Vincent Viet, La Santé en guerre 1914-1918. Une politique pionnière en univers incertain.

Paris, Presses de Sciences Po, 2015, 660 p.

par Frédéric Vagneron  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageSpécialiste reconnu de l’histoire des politiques sociales, du travail et de l’immigration en France, Vincent Viet s’est rapproché depuis plusieurs années d’un nouveau terrain : l’histoire de la santé pendant la Grande Guerre. L’ouvrage est le résultat d’une connaissance intime d’un fonds d’archives exceptionnel : celui de Justin Godart, sous-secrétaire d’État au service de santé militaire entre 1915 et 1918, conservé et étoffé par son petit-fils François Bilange. Il parvient à désenclaver son objet des bornes chronologiques de la Grande Guerre, des histoires militaires traditionnelles du service de santé et d’une conception étroite et rétrospective de la santé publique, focalisée sur la lutte contre les épidémies. Vincent Viet noue ainsi plusieurs fils historiographiques : l’émergence des politiques sociales en France sous la Troisième République, la trajectoire et le périmètre de l’administration de la santé publique, enfin l’histoire de la Grande Guerre et du rôle de la crise dans l’innovation politique et administrative. Cette dernière dimension, qui s’inscrit dans la lignée des travaux précurseurs de Pierre Renouvin, de Fabienne Bock et, plus récemment, de Nicolas Roussellier1, est finalement peu traitée car l’expérience décrite est celle d’un bricolage temporaire issu des défis exceptionnels provoqués par la guerre totale. Ce travail de désenclavement de l’expérience sanitaire de la guerre permet d’affirmer fermement l’existence d’une parenthèse très limitée dans le temps, entre les réformes issues de la crise du Chemin des Dames, au printemps 1917, et la démission de Justin Godart, en février 1918. Plus qu’une étape, la Grande Guerre est un laboratoire.

Les trois premiers chapitres décrivent l’arrivée surprenante du radical-socialiste et pacifiste Justin Godart au sein du ministère de la Guerre du gouvernement Viviani en juillet 1915, pour faire face aux difficultés majeures rencontrées par le service de santé militaire. Les huit chapitres suivants, dont plusieurs ont déjà paru sous forme d’articles, analysent méticuleusement les différentes dimensions de l’œuvre du nouveau sous-secrétariat d’État au Service de santé militaire (SSESSM) institué à l’arrivée de Godart et que celui-ci dirige jusqu’au début de 1918. Vincent Viet montre comment les nécessités de la guerre aboutissent à la production d’une politique nationale de santé par un organe nouveau et initialement limité à la prise en charge de la population mobilisée, mais touchant finalement militaires comme civils, à une échelle nationale inédite. Les nombreux documents produits permettent de mieux saisir l’ampleur du travail accompli par le service de santé, grâce à des tableaux présentant les chiffres d’activité relevés au cours de la guerre, ou des graphiques et schémas qui permettent de comprendre le fonctionnement théorique, parfois très complexe, des instances ; on relève toutefois un référencement des sources parfois lapidaire. Démissionnaire, Godart est remplacé par le député Louis Mourier. Le sous-secrétariat disparaît officiellement en novembre 1919 : deux mois plus tard, le premier ministère de l’Hygiène, de l’assistance et de la prévoyance sociale est confié à Jules-Louis Breton. Le dernier chapitre montre comment la politique de santé originale élaborée pendant la guerre disparaît abruptement. Après Lion Murard, Patrick Zylberman ou Didier Renard, mais avec une enquête plus substantielle, Vincent Viet montre dans son dernier chapitre que la contiguïté chronologique entre l’expérience sanitaire de la guerre et l’apparition en 1920 du premier ministère de l’Hygiène publique n’est en rien une continuité. Pour Vincent Viet, comme pour le Godart de l’Entre-deux-guerres, une opportunité décisive a été manquée pour établir une nouvelle politique nationale de santé.

Rappelons brièvement trois des principales lignes de force de ce dense ouvrage. Le premier traite du débordement progressif des prérogatives du nouveau SSESSM dans deux directions : vers la zone des armées, ce qui constitue la conquête de « l’autonomie fonctionnelle » vis-à-vis du commandement militaire à la suite de l’offensive désastreuse du Chemin des Dames et de « l’affaire Prouilly », du nom de l’hôpital d’évacuation vers lequel convergea l’essentiel des blessés ; vers la population civile, par un effort constant, d’associer différents ministères, en particulier celui de l’Intérieur, ensuite celui de l’Armement et des munitions, à la lutte pour la santé publique, contre les épidémies et pour les travailleurs des usines de guerre. Quel est le bilan de ce double mouvement ? Après l’été 1917, l’action sanitaire du SSESSM s’étend sur l’ensemble du territoire, de la ligne de front aux postes frontières. Vincent Viet met ainsi l’accent sur la « civilisation » du SSM, c’est-à-dire la conquête du pouvoir civil sur le domaine de la santé militaire et ses professionnels, qui est aussi une conséquence de l’intégration massive des médecins civils dans l’armée.

