nouvelle configuration qui se dessine à la fin des années 1970 marque la fin, entre déclin et lassitude, d’un cycle de contestation. Mise en échec dans ses manifestations conquérantes, l’insubordination ouvrière ne survit plus qu’à travers les combats menés le dos au mur pour la préservation d’usines menacées de fermeture. Quoi qu’en dise l’auteur, la défection subsiste, mais participe autant, dorénavant de la déconstruction du groupe ouvrier que de sa résistance. De fait, le cycle qui s’achève clôt simultanément celui, plus ample, d’une certaine centralité ouvrière et des projets alternatifs qui la sous-tendaient.

On l’a dit, l’entrée par les usines – ce qui s’y dit et fait – renouvelle l’approche de 1968 et de la décennie suivante. Centrée sur la conflictualité, l’étude procède d’une histoire qui, à la fois sociale, politique et culturelle, recoupe les questions du travail, des identités de genre, de génération ou d’origine. Remarquable plongée dans le monde des travailleurs de la période, elle souffre toutefois des biais inhérents aux effets de sources qu’accentuent les orientations initiales de la recherche. C’est flagrant dans le déséquilibre des fonds d’archives exploités, des terrains et des branches observés. Le souci de prendre en compte la diversité des situations dont témoigne l’ouvrage se trouve pris en défaut s’agissant du vaste continent cégétiste dont le poids mériterait plus d’attention, fût-ce au regard de la complexité récemment mise en évidence pour les années 1950, pourtant plus normatives. Sans doute l’auteur est-il fondé à discerner un « style CGT » qui, à la croisée de l’éthos de classe et de l’ouvriérisme militant, donne à voir la dimension anthropologique du syndicalisme, exprime la profondeur de l’ancrage prolétarien de la centrale, en clôture l’audience et s’accorde avec un bonheur inégal aux tactiques confédérales – mal en 1968, mieux à compter de 1975. Reste que, si l’on s’en tient aux « bastions », les grèves de dockers se distinguent, en 1968 comme après, de celles des métallos, du Livre ou des dépôts de la SNCF, pour ne rien dire des configurations et traditions locales qui font qu’un mouvement d’envergure à Marseille diffère de celui de ses homologues havrais, berrichon, nantais ou toulousain. Ce n’est pas nier la singularité des positions officielles cégétistes, non exemptes d’infléchissements, sinon de retournements, que de noter le caractère pour le moins polyphonique de leur énonciation, la variété de leur interprétation parmi des militants et des sympathisants pas toujours convaincus de leur pertinence. Ici, la validité générale de l’hypothèse d’une plus grande aptitude de la CFDT à capter les aspirations inédites de 1968, à les traduire en projet et en pratiques rencontre ses limites, soulignant à la fois l’intérêt de leur dépassement au moyen d’une approche par les usines et la difficulté de la mener à bien. Il y aurait lieu de s’interroger encore sur la position d’outsider d’une CFDT dont les archives signalent les difficultés éprouvées à la veille de 1968 pour tirer avantage de l’alliance compétitive conclue avec la CGT. Cette dernière, engagée dans une stratégie d’unité socio-politique en mesure de rompre le « cordon sanitaire » des heures chaudes de la guerre froide, joue gros dans le déroulement d’événements qu’elle sait être en capacité d’infléchir de façon décisive, mais n’ignore pas qu’elle en paierait le prix le plus lourd en cas de faux-pas. L’expérience du coût de l’activisme pèse sur les consciences d’un assez grand nombre de militants pour légitimer globalement le « modérantisme » que l’auteur attribue à la confédération, orientation compatible, en l’occurrence, avec la tonalité de classe d’un ouvriérisme tenace.

Ce qu’entrevoit X. Vigna et ce qu’avec d’autres chercheurs nous avons pu étudier invite plus sûrement à revisiter d’un œil neuf la richesse des ressources cégétistes, y compris là où on les attend le moins, à l’exemple des initiatives culturelles menées à la Rhodiacéta de Besançon ou chez Peugeot-Sochaux. À approfondir, aussi, de ce point de vue la question de l’autolimitation de la centrale qu’éclairent, certes, ses relations avec un PCF alors doté d’un authentique ancrage ouvrier et populaire. On croise là la problématique d’une « politique des usines », que l’auteur s’efforce de cerner quitte à exagérer la segmentation d’une « politique ouvrière » dont elle relève et qu’il serait hasardeux de ne pas considérer à travers les correspondances et interactions établies entre les sphères du travail et du hors travail. Il s’agit moins, ici, de critiquer la dénomination – « politique des usines » – accordée aux lieux et circonstances privilégiés, ni même de nier l’intérêt d’en repérer les inflexions, tonalités et modalités, mais bien d’en saisir les fondements et logiques. La trop rapide allusion aux travaux de Roger Dupuy et Raymond Huard sur la « politique du peuple » et la « politique populaire »6 contourne la question des usages du politique pas les groupes dominés, mais non dénués d’initiative et d’autonomie dans l’investissement du lieu de travail comme de l’espace public. L’extériorité desdites catégories aux procédures et références de la politique institutionnelle ne signifie pas l’absence, au cœur du XXe siècle, d’expériences vécues d’articulation des modalités directes et locales de la « politique ouvrière » et des issues nationales et délégataires du politique, de ses rites, instances et… politiques publiques. Au reste, les dynamiques à l’œuvre n’ont pas été sans transformer la rhétorique, les pratiques et les orientations de la politique instituée même si ce ne fut pas au point de la subvertir ou, si l’on préfère, de la « révolutionner » ainsi que le rappellent les résistances opposées à l’éphémère utopie autogestionnaire, l’une des principales perspectives émancipatrice ouvertes par les années 68.

On l’aura compris, par son objet et sa démarche, l’ouvrage de Xavier Vigna, contribution importante à l’intelligence du « tournant » des années 1968, l’est également par les débats qu’il relance sur des questions de plus longue durée. Aussi bien n’est-ce pas relativiser son apport que d’y voir une invitation à poursuivre les recherches et la réflexion.



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