Xavier HUETZ DE LEMPS, Jean-Philippe LUIS (dir.) Sortir du labyrinthe. Études d’histoire contemporaine de l’Espagne. Hommage à Gérard Chastagnaret.

Madrid, Casa de Velázquez, 2012, 533 pages.

par Mathieu Aguilera  Du même auteur

Sortir du labyrintheXavier
Huetz de Lemps
, Jean-Philippe
Luis
.
Sortir du
labyrinthe: Études d’histoire contemporaine de l’Espagne

Madrid, Casa
de Velázquez
, 2012, 546 p.
 

La page d’une historiographie du XIXe siècle espagnol dominée
par le paradigme de « l’exceptionnalisme » semble définitivement tournée.
C’est ce que permettent d’envisager ces vingt-et-une « études d’histoire
contemporaine de l’Espagne » réunies en hommage à Gérard Chastagnaret.
Elles abordent plusieurs aspects de l’économie et des modes d’exercice du
pouvoir, à partir d’une grande diversité thématique et méthodologique.
L’avant-propos de Xavier Huetz de Lemps et Jean-Philippe Luis, qui
illustrent tous deux par leurs spécialités respectives l’ouverture de
vastes chantiers sur des thèmes et des périodes longtemps négligés
(principalement l’administration coloniale des Philippines pour le
premier, les élites de la seconde restauration fernandine pour le
second), puis les quelques pages de Gérard Chastagnaret revenant sur son
parcours académique et scientifique, laissent place à trois sections
thématiques. Elles organisent la répartition des articles de l’ouvrage,
rédigés pour une quinzaine d’entre eux par des chercheurs français, les
autres étant proposés par des chercheurs espagnols. Comme souvent dans
les recueils de cette dynamique collection consacrée au monde hispanique
et ibérique, la Casa de Velázquez joue le rôle de trait d’union entre
deux espaces académiques que Gérard Chastagnaret et les historiens qui
lui rendent ici hommage ont largement contribué à rapprocher.

La première partie, « Mines et industrie (XIXe-XXe
siècle) », est naturellement celle qui se situe le plus en dialogue avec
l’œuvre de Gérard Chastagnaret. Son travail avait permis de décisives
avancées pour l’étude de la minería espagnole “#_ftn1”>[1], et
alimentait le débat, encore très vif dans les années 1980, sur les
facteurs et les spécificités de l’industrialisation espagnole, longtemps
envisagée au seul prisme du retard et du fracaso. La contribution
d’Olivier Raveux envisage à nouveaux frais la question de la trajectoire
espagnole dans les phases d’industrialisation européennes en proposant
une étude du marché des machines à vapeur dans la Catalogne industrielle
des années 1830-1850. Après avoir mis en évidence les étapes de
« l’entrée dans l’ère de la vapeur » (p. 21), l’auteur présente un marché
peu à peu dominé par les constructeurs britanniques avant d’envisager les
multiples relais de ces enseignes, en lien avec l’activité des ateliers
locaux, ce qui favorise de durables « transferts de technologies »
(p. 35). Les résistances à la mécanisation du secteur textile catalan de
milieux artisanaux politisés au contact du radicalisme libéral et
progressiste des années 1835-1840 ne sont pas abordées. Mais en se
centrant sur une histoire économique de l’innovation, il s’agit bien de
saisir comment la machine à vapeur « a inscrit la région dans la
modernité industrielle et technique de son époque » (p. 41). Les deux
articles suivants nous plongent au cœur du monde minier : Miguel Ángel
Pérez de Perceval Verde l’aborde sous l’angle des générations d’élites
minières autour du foyer de la Sierra de Gádor, alors qu’Andrés Sánchez
Picón se penche sur le cadre juridique de l’exploitation du sous-sol, en
prolongeant l’interprétation proposée par Gérard Chastagnaret de la
« paradoxale et surprenante loi minière » du 4 juillet 1825[2] (p. 45), mais en déplaçant l’explication sur le
terrain sociopolitique. C’est à l’étude des « niveaux de vie » ouvriers
pendant la Restauration (et à son historiographie) qu’Antonio Escudero et
Carlos Barciela consacrent leur contribution, réfléchissant aux
indicateurs socioéconomiques et institutionnels pertinents pour
objectiver la notion. La question de la « santé au travail » est ensuite
abordée par Arón Cohen, qui livre ici les résultats d’une vaste enquête
collective entreprise dans les archives de la Société minière et
métallurgique de Peñarroya (SMMP), implantée dans le bassin houiller
andalou du haut Guadiato. Ce travail de longue haleine (dont on peut
mesurer les multiples apports dans les nombreuses publications d’Arón
Cohen et son équipe) repose sur le dépouillement minutieux de plusieurs
dizaines de milliers de dossiers de visites médicales faites aux ouvriers
à l’embauche, ou consécutives à des accidents du travail. L’auteur
revient en détail sur la constitution de ce vaste corpus qui a permis
d’identifier plus de 30 000 ouvriers, pour une période allant de l’entrée
en vigueur de la loi sur les accidents du travail du 30 janvier 1900 à
l’année 1950. C’est la gestion patronale des risques du travail qui est
ensuite placée au cœur de la réflexion : l’article démontre ainsi que la
médecine d’entreprise, « nécessairement subordonnée », est bien « un
instrument clé de la gestion patronale », qui doit « veiller […] à
limiter les interruptions de travail » (p. 143), et par là les indemnités
que les employeurs sont tenus de verser en vertu de la nouvelle
législation.

