Virginie De Luca, Aux origines de l’État-providence…, 2002

De Luca (Virginie), Aux origines de l’État-providence. Les inspecteurs de l’Assistance publique et l’aide sociale à l’enfance (1820-1930). Paris, I.N.E.D., 2002, VIII-360 pages.

Issu d’une thèse brillante dirigée par Catherine Rollet et Alain Blum, le livre de Virginie De Luca s’appuie sur une recherche minutieuse qui embrasse un siècle de tâtonnements et de réalisations dans le social. À partir d’une vaste enquête et d’un travail statistique par bien des points remarquable, l’auteur dégage avec beaucoup de clarté les grandes étapes de la construction d’un corps de fonctionnaires : ici celui des inspecteurs des enfants assistés, promoteurs, maîtres d’œuvre et contrôleurs des lois d’assistance publique. L’apparition très progressive de ces nouvelles figures professionnelles dans le champ social symbolise un aspect essentiel de ce qu’il est convenu d’appeler le passage de la philanthropie à la politique sociale.

L’aventure est palpitante, et Virginie De Luca problématise avec bonheur une histoire fondamentale pour une bonne compréhension des pratiques d’assistance et des intentions de l’État en matière d’action sanitaire et sociale. Deux processus aboutissent à l’affirmation de cette profession : un processus administratif et un mécanisme interne au groupe des inspecteurs.

Histoire administrative. L’auteur analyse les modalités de construction de l’inspection de l’Assistance publique comme un corps professionnel de la fonction publique. Expérimentée à partir des années 1820 pour rénover les services des Enfants assistés, la formule est officialisée en 1869 lorsque la décision est prise de créer un corps de fonctionnaires. Sans être une invention républicaine, ces fonctionnaires sont les enfants chéris et valorisés d’une République sociale qui se cherche, puis s’affirme.

À partir des années 1880, la mission de ces hommes est progressivement réévaluée et étendue. Les inspecteurs des Enfants assistés deviennent les inspecteurs de l’Assistance publique dans leur département. L’idée d’assistance change et les différents textes de loi transforment leurs missions qui, de surveiller et punir, passent à administrer, représenter et protéger.

Virginie De Luca n’en reste pas à l’étude d’un modèle d’action de l’État passant par la norme juridique et administrative. Engagée dans une histoire sociale, elle suit ses inspecteurs dans leurs différents départements pour étudier, à partir des pratiques locales, les étapes de la professionnalisation. Elle observe comment collectivement ils investissent un territoire, émettent des signes qui affirment leur identité et obtiennent la reconnaissance de leur rôle social. La professionnalisation se construit par une pratique et s’appuie sur des textes. Un collectif s’affirme mais les individualités n’échappent pas à l’auteur. La singularité des expériences participe à l’élaboration d’une pratique et d’un modèle qui tâtonne.

La professionnalisation est marquée par la prise de conscience d’intérêts communs mais aussi de savoirs et savoir-faire. Elle s’est appuyée sur une « rhétorique du besoin », les inspecteurs légitimant leur action comme réponse à un besoin social. Elle est passée par la revendication d’un monopole d’intervention justifié par des compétences appropriées dans le domaine de l’administration. Administrateurs mais également experts, les inspecteurs ont eu recours à un outil technique pour légitimer leur autorité par la science : la statistique.

La question du recrutement symbolise ces aspirations à la reconnaissance professionnelle. Les hommes imposent de nouvelles modalités de recrutement. En 1906, un examen est institué. Il est transformé en concours en 1909. Il s’agit dès lors de sanctionner un certain nombre de savoirs théoriques et d’aptitudes. L’adoption de l’examen d’entrée dans le corps marque alors l’adhésion de l’administration centrale aux pratiques professionnelles et l’examen garantit une plus grande autonomie face aux pratiques de favoritisme.

À partir d’études statistiques, l’auteur compose un portrait de groupe qui, à côté des origines sociales, restitue les logiques de carrière. Les pratiques des uns et des autres témoignent d’une osmose avec les conceptions nationales républicaines et aboutit à des attitudes communes qui cimentent le corps. À la charnière des deux siècles, un populationnisme patriote et fédérateur est une caution utile. Les circonstances offrent à ces hommes le moyen d’affirmer une fonction publique d’expertise et de contrôle sur l’ensemble de l’assistance, bienfaisance privée comprise.

Les deux angles d’observation permettent d’évaluer la distance et les points de rencontre entre une théorie de la mission sociale et une pratique de terrain. Une profession est née. L’affirmation du corps dévoile une conception du service de l’État en pleine mutation à partir des années 1880. D’une fonction s’inspirant d’une surveillance de type policier, le modèle glisse en direction d’une gestion administrative caractéristique d’un État régulateur et relevant de l’intérêt national.

La reconnaissance de leur compétence au plan local ne s’est pas passée sans heurts, comme le révèlent les différentes enquêtes faites par l’auteur. Dans leur département, beaucoup ont dû négocier la légitimité de leur autorité. Au plan national, reconnus compétents dans le champ de l’assistance, ils sont consultés lors de la préparation des grandes lois d’assistance. Le déplacement des débats après guerre vers la question des assurances sociales exclut ces spécialistes de l’assistance des discussions parlementaires. Leur dimension d’expert du social rognée les oblige à recentrer l’identité de leur profession sur l’administration de leur service départemental.

L’inspecteur de l’Assistance publique comme figure légitimée par le projet social de la République est au cœur du travail de Virginie De Luca et de son étude des mécanismes de professionnalisation dans le social. Dans le cas étudié, la démonstration est très convaincante mais aurait, peut-être, gagné à être intégrée dans une dimension d’histoire comparée… La thèse d’un modèle républicain d’assistance dominant la construction des politiques sociales sous la Troisième République ne doit pas gommer des influences relevant des autres champs d’intelligibilité d’une époque, à la lumière de ce qui a pu se passer dans les pays voisins.



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