Vincent Porhel et Jean-Luc de Ochandiano (dir.), Lyon 68. Deux décennies contestataires
Collectif de la Grande Côte, Lyon en luttes dans les années 1968. Lieux et trajectoires de la contestation

Lyon, Lieux dits Éditions, 2017, 224 p.
Lyon, Presses universitaires de Lyon, « Actions collectives », 2018, 386 p + XXXIV p. de pl.

par Christian Chevandier  Du même auteur

C’est à Lyon, à l’occasion du quarantième anniversaire de 1968, que s’est tenu un colloque qui insistait sur la nécessité de mener une observation fine, au niveau de groupes sociaux ou politiques jusque-là peu explorés et au plus près du terrain, du terroir, des villes, de leurs banlieues1. La production éditoriale du cinquantième anniversaire s’est largement inscrite dans cette perspective et s’éloigne d’une vision un temps par trop restreinte, lorsqu’il était question de « mai 68 » et que l’on insistait sur quelques semaines d’agitation au Quartier latin2. Les historiens ont, depuis, proposé une approche plus large d’un « moment 1968 » qui s’étend tout au long des « années 1968 ».

Si, de Saint-Nazaire à Besançon, de Marseille à Caen, tous les grands centres urbains ont constitué le théâtre d’un vaste et long mouvement social, Lyon et son agglomération ont tenu une place de choix. Le monde du travail en fut précocement et longuement un acteur très actif et très inventif. En mars 1967, la grève reconductible de trois semaines des ouvriers de la grande usine chimique de Rhodiacéta (dans le faubourg industriel de Vaise), rejoignant le mouvement de l’usine de Besançon, s’est tenue pour des revendications liées au rythme et à une ambiance de travail coercitive ; elle s’est terminée avec des augmentations de salaire. Bien avant les étudiants des quais du Rhône, les jeunes ouvriers lyonnais de la Rhodia ont affronté la police, exaspérés à la mi-décembre 1967 par les provocations d’une direction de combat qui, à l’automne, avait annoncé une « compression de personnel » concernant plusieurs centaines d’ouvriers et n’hésitait pas, à la veille de Noël, à envoyer une lettre de licenciement à une centaine de travailleurs, pour la plupart militants de la CGT. Lors des journées de grève de la Rhodia, devant l’usine, autour de braseros, c’est toute une sociabilité qui s’est nouée lorsque des étudiants et surtout des travailleurs de toute l’agglomération venaient comprendre, discuter, soutenir. Parmi les visiteurs du petit matin de Vaise, des métallos de Berliet-Vénissieux et Saint-Priest, la grande usine de construction automobile emblématique du monde du travail de l’agglomération, firent grève au printemps 1967 contre un patronat de choc qui pratiquait le lock-out et appelait la police. C’est cette même usine de construction de camions que ses ouvriers ont rebaptisée « Liberté », par une anagramme dont l’on retrouve trace dans un dessin paru en 1936. Puis, dans les usines, l’après-Mai ne correspond en rien à une baisse de la conflictualité. La grève des ouvriers de Penarroya-Gerland en 1972 (dans la continuité, comme celle de la Rhodia de Vaise cinq ans plus tôt, d’un conflit mené dans un autre site du groupe) est devenue emblématique de l’engagement plus fort des travailleurs immigrés dans les mouvements sociaux, mais aussi du souci de la santé et des conditions de travail.

