Xavier Daumalin, Jean Domenichino, Le Front populaire en entreprise. Marseille et sa région (1934-1938), 2006

Daumalin (Xavier), Domenichino (Jean), Le Front populaire en entreprise. Marseille et sa région (1934-1938). Marseille, Jeanne Laffitte, 2006, 189 pages. Préface de Jean-Marie Guillon.

par Jacques Girault  Du même auteur

La jaquette porte le titre 1936. Le Front populaire. Marseille et sa région, raccourci pour permettre la vente sans doute. Ces deux historiens, spécialistes de l’histoire industrielle et sociale de la Provence, comblent un vide concernant la région marseillaise longtemps délaissée, pour cette période, jusqu’à la récente synthèse présentée par Robert Mencherini sur le département dans l’entre-deux-guerres. Cette région – et Marseille en particulier – suscite de nombreuses interrogations en raison de ses particularités. Gagnée par la gauche, elle conserve des poches de résistance fidèles à la droite et présente d’insolents noyaux acquis au fascisme que canalise Jacques Doriot à partir de 1937. Ses industries mêlent branches traditionnelles et secteurs modernisés en relation avec une activité maritime liée à l’empire colonial. Brassée par les migrations – un quart des habitants recensés en 1931 –, sa population ouvrière et salariée forme le terreau d’un syndicalisme aux pratiques parfois insolites, et d’un Parti communiste longtemps isolé, mais dynamisé par la poussée unitaire. Quatre images politiques fortes encadrent la période pour la gauche triomphante : 1935, victoire aux élections municipales de la liste conduite par le socialiste SFIO Tasso ; 1936, défaite aux élections législatives de Sabiani et des gangsters (« Marseille-Chicago ») au profit du communiste Billoux ; 1937, plaque tournante de l’aide à l’Espagne républicaine avec Émile Sellon (et non Seillon) à la tête de la compagnie France-Navigation ; 1938, mise sous tutelle de la ville après l’incendie des Nouvelles Galeries, lors du congrès radical-socialiste où Daladier confirme la fin de l’expérience de Front populaire. Si l’ouvrage se contentait de mettre en valeur ces images, il serait sans intérêt majeur. Mais il parvient à dresser subtilement le tableau des rapports entre une société et un tissu économique, explicatif des aléas de l’expérience unitaire et du puissant mouvement populaire. L’unité politique à gauche s’établit rapidement, les grèves éclatent, les mesures sociales enthousiasment. Un mouvement culturel aux formes diverses transforme les milieux populaires pénétrés par les nombreuses organisations. Symboles, la Maison de la culture est inaugurée par Aragon en mars 1936 et La Marseillaise réalisée à l’initiative de la CGT. Mais le patronat, jusqu’alors divisé, profite des divisions politiques et syndicales pour reconquérir des positions perdues, soutenu notamment par un quotidien, Marseille Matin, propriété de l’armateur Fraissinet, animateur par ailleurs des 12 000 Croix-de-Feu locaux de 1935. Ce durcissement explique les longues grèves aux résultats inégaux et démobilisateurs et la poussée de l’extrême-droite, à la faveur de l’engagement de Sabiani lors de la guerre d’Espagne. En somme, Marseille reproduit la dynamique nationale avec un rythme propre. L’ancrage phocéen de l’ouvrage amène les auteurs à publier, à côté des nombreux textes, une iconographie souvent inédite, ainsi le repas des enfants de la colonie de vacances du fabricant de la Végétaline dont l’encadrement est assuré, comme l’ensemble de ses œuvres sociales, par des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Un bon travail.

Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays