Volny Fages, Savantes nébuleuses. L’origine du monde entre marginalité et autorité scientifique (1860-1920).

Paris, Éditions de l’EHESS, « En temps & lieux », 2018, 362 pages.

par Jérôme Lamy  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLe travail scientifique de démarcation, consistant à séparer ce qui ressort d’une démarche épistémologiquement légitime (i.e. satisfaisant à des critères de rationalité et de véridicité sur lesquels les agents se mettent d’accord), est difficile à saisir. Les Science & Technology Studies ont souvent usé de l’analyse de controverses pour saisir la façon dont s’organisent les pratiques savantes : en effet, lors des désaccords, les principes sur lesquels repose l’ordinaire de la recherche peuvent affleurer pour défendre une méthode, des observations ou des résultats d’expérience. Toutefois, il existe une autre manière d’envisager les accords socio-épistémiques, peut-être plus exigeante, plus difficile à atteindre : il s’agit d’examiner les processus concrets de rejets, d’acceptation ou de neutralisation de théories dans un champ donné. Volny Fages s’est précisément attaché à recomposer les formes de divisions socio-épistémiques qui structurent et organisent les pratiques cosmogoniques entre 1860 et 1920. Son livre, reposant sur une bio-prosopographie minutieuse d’auteurs fort variés dans leurs origines et leurs degrés d’implication dans le monde académique, donne à voir la diaprure composite d’un savoir travaillé par des forces complexes de légitimation.

Les théories cosmogoniques constituent un objet très spécifique. Au croisement des interrogations astronomiques, biologiques et géologiques, elles intéressent aussi les théologiens – et plus généralement toutes les autorités religieuses. Volny Fages propose une conceptualisation élégante du travail de démarcation socio-épistémique à l’œuvre en France, entre 1860 et 1920. Il mobilise d’abord la notion d’ « autorité » qui est « d’abord épistémique », en ce qu’elle renvoie à « la capacité dont dispose un individu de convaincre les autres, au sein d’une arène donnée, que le discours qu’il porte sur le monde décrit le monde tel qu’il est vraiment » (p. 21). Cette caractérisation pragmatique de l’autorité épistémique offre des appuis solides pour saisir comment s’opère la mise à l’écart de certaines questions. Volny Fages emprunte également à Thomas Gieryn la notion de boundary work afin d’« analyser la construction de frontières délimitant le domaine des sciences, par rapport auxquelles les auteurs de cosmogonies doivent se situer, consciemment ou non, et qu’ils tentent parfois de modifier en négociant leur tracé » (p. 22). Ces choix conceptuels permettent de centrer le propos sur une zone peu aisée à saisir du champ scientifique : ses marges. Sous ce terme, ce sont de multiples identités, hiérarchies sociales, pratiques discursives, référentiels savants, qui sont amalgamés. Volny Fages s’efforce donc de recomposer ces marginalités dans leur diversité et leurs ajustements.

La première partie de l’ouvrage cible les mécanismes de régulation académique qui filtrent les produits savants, éclairent les critères de validation et les logiques d’exclusion. L’Observatoire de Paris est un point aveugle pour les questions cosmogoniques au XIXe siècle. Pour les astronomes, l’« “hypothèse cosmologique de Laplace” est alors considérée comme l’hypothèse scientifique de référence décrivant le mécanisme de formation du système solaire » (p. 31). De façon assez paradoxale, l’approbation de cette hypothèse va de pair avec une marginalisation très nette de la cosmogonie dans les « pratiques normales des astronomes » (p. 33). La maîtrise organisationnelle de l’Observatoire par le très conservateur Urbain Le Verrier dès le mitan du XIXe siècle, renforce la « politique scientifique » du lieu « dans une direction principalement instrumentale » (p. 35). Les recherches spéculatives faiblement articulées à des observations sont délaissées – elles peuvent toutefois, de façon très épisodique, enrichir la liste des travaux personnels de tel ou tel astronome. Ce n’est qu’à partir des années 1880 que ce « régime d’administration des pratiques astronomiques mis en place par Le Verrier (…) » est dulcifié. Deux astronomes, Hervé Faye et Charles Wolf, vont, dans ce cadre, entretenir une polémique cosmogonique d’importance, « en marge de l’Observatoire » (p. 41). Chacun mobilise des arguments, des appuis et des références socio-épistémiques bien différents : ces « économies morales » (p. 41 – Volny Fages emprunte ici la notion à Lorraine Daston) prennent la forme de conflits soudainement cristallisés autour de questions récurrentes. Faye, polytechnicien, après avoir été proche d’Arago, se met « sous la protection de Le Verrier » (p. 43) et tend vers le conservatisme. Wolf, normalien, se détache de Le Verrier avant d’enseigner à la Faculté de sciences de Paris. Faye s’oppose à l’hypothèse de Laplace en arguant d’observations qui remettent en question « l’harmonie générale du système » (p. 47). Son travail donne « aux nébuleuses » une « importance centrale » (p. 47). Faye présente d’abord des notes à l’Académie des sciences (en 1880), puis il publie un ouvrage visant « un public élargi » (p. 49), enfin il édite ses réponses à Wolf dans l’Annuaire pour l’an 1885, publié par le Bureau des Longitudes (p. 50). Wolf, de son côté, défend l’hypothèse de Laplace, en soulignant que les critiques de Faye ont déjà fait l’objet de réponses (notamment de la part de Trowbridge, Kirkwood, Hirn…) (p. 50). Surtout Wolf conteste les indices observationnels mis en avant par son contradicteur – « en tant qu’astronome familier de l’étude pratique du ciel, indique Volny Fages, Wolf sait que l’utilisation des observations ne relève pas de l’évidence (…) » (p. 51). Les économies morales mobilisées dans ces échanges sont bien identifiables : Faye parie sur une interdisciplinarité à même de faire advenir la vérité (se rapprochant du modèle humboldtien de recherche) ; Wolf s’en tient au régime de l’astronomie défendu à l’Observatoire. Précisément, la tentation de travailler dans le sillage d’Humboldt, pour une compréhension holiste des phénomènes naturels, semble s’organiser « hors de l’Observatoire » (p. 58). Ainsi l’astronome Jacques Babinet tente de « définir une communauté savante élargie » intéressée par les questions cosmogoniques (p. 59). L’économie morale humboldtienne affleure assez nettement dans ces pratiques. Pour autant, Babinet défend l’hypothèse de Laplace. On mesure donc combien les jeux subtils de positionnement vis-à-vis des analyses sur les origines de l’univers prennent place dans des répertoires socio-épistémologiques relativement labiles et fluides. Dans le même temps, la cosmogonie peut aussi servir d’appui pour fixer des pratiques disciplinaires encore peu développées, comme l’astronomie physique. Jules Janssen – qui en est le plus connu des promoteurs – mobilise les « implications cosmogoniques des travaux d’astronomie physique » pour obtenir un « investissement financier considérable de l’État républicain dans l’observatoire de Meudon à partir de 1875 (…) » (p. 63).

Outre l’Observatoire de Paris, l’Académie des sciences (centrale à partir des années 1850) joue un rôle majeur dans le travail de démarcation vis-à-vis des recherches sur les origines du monde. Volny Fages s’efforce donc de décrire très finement les procédures de sanction des travaux reçus. En tant que « structure d’une institution de régulation et de contrôle des sciences » (p. 70), l’Académie peut faire jouer deux « dispositifs de régulation de la parole savante extra-académique (…) » (p. 74). Chaque mémoire reçu est évalué par les membres d’une commission ad hoc. À partir des années 1860, les rapports ne sont plus qu’épisodiquement rédigés pour évaluer ces mémoires. Cependant, quelques auteurs de cosmogonies passent par cette procédure de validation – comme le mathématicien montpelliérain Édouard Roche qui y présente ses travaux transformant « substantiellement l’hypothèse laplacienne » (p. 79). La « présentation de Notes par les académiciens » (p. 85) constitue le second moyen par lequel les académiciens peuvent réguler les afflux de travaux cosmogoniques. Celui qui présente sa recherche entre ici plus directement en lien avec un académicien : l’autorité de celui qui présente peut être ancrée dans une discipline (l’astronomie) ; l’académicien saisi peut avoir une politique plus sélective d’exposition des notes (sur un sujet précis dont il maintient la présence dans les débats) ; il arrive qu’un académicien soit le soutien ardent d’un cosmogoniste.

Cette politique de contrôle des travaux scientifiques permet de dresser la table des « sujets tolérés » et des « sujets exclus » (p. 90). Ainsi, la formulation de lois empiriques (sur le modèle de la loi de Bode) : elles entrent sans trop de difficulté dans l’arène académique, pour peu qu’elles ne s’adossent à aucune « théorie surplombante d’explication des phénomènes » (p. 92). En revanche, les travaux dont les « prétentions explicatives » sont étendues « à l’ensemble de l’univers et à l’origine de la matière elle-même » (p. 100) sont exclus.

Toutes les pratiques savantes du XIXe siècle ne se pas trouvent réunies à l’Académie ou à l’Observatoire. L’offre scientifique est plus large que ces seuls lieux de consécration et de légitimation épistémique. Volny Fages explore donc la « mosaïque des sciences populaires » (p. 105) à travers toutes les surfaces éditoriales disponibles à l’époque. C’est l’occasion pour l’auteur de retracer les différences (fondamentales) entre « science par le peuple » et « science pour le peuple » (p. 108). La première renvoie à toutes les productions d’acteurs situés hors des arènes officielles de la science ; la seconde vise une édition plus massive amalgamée à la vulgarisation. Ces différents supports éditoriaux, et les espaces d’autorité qu’ils ménagent, sont cruciaux pour bien saisir « où se joue, où se négocie la possibilité (ou l’impossibilité) de s’exprimer sur l’origine des astres hors des instances de la science officielle » (p. 109). Outre les ouvrages de vaste audience (comme l’Astronomie populaire de Camille Flammarion), il faut compter avec la presse (spécialisée ou non) qui rend compte des recherches cosmogoniques. Des « relais » se mettent en place (comme les « publicistes ») qui transmettent la parole académique (p. 113) : les seuls éléments cosmogoniques présentés sont ceux déjà validés par le cénacle savant (p. 118). Mais Volny Fages note qu’une stratégie des élites scientifiques émerge pendant la période étudiée : peu à peu un certain nombre d’astronomes académiciens vont « intervenir directement dans l’espace dialogique des sciences populaires » (p. 118). Faye s’implique ainsi dans des discussions avec des auteurs situés hors du cadre savant. Dans ces entrelacs éditoriaux, il subsiste un « espace éditorial permettant l’hétérodoxie et la critique » (p. 123) composé des colonnes des quotidiens retraçant les conférences (Le Temps en particulier) et de recensions dans les « revues populaires de sciences » (p. 124). Là, les théories cosmogoniques les plus diverses sont exposées, sans que la sanction académique n’y trouve à redire, même si l’autorité de la science sanctionnée ne cesse de constituer l’horizon d’attente. Certains, comme Adolphe Duponchel, polytechnicien investi dans les sociétés savantes héraultaises, en viennent même à contester l’ordre académique établi. Au cours d’une lutte de priorité, il s’en prend à l’excès d’autorité dont les académiciens ont fait montre à son endroit, en refusant d’examiner sérieusement ses propositions (p. 133). Il en conçoit un sentiment d’injustice qui filtre dans une série de lettres publiées par la revue Cosmos.

La deuxième partie de l’ouvrage de Volny Fages expose l’ensemble des « pratiques cosmogoniques » qui se déploient dans ces espaces (plus ou moins) marginaux de la science. Les « pratiques mathématiques » (p. 143) constituent des instruments puissants de discriminations. La maîtrise de leur sophistication s’impose comme un véritable droit d’entrée dans les débats cosmogoniques. Volny Fages identifie ainsi un « régime de pratiques cosmogoniques centré sur l’utilisation d’outils mathématiques hautement techniques et largement empruntés au domaine de l’analyse » (p. 145). Sans surprise, il s’agit des ressources classiques « des membres de l’élite savante » (p. 145). Poincaré avec ses hypothèses cosmogoniques constitue le parangon de ce régime spécifique : « il maintient la présentation de ses travaux à un degré élevé d’abstraction » (p. 147). Mais il peut arriver que ce régime soit assoupli : Charles de Freycinet, polytechnicien et ancien président du conseil, se pique de questions cosmologiques au sein de l’Académie. Aidé par son confrère Maurice Loewy, il parvient à insérer ses travaux relatifs à l’origine du monde « au cœur des institutions de science » (p. 156). Mais cette position reste fragile et son encastrement dans le régime analytique est très friable.