La deuxième partie du volume (« Élites et pouvoir dans l’Espagne du
XIXe siècle ») regroupe des études d’histoire politique, de la
guerre d’Indépendance au début du XXe siècle. Emilio La Parra
López réévalue la portée du traité de Valençay du 11 décembre 1813
proposé par Napoléon, en démontrant qu’il a constitué un premier pas
décisif pour le retour de Ferdinand VII et l’exécution de son « coup
d’État de mai 1814 ». C’est sous l’angle des rituels politiques que
Pierre Géal envisage quant à lui la figure du roi « désiré », entre
l’abdication des Bourbons et cette première restauration absolutiste. À
partir de l’examen des usages du portrait du roi lors des cérémonies
locales de publication de la constitution de 1812, à Sanlucar, Saragosse,
Teruel ou Cadix, qui attestent selon lui une forme d’ « omniprésence »,
il souligne un parallélisme avec les cérémonies de proclamation d’un
nouveau monarque (p. 200). Mais si l’on peut voir dans ce « recours aux
formes rituelles traditionnelles » une continuité de prime abord
surprenante, les analogies formelles ne doivent pas masquer de profonds
changements sémantiques : car brandir le portrait du roi, aux
Cortes ou dans les Juntas, en l’associant à des lectures
publiques du texte constitutionnel, prépare davantage la voie à une
hypothétique monarchie constitutionnelle, en signifiant symboliquement
« l’assentiment du monarque à l’instauration du nouveau régime ». Si bien
qu’en 1814 les partisans de l’Ancien Régime doivent se livrer à une
« resacralisation » de l’image du roi. Ce faisant, ils concourent eux
aussi, paradoxalement, en constituant « le portrait de Ferdinand VII […]
comme instrument de la lutte que se livrent dans l’espace urbain libéraux
et absolutistes » à une forme « d’élargissement de l’espace public »
(p. 211). Si la séquence ouverte par l’invasion napoléonienne conduit
bien à un réaménagement profond des pratiques de la souveraineté et de
« l’expression de l’opinion », c’est à l’étude de ses effets économiques
que s’attache Arnaud Bartolomei, qui rouvre le dossier des conséquences
commerciales de l’effondrement de la Monarchie universelle. Après avoir
rappelé les interprétations successives de « l’impact des indépendances
américaines » sur les finances royales et le commerce gaditan et
catalan – la vision « pessimiste » de Josep Fontana ayant été déjà
largement amendée –, il prolonge ici le travail entamé dans sa thèse sur
les marchands français de Cadix entre 1778 et 1824, pour aboutir à une
conclusion nuancée, liée à l’approche prosopographique choisie : par là,
il s’agit moins de diagnostiquer la « crise du commerce colonial » et son
impact macroéconomique, que de mettre en évidence la « déchéance de toute
une génération de négociants […] qui ne surent pas s’adapter à sa
disparition » (p. 264). Jean-Philippe Luis revient en revanche sur le
destin de personnalités qui, en sachant tirer profit des exigences de la
Couronne et en maniant habilement les leviers du monde de la finance,
parvinrent à accumuler une fortune considérable sous le règne de
Ferdinand VII. Les trajectoires d’Alejandro Aguado et de quatre de ses
contemporains (Figueroa, Fontanellas, Riera, Remisa) illustrent ainsi un
« réformisme affairiste qui s’accommod[a] d’un pouvoir absolu » et sut
nouer un rapport étroit avec l’État (p. 234), au risque de susciter la
réprobation, au nom de la « confusion entre milieux d’affaires et haute
administration ». Une telle imbrication est ancienne bien sûr, mais sa
condamnation croissante traduit toutefois, si l’on suit J.-Ph. Luis, « la
lente émergence d’une distinction entre sphère du public, celle de
l’État, et sphère du privé » (p. 233). On trouve un questionnement proche
dans l’étude d’Alexandre Fernández, qui réfléchit à l’articulation entre
« engagement public » et « principes marchands » dans l’économie urbaine
des biens collectifs dans trois villes basco-cantabriques pendant la
Restauration (Bilbao, Saint-Sébastien et Santander). À travers la
reconstitution du cadre règlementaire de l’approvisionnement urbain en
eau et en gaz, où l’on perçoit la dynamique de la « demande sociale
d’édilité » (p. 303), se dessinent les contours de compromis locaux qui
permettent d’expliquer l’évolution des réseaux techniques (p. 318). La
question du périmètre de l’État et de son articulation problématique avec
les intérêts sociaux traverse plusieurs chapitres. Celle de son
impossible coïncidence avec une nation espagnole univoque est abordée par
Stéphane Michonneau, qui poursuit ici sa relecture du catalanisme. Les
multiples visions de la communauté politique qu’il décline, « en deçà »
(au niveau municipal et fédéral notamment) et « au-delà » de la nation
(c’est-à-dire à l’échelle impériale), montrent que l’on aurait tort de
réduire ce mouvement à un simple sécessionnisme, du moins jusqu’au
tournant des années 1890, avant que ne s’opère sa mue nationaliste. Tout
au contraire, affirme l’auteur, qui relit ainsi les revendications
forales du premier tiers du XIXe siècle moins comme un
archaïsme que sous l’angle d’un « désir frustré mais non moins ardent de
participer à la marche de l’État » (p.  280). Et c’est bien le modèle
d’un « État impérial », fondé sur l’agrégation composite de communautés
locales soucieuses de leur autonomie, que défendent nombre
d’intellectuels catalans en vue de régénérer l’Espagne.

