Xavier Bougarel, Ger Duijzings, Elissa Helms (dir.), The New Bosnian Mosaic. Identities, Memories and Moral Claims in a Post-War Society, 2007

Xavier Bougarel, Ger Duijzings, Elissa Helms, edited by, The New Bosnian Mosaic. Identities, Memories and Moral Claims in a Post-War Society. Aldershot, Ashgate, 2007, 332 pages.

par Cécile Jouhanneau  Du même auteur

Dans un article introspectif de mars 2002, Xavier Bougarel remarquait que « s’[il n’était] pas si pressé … [il serait] devenu anthropologue ». Saluons donc la patience des directeurs de cet ouvrage qui ont pris le temps de composer à partir de douze contributions d’inspiration anthropologique une réflexion cohérente et fine sur les réalités de la Bosnie-Herzégovine d’ « après-guerre ».

Cet ouvrage collectif publié en 2007 se distingue à plusieurs titres dans la littérature portant sur la Bosnie et plus largement sur l’espace post-yougoslave. Ses directeurs Xavier Bougarel (CNRS, Paris), Ger Duijzings (University College, Londres) et Elissa Helms (Central European University, Budapest) ont réuni douze contributions nourries d’études de terrain portant sur différents types d’interactions et de groupes sociaux de la Bosnie d’après-guerre, des anciens combattants bosniaques aux commerçants d’un marché présenté comme « multiethnique » sans oublier les employés des agences internationales et les Sarajéviens serbes installés en Republika Srpska. Ces contributions dialoguent pourtant très bien entre elles du fait d’un minutieux appareil de renvois d’un chapitre à l’autre, mais surtout en raison de leur méthodologie commune : l’ethnographie. Loin des analyses « par le haut » caractéristiques de la plupart des travaux historiques ou politistes sur la Bosnie-Herzégovine, The New Bosnian Mosaic évite d’observer la Bosnie « à travers le prisme daytonien » et ne réduit pas les réalités du terrain aux effets de la (non) mise en œuvre des différentes dispositions des accords de paix. Cet ouvrage se distingue donc par son ambition : « [éclairer] d’un jour nouveau les multiples groupes et conflits sociaux, les mémoires individuelles et collectives, les revendications et les catégories morales qui donnent forme à la société bosnienne, les diverses interactions entre acteurs locaux et globaux, ainsi que les ruptures et les continuités de l’après-guerre ».

Le livre est organisé en trois parties reflétant délibérément le type d’analyses fréquemment proposées sur la Bosnie – mais pour en prendre le contre-pied. « Les identités et conflits ethniques, les mémoires collectives et les ‘haines ancestrales’, le ‘protectorat’ et la ‘transition’ vers la démocratie et l’économie de marché », nous disent-ils, sont autant de « catégories simples auxquelles les réalités locales ne sauraient être réduites ».

Ainsi, la première partie intitulée « Au-delà de l’ethnicité » s’intéresse aux catégories sociales et culturelles à travers lesquelles les Bosniens rendent compte de la réalité d’après-guerre. Si les expériences de guerre ont rendu les catégories ethnonationales « plus omniprésentes et rigides », les différentes contributions dévoilent « des identifications ethnonationales […] toujours relatives, changeantes et contestées » et une société où certaines formes de coopération interethnique n’ont pas disparu. Ivana Maček, étudiant la vie quotidienne des Sarajéviens pendant le siège, montre que les habitants deviennent plus réceptifs, dans une certaine mesure, aux transformations des identifications ethnonationales encouragées par les nationalistes au pouvoir. Mais Anders Stefansson révèle que dans le Sarajevo d’après-guerre les changements démographiques dus au départ de nombreux Sarajéviens et à l’arrivée de déplacés bosniaques fuyant notamment la Bosnie Orientale ont certes provoqué une homogénéisation ethnique de la ville, mais que ces transformations sont pensées selon un clivage culturel et moral opposant des groupes dits kulturni (cultivés, urbains) et des groupes dits nekulturni (non cultivés et ruraux). Le portrait du Sarajevo d’après-guerre qu’il dessine est donc « contraire aux études qui font de l’identité ethnoreligieuse la principale source de division sociale en Bosnie-Herzégovine et dans l’ex-Yougoslavie en général ». C’est ce que confirment de façon très convaincante les contributions de Ioannis Armakolas sur les évolutions des modes d’identification et des pratiques sociales des Sarajéviens serbes installés en Republika Srpska, de Hannes Grandits sur les perceptions ambiguës des hommes politiques nationalistes par les Croates de Mostar et de Torsten Kolind sur les résistances des Bosniaques de Stolac à l’ethnicisation de leur vie quotidienne. Cette dernière contribution dévoile un « contre-discours » qui préfère aux catégories ethniques des catégories morales telles que celles de politika contre pošteni ljudi, autrement dit la « politique » perçue comme corrompue et amorale contre les « gens honnêtes et décents ». C’est d’ailleurs l’un des éléments les plus chers aux directeurs de cet ouvrage que de montrer à quel point les catégories sociales et culturelles qui prévalent dans la Bosnie d’après-guerre sont chargées de significations morales, à la mesure du bouleversement des cadres normatifs communs entraîné par la guerre.

Dans sa deuxième partie, l’ouvrage emmène le lecteur « Au-delà des haines ancestrales » pour montrer que les mises en récit de la guerre ne se limitent pas à des « versions » serbe, croate et bosniaque. La contribution de X. Bougarel, qui analyse la mise en avant de la figure du Šehid, le martyr de la foi, par le parti nationaliste bosniaque SDA et celle de G. Duijzings, qui porte sur les commémorations antagonistes de la prise de Srebrenica, éclairent toutes deux les ressorts des mises en récit officielles de la guerre. Ces contributions sont judicieusement complétées par celle de l’anthropologue Stef Jansen qui, observant les retrouvailles de quatre collègues qui ne se sont pas vus depuis la guerre, montre que les versions officielles du passé, notamment nationalistes, n’ont qu’une emprise limitée sur les mémoires individuelles. « L’implication dans certains discours publics sur le passé ne dépend pas seulement de l’appartenance ethnonationale », nous dit-il, mais aussi « des expériences personnelles de la guerre et des conditions de vie actuelles ».

Enfin, la troisième partie de l’ouvrage, « Au-delà du protectorat », vise à dépasser les analyses de la situation politique bosnienne véhiculant l’image d’un quasi-protectorat où l’influence internationale s’exercerait par le haut, à sens unique. L’analyse des complexes interactions entre « locaux » et « internationaux » s’appuie sur des contributions variées : celle de Isabelle Delpla compare finement les significations données à la « justice » par les associations « locales » de victimes civiles de guerre et par les représentants du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie ; Elissa Helms analyse les stratégies des femmes impliquées en politique, des ONG aux partis; Kimberley Coles montre comment les employés non-Bosniens des différentes agences internationales évoluent dans un monde physique, légal et symbolique déconnecté de celui de la population locale; enfin, Larisa Jašarević va au-delà des analyses qui présentent Arizona Market, un marché en plein air du District de Brcko, comme un modèle de réconciliation interethnique par l’échange économique. « Pour les commerçants, conclut-elle, Arizona [Market] n’est pas le projet rationnel de réconciliation entre des entités désunies que les observateurs internationaux imaginent, mais une continuation des relations interethniques qui étaient à la fois accessibles et validées socialement pendant la guerre ». Le choix de la méthode ethnographique, au plus près des pratiques et des représentations locales, s’avère fructueux pour montrer la complexité des interactions entre les « internationaux » et les « locaux » en Bosnie et offre des pistes novatrices aux analyses des interventions internationales.

Un des intérêts majeurs de cet ouvrage est sa contribution au désenclavement des études balkaniques. D’une part, il puise lui-même des outils d’analyse dans des aires géographiques et théoriques variées : ainsi, le concept de « domestication » de la présence internationale ou ceux d’« hybridation et [de] créolisation » des internationaux au contact des pratiques et représentations « locales » sont empruntés respectivement aux travaux de Gerald Creed sur la Bulgarie et à l’anthropologie de l’État de Akhil Gupta. Toutefois la mobilisation de ces outils dans l’introduction reste plutôt de l’ordre de l’invitation pour de futures recherches, les contributeurs à l’ouvrage n’y ayant pas explicitement recours dans leurs chapitres respectifs.

D’autre part, cet ouvrage vient enrichir des réflexions menées par des analystes d’autres aires géographiques, et notamment un débat riche parmi certains africanistes. De récents travaux critiques sur les « nouveaux conflits » mettent en avant « les continuités relatives », dans la guerre, de logiques déjà observables avant la guerre. Un des mérites de The New Bosnian Mosaic est de donner à voir la complexité des ruptures et continuités à l’œuvre de l’avant-guerre à l’après-guerre : des catégories sociales « nouvelles », forgées par la guerre, continuent à être mobilisées dans l’après-guerre. Par exemple, des ressources sont attribuées en fonction du statut d’ancien combattant, de famille de disparus, de returnee… Mais au-delà de ces ruptures, on observe aussi après la guerre la continuité de certaines pratiques d’avant-guerre : ainsi, la société civile, les pratiques clientélistes, le retrait individuel dans la sphère privée ou encore l’entretien de solidarités de parentèle ou de connexions personnelles ont une longue histoire dans la société bosnienne. L’excellente contribution d’Ivana Maček, par l’élaboration du concept de « négociation de la normalité », permet en outre de comprendre le processus par lesquels les habitants de Sarajevo assiégé parviennent à maintenir un sentiment de continuité malgré un environnement quotidien chaotique.

Cet ouvrage apparaît donc comme une formidable source d’inspiration pour qui travaille sur les dynamiques locales des situations de « sortie de guerre », de « sortie du socialisme » ou encore de « post-colonialisme ». Invitant dans son introduction à mener une anthropologie de la construction de l’État, il nous semble offrir plus encore de pistes de réflexion que de réponses.

En guise d’épilogue, évoquons une récente anecdote. À l’été 2007, des extraits de cet ouvrage ont été publiés dans Dani, hebdomadaire bosnien indépendant à succès. Une jeune femme bosniaque ayant toujours vécu à Sarajevo a alors réagi à la lecture des résumés des chapitres sur les recompositions sociales et imaginaires de sa ville : « C’est très juste. Même trop juste. Il est douloureux de lire vrai sur soi ainsi ». Xavier Bougarel espérait, semble-t-il, que cet ouvrage aiderait à « refermer les blessures ». Ce témoignage révèle toutefois que si les blessures de la guerre et de l’après-guerre restent profondes, The New Bosnian Mosaic a pour le moins le mérite de les mettre en lumière –de façon très « juste ».



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