Volny Fages distingue encore les pratiques d’ingénieurs dans les travaux cosmogoniques. La forte propension qu’ont les polytechniciens à se saisir de ces problèmes indique assez l’affinité élective entre la « mécanique pour ingénieurs » et « l’origine des astres » (p. 159). La constitution du système solaire, traitée comme un problème de balistique, intéresse ainsi Hercule Lafouge (ancien de l’X et de l’École d’état-major) qui résout « la question des distances des planètes au Soleil » en « un problème théorique élémentaire de mécanique d’artilleur » (p. 162). De même Raoul Du Ligondès (lui aussi polytechnicien, passé par l’école d’application de l’artillerie à Metz) évoque, au début du XXe siècle, « une conception mécaniste du système solaire, excluant par exemple toute discussion thermodynamique et toute autre force que la gravitation » (p. 164).

L’attrait pour la cosmogonie est tel que de nombreux auteurs, sans formation scientifique particulière, se lancent dans des propositions d’explication tout au long de la période étudiée. C’est l’une des richesses archivistiques du livre que d’exposer en détail ces écrits à la lisière de la philosophie : Hippolyte Chavérondier, G. Roblet, Jules Hotin ou Louis Édmé Voizot ne disposent certes pas des connaissances mathématiques des cosmogonistes évoquées précédemment, mais ils proposent des interprétations autodidactes qui débordent l’arène académique.

Si la mathématisation des problèmes cosmogoniques est un processus important dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les tentatives de reconstituer, en laboratoire, les conditions de l’origine du monde, ouvrent la voie à un tout autre régime d’expérimentation. Ainsi Joseph Plateau, physicien à l’université de Gand, a construit une expérience mettant en rotation une masse d’huile qu’il compare avec la possible formation des planètes (p. 187). Les domaines de la chimie et de la physique sont donc le théâtre de tentatives de reproductions expérimentales de phénomènes cosmogoniques – comme celles de Jean Meunier avec ses « flammes tourbillonnaires » (p. 192). Les géologues ne sont pas en reste. Ainsi Stanislas Meunier, qui enseigne au Muséum, prolonge les expériences de Plateau, et tente de reproduire, par différentes cuissons de plâtre, eau et glu, la formation de la Lune (p. 205).

La troisième partie de l’ouvrage retrace l’ensemble des « enjeux sociopolitiques » dans lesquels sont prises les questions cosmogoniques (p. 217). La démarcation socio-épistémique résultant des investigations sur l’origine du monde met au jour des fragmentations sociales, politiques et religieuses qui éclairent les différentes nervures de ces marges de la science académique. La cosmogonie peut constituer un point à partir duquel les trajectoires savantes les plus ancrées peuvent s’éloigner des pôles de légitimité. Ainsi Jean Chacornac, fils d’épicier, particulièrement doué pour découvrir les comètes, connaît une ascension scientifique et sociale foudroyante : il est astronome titulaire à l’Observatoire en 1857 et « décoré de la Légion d’honneur la même année (…) » (p. 223). En conflit avec Le Verrier, il développe un sentiment de persécution et se trouve mis à l’écart (en conservant une partie de son traitement). Il poursuit cependant, dans cette marge résignée, des recherches sur la formation des planètes. Malgré tout, il est écarté de la centralité académique, littéralement « mis hors-champ » (p. 226).