Une deuxième ligne de force est constituée par la description très fine de l’entreprise tout-terrain d’organisation et de normalisation des actions sanitaires et médicales du SSESSM entre 1915 et 1918, à la faveur de la stabilisation du front. Grâce au cabinet et aux compétences des personnalités entourant Godart, grâce à l’activité et au sens politique de ce dernier, grâce au travail de nombreuses commissions spécialisées associant médecins militaire et civils, de vastes chantiers sont engagés. L’évacuation et le triage des blessés sont repensés face à l’énormité des pertes humaines ; la récupération des soldats se réorganise pour atteindre 90 % de retour en service en 1918, l’hospitalisation est rationalisée grâce à la création de secteurs chirurgicaux et médicaux, et de centres de spécialités ; la prophylaxie est refondue du champ de bataille aux casernements et jusqu’aux usines de guerre des confins du pays. Dans cette organisation favorable à la sectorisation fonctionnelle et la spécialisation, la création des adjoints-techniques régionaux et des médecins-consultants dans la zone des armées est un élément décisif. Ces personnalités sont les alliés cruciaux de Godart dans les régions militaires où ils sont nommés à partir de 1915 aux côtés des directeurs régionaux du service de santé militaire, à la charnière avec les pouvoirs civils.

Le troisième élément met en valeur l’extension inédite des politiques sociales en faveur des soldats blessés et malades. La grande maîtrise de l’auteur rend ce chapitre de presque 100 pages très intéressant. Si la Grande Guerre est l’occasion de voir « tous les registres d’intervention de l’État providence contemporain », « on ne saurait pour autant assimiler cette répétition générale sans lever de rideau à la cristallisation d’un État providence » (p. 387). En effet, seul certains mobilisés y ont accès, en vertu des devoirs contractés par la communauté nationale à l’endroit des soldats infirmes ou amoindris par la blessure ou la maladie contractée en service. De plus, la réhabilitation par le travail, défendue par ses promoteurs selon les schémas radicaux-socialistes d’avant-guerre, évite de recourir au travail salarié considéré comme un frein à l’autonomie des soldats. Ainsi, l’expérience de la Grande Guerre rompt indubitablement avec l’assistance aux populations vulnérables ciblées avant-guerre (vieillard, infirmes et enfants), sans pour autant inventer une solution pérenne dont le précédent aurait alimenté les débats des années 1920 sur l’État social, dont les solutions associant droits sociaux et travail salarié apparaîtront avec les lois sur les assurances sociales à la fin des années 1920.

Destiné à devenir une référence sur le sujet, l’ouvrage n’en comporte pas moins certaines limites. Le « caractère délibérément hybride » de l’objet, « lecture biographique d’une politique de santé ou d’un système de santé public, en résonance avec le présent » (p. 628) ou pour le dire autrement l’« histoire d’une relation tourmentée entre un homme et une politique mort-née » (p. 621), n’échappe pas à une fascination pour son « soleil » (note 7, p. 89) charismatique, Justin Godart. Celle-ci est compréhensible au regard de l’action menée dans un contexte dramatique et du respect qu’inspire cette personnalité à nombre de ses contemporains et, légitimement, à l’historien. Le propos réitéré concernant l’oubli de Godart et de l’action du service de santé, par les contemporains comme par les historiens, est un peu forcé. Tardif, le colloque qui lui a été consacré en 2001 a réuni les historiens et historiennes les plus fameux, sous le patronage des plus hautes autorités de l’État2. Les articles d’Antoine Prost et de Lion Murard et Patrick Zylberman ont en partie pavé la voie du travail proposé. On peut s’étonner que L’Hygiène dans la République de ces derniers ne figure pas dans les « éléments de bibliographie », alors que nombre des interprétations de cet ouvrage précurseur du désenclavement de l’histoire de l’hygiène publique pendant la guerre sont discutées. Cette fascination pour Godart est d’autant plus difficile à maîtriser au cours d’un long ouvrage qui s’appuie sur les archives inédites transmises par le petit-fils. Vincent Viet rappelle cependant que l’épisode clé de la crise sanitaire du Chemin des Dames est un événement exogène, dont Godart n’est pas le moteur mais qu’il parvient à canaliser pour abattre le « mur » et obtenir l’autonomie de son service, visée dès 1915 par les parlementaires. La lecture biographique a d’autres inconvénients. Elle concentre l’attention sur le personnage et son proche entourage du cabinet, au risque de diminuer le rôle de certains médecins militaires de haut rang, que l’auteur cantonne souvent au rôle d’alliés de Godart contre le GQG. Pourtant, comme Anne Rasmussen l’a montré dans son mémoire d’habilitation, la médecine militaire est tributaire de sa propre histoire entamée depuis le dernier tiers du XIXe siècle, qui relie la politique sanitaire de la Grande Guerre à une réforme interne plus ancienne, républicaine et pastorienne, sans laquelle l’œuvre de Godart n’eut pas été possible. La parenthèse de la guerre n’a paradoxalement été possible que grâce à cette évolution interne de l’hygiène militaire, de ses hommes, de ses pratiques et de ses conceptions, considérant l’armée comme un laboratoire national. En outre, il paraît aujourd’hui indispensable de confronter les directives venues de Paris à leur application sur le territoire. Il existe déjà des travaux d’étudiants en master permettant d’apprécier la santé en guerre au niveau local et, par exemple, de mieux cerner le rôle des adjoints-techniques régionaux.