Mais si les usines et les centres tertiaires (notamment le centre de tri postal de Lyon-gare et celui des chèques postaux où la main-d’œuvre est largement féminine) sont au centre de la contestation, bien d’autres sujets que celui du travail sont remis en cause ces années-là. Les luttes pour l’émancipation des femmes (particulièrement à la CGT et, en un contexte moins conflictuel, à la CFDT), un antimilitarisme où la tradition non violente largement portée par des chrétiens rejoint l’anti-autoritarisme de la jeunesse, les luttes contre le système pénitentiaire (par exemple à l’occasion de la révolte des prisons de Perrache une nuit du printemps 1973, lorsque la police a chargé les Lyonnais venus apporter leur soutien aux révoltés qui étaient montés sur les toits), une mobilisation plus radicale des homosexuels et des lesbiennes qui participent en des cortèges spécifiques à des manifestations du 1er-Mai, c’est toute une nébuleuse contestataire qui se déploie à Lyon. L’on y retrouve souvent, comme pour l’animation de librairies et de cinémas militants – souvent dans la continuité de pratiques déjà bien en place –, les mêmes personnes : une part non négligeable est accordée par les auteurs des deux ouvrages au « multimilitantisme », qui est l’objet d’une analyse approfondie. C’est sans doute à l’échelle d’une ville comme Lyon que le phénomène peut être observé avec le plus de pertinence. Paris est trop grand, les militants y sont communément trop spécialisés – avec souvent la dimension nationale qui prévaut – et le contexte des plus petites villes obligent les activistes à s’investir partout. Les luttes de la jeunesse scolarisée, des lycées (le lycée du Parc est rebaptisé « lycée national de la Révolte ») aux collèges d’enseignement technique (comme celui de l’automobile, à Bron) marquent également ces années-là. À l’université, dont les locaux occupés au printemps 1968 furent un des épicentres du mouvement, l’opposition radicale entre la faculté de Droit et la faculté des Lettres, toutes deux alors situées sur la rive droite du Rhône, a déterminé en 1973 une scission entre Lyon 2 et Lyon 3, qui n’a pas recoupé précisément les deux anciennes facultés, mais s’est focalisée sur les différends politiques (en histoire et en philosophie notamment).

Couverture de l'ouvrage 978-2-7297-0931-0Ce sont donc deux livres, sortis des presses en novembre 2017 et janvier 1968, qui retracent en des séries d’articles largement monographiques deux décennies d’une vie politique et sociale intense. Mais les relatives unités de lieu et de temps ne sont pas les seuls points communs de ces deux ouvrages collectifs (sept auteurs pour l’un, et neuf pour l’autre, dont trois qui écrivent dans les deux) publiés par des éditeurs de la région et écrits par des auteurs locaux (universitaires, en histoire et sciences politiques notamment) qui ne cachent pas leur engagement : le « collectif de la Grande Côte », qui a rédigé l’ouvrage des Presses universitaires de Lyon, reprend le nom d’une grande montée de la Croix-Rousse, théâtre des luttes des canuts au siècle précédent et des mobilisations alternatives des années 1970 avant d’être en partie détruite à la fin de la décennie dans le cadre de la rénovation urbaine. Deux décennies contestataires est ce que l’on appelle un « beau livre », en grand format et très richement illustré, publié par une maison qui avait édité cinq ans auparavant un surprenant Prisons de Lyon. Une histoire manifeste ; mais Lieux et trajectoires de la contestation comprend un cahier iconographique de trente-deux pages qui appuie les démonstrations de ses auteurs.

Pour une période relativement récente et pour une histoire sociale et politique, la question des sources se pose. Les témoignages sont précieux et, dans chacun des ouvrages, la liste des personnes remerciées en est un signe. Souvent, les témoins ont mis à la disposition des auteurs leurs propres archives, mais des fonds collectifs et militants ont été mis à profit, notamment le centre de ressources sur les alternatives sociales (CEDRATS) et le centre de documentation libertaire de Lyon. L’importance dans la ville du groupe des Cahiers de Mai a permis d’avoir des textes contemporains fort riches (et les deux ouvrages remercient le sociologue Daniel Colson, auquel on doit de nombreux travaux sur l’anarchisme, un de ses deux principaux animateurs locaux, avec le professeur de Lettres Bernard Fromentin – promoteur à la fin des années 1980 de l’édition lyonnaise de Libération – qui a versé les archives du groupe – une centaine de cartons – à la BDIC, devenue La contemporaine, de Nanterre), tandis que dans certains cas d’anciens grévistes ont mis en commun leurs souvenirs, que ce soit dans le cadre d’organisations syndicales (notamment les instituts d’histoire sociale de la CGT) ou en rédigeant eux-mêmes un petit livre comme pour la grève de la Rodhia3. L’apport a également été conséquent des institutions publiques, la Bibliothèque municipale de Lyon, les Archives départementales du Rhône, les Archives municipales de Villeurbanne et celles de Lyon, situées dans les anciens locaux du centre de tri postal Lyon-gare occupé au printemps 1968 et à la pointe de la grève des PTT à l’automne 1974, dont la politique de collecte des fonds est très dynamique, elle leur a permis en 2004 d’organiser l’exposition « Luttes ! Visages du mouvement ouvrier », qui accordait une place non négligeable aux années 1968. Cette richesse est d’autant plus évidente que l’absence de sources peut se révéler un véritable handicap. Aucune de ces ressources ne permettant d’aborder l’histoire du groupe Olivier (du nom du leader de ce qui est parfois dénommé « la branche lyonnaise d’Action directe »), les tentatives d’approche de ce phénomène marginal ne peuvent donc demeurer que superficielles. C’est le cas de toutes les activités clandestines : si l’antimilitarisme a été fort à Lyon et si les groupes non violents, ceux d’insoumis et le Groupe d’action et de résistance à la militarisation (GARM) sont pris en compte, les comités de soldats assez actifs au cours de la seconde moitié des années 1970 dans les unités militaires de la région et soutenus par des syndicats ou sections de la CFDT locale sont très mal connus.

