Vincent Tournié, Épargne et crises politiques en France. Les mouvements de panique dans les Caisses d’épargne au XXe siècle

Paris, Economica, 2011, 329 p.

par Hubert Bonin  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Daniel Duet, Laure de Llamby, André Gueslin jadis et Vincent Tournié sont les mousquetaires de l’histoire française des Caisses d’épargne, ainsi qu’en témoignent leurs publications1. Ce dernier a publié sa thèse doctorale, fruit de ses investigations nationales et parfois régionales dans les fonds d’archives, ceux d’un État superviseur et ceux des Caisses, avec notamment des correspondances entre dirigeants locaux et parisiens. Engoncées dans un carcan réglementaire strict, les quelques trois-centaines de Caisses d’épargne ne risquaient pas de prendre des risques ni de disparaître, contrairement aux Caisses américaines à la fin des années 1980 ou espagnoles récemment. La loi de 1895, dont V. Tournié rappelle les débats parlementaires, maintient en effet l’interdiction de pratiquer la banque de crédit, comme le faisaient les Sparkassen allemandes, et ce jusqu’aux années 1980. On ne trouve donc pas ici une énième histoire de crises bancaires ou d’institution financière.

L’étude des structures et des modes de fonctionnement alimente une mesure de la psychologie « de masse » des épargnants, toutes classes sociales confondues, dans le cadre de la construction de cette énorme réserve d’épargne non boursière qui caractérise le système économique français. Elle veut soupeser les fluctuations des mentalités et des sensibilités des porteurs de carnet à travers les mouvements conjoncturels, et déterminer ce qu’on peut appeler les distorsions cognitives qui les caractérisent parfois, en amont de ruées éphémères et ponctuelles, ou plutôt durables. En parallèle, V. Tournié suit les réactions ou anticipations des responsables (État, Caisse des dépôts, qui centralise les fonds pour les placer en valeurs stables, directeurs des Caisses), quant à eux désireux de saisir, comprendre et orienter ces mouvements d’humeur. La faille de l’ouvrage est l’absence de données systématiques, précises et récurrentes sur la sociologie des épargnants ; par chance, il dispose d’enquêtes ponctuelles et d’analyses fournies parfois par telle ou telle Caisse, ce qui contraint son récit à mobiliser un empirisme de bon aloi.

On sait que la majorité des fonds des Caisses leur était apportée par une minorité de carnets de bourgeois aisés, venant tirer parti de ce complément de placement à leur patrimoine : petit revenu mais garanti et stable. En revanche, la masse des carnets constituait une épargne liquide pour quelques petits patrons et surtout pour les ménages de « petites gens ». Ce sont ces deux ensembles qui sont les plus susceptibles de réagir négativement aux retournements de conjoncture, aux rumeurs politiques, aux tensions de la monnaie et, enfin, rarement, aux risques de guerre. Des retraits pour garder de quoi faire vivre la toute petite entreprise ou le foyer sont les plus courants en cas de frissons d’inquiétude ; puis se produisent aussi des retraits de personnes fragilisées (mères de famille isolées, personnes âgées) qui ont besoin de liquide pour la vie courante, pour faire face aux variations de prix de la consommation courante. Et V. Tournié soupèse les flux d’information (ou de désinformation), les motivations, les craintes épidermiques ou prudentes, selon les cas, des porteurs de carnet venant puiser sur leur épargne : l’été 1914, les aléas politico-monétaires des années 1924-1926 – avec un pic de retraits en juillet 1926, équivalant en trois semaines à la moitié de la moyenne des retraits annuels –, ou des années 1930 (mars 1936 dans l’Est, septembre 1938), toutes circonstances déjà bien étudiées. L’auteur aurait pu puiser dans les ouvrages collectifs de l’Association européenne des Caisses afin de nourrir quelques comparaisons… Si chaque période est bien fouillée, les argumentations bien développées, si l’introduction présente des références intéressantes, on se dit aussi qu’il eût peut-être fallu aller plus loin dans l’utilisation de tous ces articles publiés depuis deux décennies (aux États-Unis) sur les phénomènes cognitifs et, surtout, de la littérature structurée consacrée à la notion de « confiance », notamment chez Mark Casson.

Un débat traverse le livre : la garantie apportée par l’État (par le biais de la Caisse des dépôts), l’obligation pour chaque Caisse de se constituer une réserve de secours, le parrainage procuré par les élus locaux, sont-ils suffisants pour protéger l’institution contre les risques de ruée ? C’est le paradoxe : l’épargnant ne risque rien, mais il court protéger son argent ! C’est là que le livre pêche, pensons-nous : que ce soit avec le moratoire général de l’été 1914 (ici, avec la mise en jeu de la « clause de sauvegarde », qui plafonne strictement les retraits) ou à cause du plafond bi-hebdomadaire imposé aux retraits d’argent, la masse du « petit peuple » ne se sent plus apte à survivre sans disposer de quelques liasses de billets en cas de besoin. Quelque analyse du niveau de vie moyen et des revenus moyens des classes populaires aurait dû être insérée, en puisant dans les histoires statistiques disponibles, ce qui aurait contribué à donner plus de sens encore à cette histoire pourtant solide.