Les sept chapitres de la dernière partie traitent tous de techniques
d’encadrement des hommes et d’administration du territoire. En nous
plongeant au cœur des rouages de l’État colonial et des mécanismes de la
conscription aux Philippines, Xavier Huetz de Lemps aborde une question
bien connue des historiens qui envisagent le rapport de l’État aux
sociétés locales, mais peu abordée dans la colonia más peculiar du
« deuxième empire » espagnol. Il ne se borne pas à rappeler les
difficultés du recrutement de l’armée coloniale et les multiples fraudes
et dissimulations auquel donne lieu ce système inique (p. 349). En
explorant les « formes de la dissension sans confrontation » (Greg
Bankoff) auxquelles doit faire face l’administration coloniale, il en
restitue la logique, tant du point de vue des administrés que des
administrateurs, que rapproche d’ailleurs une défiance commune à l’égard
des structures de l’État colonial (p. 365). Les contributions sur
l’interprétation du « désastre » climatique au tournant des années 1780
(Armando Alberola Romá), la politique forestière (Martine Chalvet) ou
l’exercice de la médecine dans la province de Gérone pendant la
Restauration (Isabelle Renaudet), prolongent cette thématique de la
gestion des hommes et des ressources. Elles offrent de stimulantes
réflexions sur l’institutionnalisation de savoirs et de pratiques qui
servent autant, voire davantage, les intérêts professionnels des groupes
qui en tirent leur légitimité qu’un « bien public » à la définition
toujours problématique. Mais alors que Xavier Huetz de Lemps place au
cœur de son analyse les résistances à l’obligation militaire pour mieux
cerner la dynamique de la construction de l’État colonial, on pourra
regretter que ces contributions ne fassent parfois qu’évoquer le
caractère conflictuel de cette institutionnalisation. De tels regrets
n’ôtent rien à l’intérêt de cette partie foisonnante de l’ouvrage, dont
on ne peut que très partiellement rendre compte ici. Mentionnons
toutefois la très utile mise au point sur « les sciences sociales
espagnoles et la ville contemporaine » offerte par Charlotte Vorms. On ne
peut donc que se réjouir de la publication d’un volume très dense où
résonne l’écho des grandes controverses grâce auxquelles l’histoire
économique et politique de l’Espagne du XIXe siècle a pu
« sortir du labyrinthe » tracé par Gerald Brenan, pour qui l’embrasement
de la guerre civile ne pouvait s’expliquer autrement que comme le
résultat d’une anomalie historique[3]. Le
fil conducteur qui unifie l’ouvrage – s’il fallait se risquer à en
dégager un – tient peut-être à la volonté de dépasser les débats sur la
réussite ou l’échec de la  « modernisation » espagnole pour se pencher,
au plus près d’une exploitation fine des sources, sur la multiplicité des
intérêts en jeu, des acteurs sociaux et des stratégies qu’ils ont
déployées. Chacune des études témoigne en outre de la nécessité de
réinscrire hommes et techniques, savoirs et pratiques, dans les réseaux
de circulations qui intègrent la Péninsule au récit des soubresauts du
long XIXe siècle européen.

Mathieu AGUILERA.


[1] G. Chastagnaret, L’Espagne,
puissance minière dans l’Europe du XIXe siècle
, Madrid,
Bibliothèque de la Casa de Velázquez, 2000. On retrouvera en fin du
volume les références exhaustives de l’ensemble de son œuvre.
[2] G. Chastagnaret, « La construcción
de una imagen reaccionaria : la política minera de la década ominosa en
el espejo liberal », Ayer, 41, 2001, p. 119-140.
[3] G. Brenan, The Spanish
labyrinth. An Account of the Social and Political Background of the
Civil War,
Cambridge, The University Press, 1943.



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