Couverture de l'ouvrage 9782362191572La quatrième et dernière partie de Deux décennies contestataires s’intitule « Ambiance de crise », et commence par la photographie en couleurs, sur une double page, de graffitis peints sur les murs de Rhodiacéta-Vaise. L’usine ferma ses portes en 1980, ce qui « marqu[a] une étape supplémentaire dans le démantèlement du tissu industriel régional », étape d’autant plus significative du fait du rôle d’un secteur chimique perçu comme dynamique et dynamisant. Au milieu des années 1970, la grève de trois ans des ouvriers de Teppaz à Craponne (à une dizaine de kilomètres à l’ouest de la grande ville) contre la fermeture de leur usine, avait été l’occasion d’une relance de la fabrication et de la mise en place de ventes « sauvages » d’électrophones, donnant à l’agglomération son Lip, y compris par l’action de la CFDT (« Contre la Fermeture De Teppaz » proclamaient ses affiches) qui, à Lyon, avait été largement majoritaire en 1964 pour la déconfessionnalisation de la CFTC. Consacré aux « devenirs politiques et professionnels » des acteurs du long moment 1968 lyonnais, le onzième et dernier chapitre de Lieux et trajectoires de la contestation dresse une série de portraits d’hommes et de femmes, bien loin des « incarnations masculines du reniement » (Cohn-Bendit, July, Kouchner, Glucksmann précisent les auteurs), qui continuent, sinon de militer dans leurs groupuscules, du moins de s’engager, y compris professionnellement, au service de la population, confirmant nombre d’études prosopographiques, celle notamment de Marnix Dressen sur les « établis4 ». Pour ceux-là, les années 1977 et surtout 1978 (la fin de l’espoir d’une victoire électorale de la gauche ?) ont constitué un tournant dans leur vie publique et privée.

C’est donc un large corpus de sources, de faits trop souvent considérés comme marginaux ou négligeables (tels le pillage et le vandalisme qui ont touché le Grand Bazar et les Galeries Lafayette lors de l’émeute du 24 mai, surtout connue du fait de la mort sur un pont du Rhône du commissaire René Lacroix, « écrasé par un camion lancé par les manifestants sur les forces de l’ordre » – « un des épisodes les plus controversés de mai 1968 »), qui sont à la disposition des lecteurs. Par leur richesse tout autant que par leur complémentarité, ces deux ouvrages, qu’il serait sans doute fallacieux de recenser en deux textes distincts tant ils peuvent former un ensemble, donnent la possibilité d’appréhender et de comprendre, à l’échelle d’une agglomération à l’importance considérable dans le pays, deux décennies de mouvements sociaux et politiques.

Christian Chevandier


  1. Bruno Benoit, Christian Chevandier, Gilles Morin, Gilles Richard et Gilles Vergnon (dir.), À chacun son Mai ? Le tourd France de mai-juin 1968, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011.
  2. Voir les comptes rendus parus dans Le Mouvement social, n° 264, 2018, p. 155.
  3. Histoire d’une usine en grève : Rhodiaceta, 1967-1968, Lyon, Éditions Révoltes, 1999.
  4. Deux ouvrages ont été tirés de sa thèse, dont un sur les maoïstes de l’usine Brandt de Gerland, Les établis, la chaîne et le syndicat. Évolution des pratiques, mythes et croyances d’une population d’établis maoïstes (1968-1982). Monographie d’une usine lyonnaise, Paris, L’Harmattan, 2000


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