Les « anciennes élites » usent de la cosmogonie comme d’un « loisir sérieux » (p. 228). Au croisement de la distinction savante et de l’expression des pulsions mondaines, l’origine du monde est un thème qui allie la possibilité d’une relative reconnaissance locale et d’une expression de soi dans le domaine du « ludique » (p. 230). Les « nouvelles élites » privilégient l’invention technique. Le cas d’Eugène Turpin permet d’illustrer cette position entre les attentes commerciales, les compétences d’ingénieur et le répertoire des inventeurs. Travaillant sur les explosifs, il dépose en 1885 un brevet sur l’acide picrique (p. 236). Finalement, « l’administration de la Guerre développe (…) sans l’assistance de l’inventeur, un nouvel explosif à partir de l’acide picrique (…) » (p. 236). Turpin regimbe contre cette dépossession, ce qui lui vaut d’être emprisonné. Il en profite pour se consacrer à des travaux théoriques de cosmogonie, que Volny Fages interprète notamment « comme faisant partie de la stratégie de défense de son auteur » (p. 240). L’écho médiatique de ses travaux, ainsi que le sérieux scientifique de sa démarche, visent une forme de réhabilitation.

Dans la démarche de sociologie historique entreprise par Volny Fages, la tentative de caractérisation de l’inventeur de théorie au moyen de la persona est particulièrement bien venue (p. 249). Les traits ainsi condensés du portrait de groupe ébauché tout au long de l’ouvrage permettent de fixer (sans les figer) les caractéristiques des praticiens de la cosmogonie. L’inventeur, au XIXe siècle, est une figure qui renvoie très clairement à « une pratique essentiellement solitaire et [à] une recherche explicite de reconnaissance personnelle (…) » (p. 250). Ancré dans le scientisme de son temps, l’inventeur de théorie fraie en marge des lieux de légitimation de la science et bénéficie d’une audience populaire plutôt positive (p. 252).

La question religieuse est bien sûr très importante en matière de cosmogonie. L’origine du monde est un problème saturé par la théologie. Le travail de purification savante vient faire surgir les grandes failles politiques de l’époque. De 1860 à 1880, les scientifiques libres-penseurs vont associer « des enjeux religieux et scientifiques » (p. 256) dans leurs discours. L’éternité par les astres de Blanqui représente le point de capiton d’une tentative matérialiste de trancher les débats cosmogonistes. En miroir, les « cosmogonistes catholiques » (p. 262) font montre d’une forte crispation. Jules Hotin, par exemple, en 1875, défend ses travaux cosmogonistes en lien avec des valeurs morales chrétiennes (p. 263). La période 1880-1905 est marquée par les « contre-attaques cléricales » (p. 265). Le néothomisme soutenu par le pape Léon XIII incite à mettre en œuvre, dans le camp catholique, une « entreprise de conciliation, et donc d’appropriation » de la question de l’origine du monde (p. 267). Les universitaires, quant à eux, s’en tiennent à des séparations plus strictes à l’endroit de la religion, même s’ils sont croyants. La loi de séparation de l’Église et de l’État, en 1905, marque un reflux des cosmogonistes catholiques (p. 291).

L’ouvrage de Volny Fages constitue une pièce importante dans l’analyse sociologique et historique des modalités de constitution des espaces épistémiques. En suivant avec attention toutes les formes de démarcation des discours cosmogoniques, il met au jour des dispositifs institutionnels (les mémoires et les notes à l’Académie), des régimes d’énonciation légitimes (l’analyse), des assouplissements possibles (le cas Freycinet est ici symptomatique), des fractures théologico-politiques participant à la réorientation des débats. Ces jeux de tensions donnent à voir, d’une part, le travail concret, toujours recommencé, d’autonomie des espaces savants et, d’autre part, la vitalité des marges de l’autorité académique dans lesquelles s’expriment des intérêts scientifiques parfois très profondément ancrés dans l’ordre social. Livre important, Savantes nébuleuses ouvre la voie aux analyses de ce que Michel Foucault appelait les « conditions de possibilité »1 historiques des connaissances. Car ce n’est pas seulement au cœur des dispositifs d’autorité qu’elles se logent, mais dans les zones plus opaques des savoirs en lisière.

Jérôme Lamy


  1. Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966, p. 13.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays