Wenceslas LIZE, Delphine NAUDIER, Olivier ROUEFF. Intermédiaires du travail artistique : à la frontière de l’art et du commerce.

Paris, Ministère de la Culture/Département des études, de la prospective et des statistiques, 2011, 263 pages. « Questions de culture »

par Isabelle Mayaud  Du même auteur

Intermédiaires du travail artistiqueWenceslas Lizé, Delphine Naudier, Olivier Roueff. Intermédiaires du travail artistique Paris, La Documentation française, 2011, 264 p. 
Mal connus, souvent stigmatisés, les intermédiaires du travail artistique, c’est-à-dire « l’ensemble des individus et des organisations rémunérés pour apparier les artistes et les employeurs » (p. 13), sont l’objet de cet ouvrage qui se propose de décrire ce que font concrètement ces « banquiers culturels » (p. 14). L’analyse repose sur une enquête transectorielle (littérature, cinéma et télévision, photographie, musique) qui précise la nature des activités des intermédiaires et partant, entend poser des pistes de réflexion. L’approche comparative structure l’enquête et se retrouve dans le plan de l’ouvrage : le chapitre I développe une grille d’analyse typologique. Les chapitres II à V exposent des études de cas puisés dans différents champs de la création. Les chapitres VI et VII, enfin, précisent les propriétés transverses repérées chez les intermédiaires et la place occupée par l’activité d’intermédiation dans les marchés artistiques.

L’ouvrage s’ouvre sur une « définition et une approche typologique des intermédiaires » (p. 21). La catégorie juridique existe, mais ne recouvre pas toutes les situations. L’enquête sociologique menée par les auteurs du livre, sur les pratiques des intermédiaires, vise ainsi à complèter et affiner la définition. « Ni normative, ni définitive » (p. 25), celle-ci permet aux auteurs d’élaborer une typologie de postures (p. 37-43) sous la forme de quatre idéaux-types, déclinés au fil de l’ouvrage : du côté des artistes, l’imprésario s’oppose au manager. Du côté des financeurs, le chasseur de tête s’oppose à l’organisateur tête chercheuse. Ces activités « s’opposent deux par deux, dans la mesure où la différenciation selon les intérêts représentés par l’intermédiaire (artiste ou employeur/financeur) détermine un contraste net des pratiques d’intermédiation » (p. 38).

Peu nombreux, les agents littéraires, étudiés dans le chapitre II, n’existent en France que depuis peu, bien que cette activité se soit développée au cours du XIXe siècle dans les pays anglo-saxons. L’entrée par les controverses qu’ils suscitent permet ici d’appréhender les relations entre éditeurs, agents et auteurs en termes de conflits territoriaux, la négociation et la fixation des rémunérations – au cœur de l’activité d’intermédiaire – étant le principal enjeu de ces rapports de force. Les agents de « talents » cinématographiques dont il est question dans le chapitre III (p. 67-115) existent quant à eux depuis longtemps, et leur nombre va croissant depuis le début des années 1980 (p. 69). Les auteurs précisent, à travers cet exemple, le savoir-faire mobilisé par l’intermédiaire – savoir-faire qui varie en fonction des ressources dont ce dernier dispose, et qui détermine le périmètre et les modalités de son activité, la notoriété ayant dans ce secteur un effet structurant (p. 101). L’assise et la réputation de l’agent sont ainsi proportionnées à celles des artistes qu’ils représentent (comédiens, auteurs ou réalisateurs). En outre, les agents les plus puissants tendent à empiéter sur le territoire professionnel occupé par les producteurs, notamment via le système des packages (p. 109-115), à défaut de pouvoir être également producteur car la loi du 26 décembre 1969 le leur interdit.