La focalisation sur Godart, dont l’activité s’arrête brusquement en février 1918, ne laisse qu’une place marginale à la période de la reprise des offensives, de l’Armistice et de la démobilisation. La reprise des offensives à l’ouest, associée à l’épidémie de grippe, à l’arrivée massives des troupes américaines (200 000 environ à la fin de l’hiver 1918, plus d’un million en septembre, et dont la logistique est largement fournie par la France) constituent des défis majeurs pour un service de santé dont l’organisation date de la période relativement stable de la guerre des tranchées. Citée dès l’entame du livre, la figure de l’aide-major général Toubert est par exemple délaissée alors que ce dernier est nommé en mars 1918 au poste clé de représentant du SSM auprès du GQG et écrit après-guerre de nombreux articles sur l’histoire du service de santé militaire. Le même sort est réservé au remplaçant de Godart, Louis Mourier. Ce dernier n’est finalement traité que comme une pâle copie de Godart, voire un intrigant participant à sa chute, ce qui traduit aussi la place souvent réservée à l’activité parlementaire des commissions spécialisées. Symptomatique est encore le chapitre sur la grippe « espagnole », rédigé à partir des archives de l’administration centrale et des articles rétrospectifs des médecins militaires. Avec ses titres quelque peu ésotériques (« l’exception grippale sans Godart » ou « la cristallisation d’une atypie »), l’auteur décrit un événement contre lequel rien ne pouvait être fait, ce qui neutralise toute discussion sur le rôle du service de santé militaire. L’épidémie intervient comme un révélateur : la politique de santé sur l’ensemble du territoire est impuissante parce que la grippe n’est pas redevable de la prophylaxie employée jusque-là pour d’autres maladies désormais maîtrisées par le laboratoire. Mais elle l’est aussi car la répartition des ressources médicales entre population civile et militaire reste très inégale. L’hypothèse du « privilège de la nation armée », proposée par Zylberman et Murard, qui amoindrit l’interprétation d’une politique nationale de santé en guerre, n’est pas ici discutée. Les discours sur cette répartition, tenus à Paris depuis 1916, n’ont pas modifié durablement la situation sur le terrain, alors que les arbitrages passent par les services de santé des régions militaires. En touchant les troupes comme les populations civiles, la grippe révèle les fondements du régime de santé publique établi en faveur de la récupération des soldats. Rançon de son autonomisation par rapport au GQG, le service de santé militaire devient un allié objectif des choix de ce dernier de maintenir les offensives pendant l’épidémie, au détriment de l’envoi de médecins auprès des civils ou de l’interruption de l’envoi de renforts militaires au front. Mourier, à la Commission d’hygiène de la Chambre en novembre 1918, avoue d’ailleurs qu’il ne connaît pas la répartition des médecins militaires sur le territoire. Avec la grippe de 1918-1919, c’est aussi l’hyper-extension des prérogatives du SSESSM face à leur réalité pratique qui vole en éclat face à un événement exceptionnel.

Du fait de ce survol de la fin du conflit, l’histoire-fiction de la « dérivation historique lourde de conséquences pour l’avenir de la politique de santé publique » (p. 591) provoquée par la démission de Godart, semble cavalière et très favorable à l’homme providentiel. D’autant que quelques pages auparavant, l’auteur a décrit « l’homéostasie d’un système [sanitaire] consubstantiel au régime politico-administratif de la Troisième République » (p. 587), dont le radical-socialiste Godart est aussi le produit. Au fond, faute d’une enquête sur cette dernière période et sur la sortie de guerre, si dissemblable, la lecture biographique aurait gagné à arrêter sa narration en février 1918. La présentation de la carrière protéiforme ultérieure de Godart dans le domaine de la santé publique, et son analyse rétrospective de l’occasion manquée, ne constituent qu’une lecture de la trajectoire de la santé publique dans l’entre-deux-guerres, qui par ailleurs reste à écrire.

L’ouvrage n’en retrace pas moins avec brio l’énigme tragique de l’engagement républicain et humaniste du député Godart pendant la guerre : comment un individu pacifiste et opposé à l’institution militaire après l’Affaire Dreyfus en est-il arrivé à devenir un rouage essentiel d’une machinerie institutionnelle qui permet in fine d’envoyer davantage de personnes à la mort ?

Frédéric Vagneron.


1 N. Rousselier, La force de gouverner. Le pouvoir exécutif en France, XIXe-XXe, Paris, Gallimard, 2015.

2 A. Wieviorka (dir.), Justin Godart: un homme dans son siècle, 1871-1956, Paris, CNRS Éditions, 2004 (rééd. 2005).



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