Au fond, les Caisses sont des « caisses du peuple », d’ailleurs en respect de leur vocation. Si le livre porte sur les ruées et les retraits, il confirme ipso facto la réussite du modèle économique des Caisses, dès lors que quelques millions de « petits » ont réussi à mettre de l’argent de côté, en cas de coup dur (chômage, maladie) et, pour les périodes considérées, en cas d’incertitudes sur l’évolution du pays. Peut-être V. Tournié aurait-il pu établir plus de passerelles avec les monts-de-piété, où des petites gens d’une couche encore inférieure déposent des objets courants en gage (matelas !) pour solder de petites dettes de consommation. Une hiérarchie implicite se dessine ainsi, avec ses rituels ou habitudes d’épargne liquide de précaution, de fragilités aux rythmes de la conjoncture ou de l’actualité. L’ouvrage de V. Tournié contribue ainsi à soutenir ces réflexions, qui ont été étendues récemment à l’usage du crédit à la consommation ou du découvert bancaire par les petites bourgeoisies2.

Les périodes de guerre constituent des chapitres importants du livre. Le chapitre 3, consacré à la Guerre de 1914-1918, est passionnant tant il fournit d’indices sur le mode de fonctionnement et les structures de la société en général. À propos de la Guerre, ainsi, la vie des femmes, seules, mères isolées ou femmes au foyer ou au travail, transparaît. Au-delà des comportements, ce sont les statuts qui interviennent, puisque, à la guerre, nombre de femmes mariées réfugiées ou restées à l’arrière sont incapables de retirer des fonds, faute de l’autorisation maritale nécessaire. Il faut attendre une loi en juillet 1915 pour qu’elles puissent le faire, mais après une décision de justice ponctuelle… La montée à la Seconde Guerre mondiale est jalonnée de crises : un calcul original (p. 154) évalue la durée totale nécessaire pour épuiser les dépôts aux remboursements, en fonction du rythme mensuel constaté, au cas où plus aucune rentrée ne serait effectuée : après la poussée de 47 à 73 ans provoquée par le report de liquidités des banques aux Caisses en 1930-1931, les fonds d’épargnant sont rongés par la crise de défiance et des revenus tout à la fois, d’où une chute de la durée hypothétique à vingt ans dès 1933 et même à neuf années en 1936 et 1938. Le paradoxe est que, au fond, la classe politique ne sait trop quoi faire des Caisses dans ces années 1930 : au début, quand elles ont croulent sous les rentrées, la Caisse des dépôts est autorisée à accroître le financement des collectivités locales, mais V. Tournié suggère que la Caisse pousse à un plafonnement de la collecte ; quand l’épargne fuit de partout en 1938, c’est l’État qui doit avancer les sommes nécessaires en urgence, le temps que la Caisse des dépôts mobilise les réserves des fonds d’épargne.

On sent les autorités désemparées devant la responsabilité de supervision d’une masse d’épargne qui a été souhaitée et encouragée dans tous les schémas sociétaux encourageant à la stabilisation de la société dans son ensemble grâce aux vertus de l’épargne mais, qui, finalement, déboucherait sur une masse dont l’ampleur serait source d’instabilité. Cela explique que le livre glisse, dans les deux derniers chapitres, sur des considérations concernant la réglementation et l’évolution des Caisses durant la Seconde Guerre mondiale et les années 1950-1960. Le titre de l’ouvrage ne recouvre plus trop alors leur thématique, et c’est ce qui en fait l’ambiguïté finale : en effet, au-delà des crises conjoncturelles, il scrute plutôt, de façon récurrente, la crise du modèle même des Caisses, sa remise en débat parmi les responsables de la vision politique de la société dans son ensemble. Stabiliser les couches sociales inférieures a longtemps du sens, mais, au fond, durant les Trente Glorieuses, on n’a plus besoin des Caisses pour cela, étant donné le mouvement d’ascension, de salarisation et de relatif enrichissement des classes populaires.

Je dirais même que V. Tournié « rate sa sortie » car il aurait pu prendre en charge des débats autour de la crise stratégique des Caisses, provisoirement résolue dans ces années 1950 par la mobilisation des fonds rendue possible par la loi Minjoz et surtout grâce à la révolution de la Caisse des dépôts provoquée par François Boch-Lainé3. Bref, le livre aurait pu prendre plus d’ampleur quant à l’issue sociétale de cette histoire des Caisses : des « crises » à court terme des années 1914-1938, on passe à une crise conceptuelle, et peut-être l’orientation du livre aurait-elle dû être englobante et large : de fonds de réserve et de secours, un peu « dormants », en filet de sauvegarde des couches populaires dont on n’imagine pas comment les sortir de la pauvreté, les fonds d’épargne seraient appelés à devenir des leviers de politiques de lutte contre la pauvreté (financement du logement social, etc.) dans les années 1950-1970 – même si dans le même temps leur métamorphose en banque des classes moyennes prend corps à partir des années 1970-1980. Bref, un peu de philosophie sociale aurait dû donner plus de sens au dernier tiers du livre, peut-être en puisant dans les réflexions d’André Gueslin4.


Hubert Bonin.

1. V. TOURNIÉ, Épargne et crises dans la France des années trente : l’exemple des Caisses d’épargne, Paris, Éditions de l’épargne , 2002 ; V. TOURNIÉ, « The crisis and the French savings banks », dans The Aftermaths of Crises Savings and Savings Banks: Elements of Stability in Times of Crises?, Bruxelles, Wsbi-Esbg, 2013, p. 63-74 ; Laure de LLAMBY, Les métamorphoses de l’épargne, Paris, Gallimard, 2003.
2. J. LAZARUS, L’épreuve de l’argent. Banques, banquiers, clients, Paris, Calmann-Lévy, 2012.
3. A. AGLAN, M. MARGAIRAZ et Ph.VERHEYDE, dir., La Caisse des dépôts et consignations, la Seconde Guerre mondiale et le XXe siècle, Paris, Albin Michel, 2003.
4. A. GUESLIN, Les gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté dans la France du XXe siècle, Fayard, 2004.


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