Le chapitre IV (p.117-150) aborde le marché très segmenté du travail de la photographie publicitaire et étudie les relations entre des intermédiaires aux intérêts intriqués : ici, les « acheteuses d’art » qui représentent les financeurs du travail artistique (tels qu’agences de publicité et annonceurs) et les agents d’artistes qui représentent les photographes. Les acheteuses d’art sont principalement des femmes et se situent à la charnière des services commerciaux et artistiques. Les agents de photographes publicitaires s’apparentent à la figure du manager. La dimension affective des relations entre artistes et intermédiaires est, dans cet univers, si importante qu’elle permet souvent de se passer de contrat (p. 128). Elle induit par ailleurs des relations qui s’inscrivent dans la durée.

Le monde de la musique fait l’objet du chapitre V (p. 151-178) et permet de développer deux idées phares. Les auteurs resituent la concurrence contemporaine entre les agents et les managers dans une perspective sociohistorique, dégageant ainsi les ressorts et les enjeux de ce partage d’un territoire par deux métiers. L’univers des musiques actuelles présente la particularité d’être composé d’artistes à la fois nombreux et polyvalents, majoritairement basés à Paris. Parallèlement, les auteurs montrent que la masse des agents et managers actifs dans cet univers présente un volume d’activité globalement de moins en moins élevé, au fur et à mesure que l’on descend dans la pyramide de la notoriété.

Les deux derniers chapitres invitent enfin à une réflexion sur les propriétés des intermédiaires et sur l’activité d’intermédiation. Le chapitre VI (p. 179-219) présente une série de portraits comparés, composés à partir d’entretiens sur quelques trajectoires individuelles dans le secteur de la musique classique et dans celui du cinéma et de la télévision. Dans les deux cas, le mode d’entrée dans le métier ainsi que l’état du champ produisent un effet de génération, qui s’actualise, dans le secteur de la musique classique par exemple, à travers un changement terminologique, « l’agent » remplaçant le « manager ». Le chapitre VII (p. 221-242), conclusif, précise la place occupée par l’intermédiation dans les marchés artistiques. Les auteurs reviennent sur la tension structurelle et paradoxale qui caractérise cette position, l’intermédiaire ayant vocation à la fois à fluidifier et à capter les échanges. Ils précisent, par ailleurs, quel « espace des possibles » s’offre à ces opérateurs d’un marché où la valeur des biens est incertaine. Car les intermédiaires sont « des prescripteurs de l’offre et de la demande de travail, et de leur valeur économique, dans la mesure où ils participent directement à la définition des compétences, des postes et des échelles d’appréciation des unes et des autres » (p. 222).

Décrivant « leurs pratiques de travail et leur environnement juridique, économique et professionnel » (p. 16), l’ouvrage s’appuie ainsi sur une série d’études de cas d’intermédiaires, autour desquels s’articulent des axes problématiques transversaux. Il s’agit d’un travail « exploratoire » (p. 18) très stimulant pour penser le « système des professions » dans le sillage d’Andrew Abbott[1]. A la frontière de l’art et du commerce, « à la croisée de logiques économiques et symboliques, les intermédiaires du travail constituent une plaque sensible des transformations des marchés artistiques » (p. 17). En ce sens, ils renvoient aux évolutions affectant l’économie des biens symboliques en contexte néolibéral et à l’hétéronomisation des activités artistiques. Celle-ci se traduit, en effet, par une tendance à la « managérisation » des postures des intermédiaires (p. 20) d’une part, et par une visibilité accrue des normes économiques d’autre part. Au cœur de ces mutations, les intermédiaires en sont aussi parfois les promoteurs, à l’instar de cette agente de comédiens qui vante les mérites du coaching sur l’un de ses artistes : « à un moment donné, il faut aussi s’investir sur soi, on est sa propre entreprise » (citée p. 241). On pourrait, dès lors, se demander si les intermédiaires du travail artistique ne seraient pas dans une position idéale pour proposer une alternative au paradigme néolibéral ; la question reste néanmoins ouverte, car, pour reprendre la formule d’un autre agent (cité, p. 93) : « Tout n’est que rapport de force ! »

 

Isabelle MAYAUD.

 



[1] A. Abbott, The system of professions : an essay on the division of expert labor, Chicago, London, University of Chicago Press, 1988.



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