Vincent DUBOIS, Clément BASTIEN, Audrey FREYERMUTH et Kevin MATZ, Le politique, l’artiste et le gestionnaire. (Re)configurations locales et (dé)politisation de la culture

Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2012, 274 pages. Collection "Champ social".

par Aurélie Pinto  Du même auteur

Le politique, l’artiste et le gestionnaireVincent Dubois. Le politique, l’artiste et le gestionnaire: (Re)configurations locales et (dé)politisation de la culture Bellecombe-en-Bauges,Éditions du Croquant, 2012,276 p. 

Le sous-titre (Re)configurations locales et (dé)politisation de la culture exprime la thèse générale  propre aux différentes contributions de l’ouvrage : la multiplication des contraintes (d’abord budgétaires) remettrait en cause la spécificité des politiques culturelles et l’autonomie du champ culturel instaurée progressivement depuis le début des années 1960. Plus précisément, cet ouvrage analyse les conditions sociales de transformation des formes de la politisation de la politique culturelle des années 1960 à nos jours. D’une alliance entre élus et professionnels pour le développement de l’action culturelle publique consacrant une certaine autonomie des secteurs culturels, la politique culturelle a été remodelée, à partir du milieu des années 1990, par les enjeux internes de compétition entre élus. Cette évolution des rapports des élus à la culture s’est en outre inscrite dans un contexte de raréfaction généralisée des ressources qui a favorisé l’introduction de logiques économiques dans les décisions des collectivités locales.

C’est ainsi par une sociologie historique des politiques culturelles à l’échelle locale que l’ouvrage entend élucider les conditions et les effets de ce double phénomène de « surpolitisation » et d’« économicisation » des politiques culturelles. Cette démarche est justifiée à plusieurs titres (à la fois en Introduction et en Post-conclusion du livre, « Éléments pour une socio-histoire des politiques culturelles locales ») : elle vise, d’une part, à réaffirmer l’importance de l’intervention publique souvent oubliée dans les réflexions sur le rapport des artistes au politique et, d’autre part, à réinscrire les analyses sur la gouvernance des politiques publiques au sein du fonctionnement du champ culturel pour, in fine, mettre en évidence les implications proprement politiques de ces politiques culturelles.

L’approche du « local » ne répond cependant pas seulement aux manquements des approches traditionnelles des relations entre culture et politique, mais se justifie par la logique-même de la constitution de la politique culturelle en France. En ce sens, le premier chapitre, « Local vs national : premières luttes pour la compétence politique légitime en matière culturelle » permet de sociologiser l’échelon local comme alternative à la « technocratie » de l’État central, invariant structural de l’ensemble de la période étudiée dans l’ouvrage. S’intéresser aux politiques locales permet enfin de saisir des groupes concrets et non de simples agrégats statistiques (souvent utilisés par les services de  la prospective du ministère de la Culture et de la Communication).

C’est pourquoi la suite de l’ouvrage propose des études de cas. Elles montrent que si l’instauration de la catégorie de « politique culturelle » à partir des années 1960 permet la constitution de politiques culturelles locales relativement autonomes, ces dernières évoluent sous des formes spécifiques selon l’état des rapports entre élus, militants associatifs et professionnels de la culture et dessinent des « configurations » de définition de politiques culturelles spécifiques. Les chapitres 2 et 3 (« Aggiornamento culturel et refoulement du politique » et « Les dilemmes de l’institutionnalisation »), bien que proposant une trame générale comparable, retracent des modalités très variables de re-politisation récente dans deux municipalités définies par un paysage politique, une composition de leur population et une position des acteurs culturels spécifiques.

C’est ensuite aux formes contemporaines de la remise en cause de l’autonomie des politiques culturelles que sont consacrés les chapitres suivants. La première est liée à la tendance à leur « surpolitisation », au sens d’une intégration des questions culturelles à la logique des affrontements politiques (chapitre 4 « La politisation contre les politiques culturelles : retour sur les « affaires » culturelles » et chapitre 5 « La culture dans les luttes d’institution : les fondements politiques de l’intercommunalité culturelle »).

La seconde tendance des politiques culturelles locales analysée dans l’ouvrage correspond à leur « économicisation » (chapitres 6 « La culture au service du développement économique ou la neutralisation politique » et 7 « Le mécénat d’entreprise au secours de la culture ? Les conditions de réalisation d’une injonction au financement privé »). Ces contributions permettent de saisir les modes concrets de diffusion des problématiques de « développement territorial » et autres invitations à l’introduction de logiques économiques dans les politiques culturelles locales. Elles soulignent en outre les paradoxes d’une apparente neutralisation politique permise par cette « doxa économico-culturelle » qui « fonde le réenchantement des capacités d’intervention des élus sur leur territoire », en même temps qu’elle « réduit l’espace du pensable et du dicible en matière de politique culturelle » (p.169).

Cet ouvrage peut être lu selon plusieurs entrées. D’abord, évidemment, comme un instrument de connaissance des transformations des politiques culturelles depuis les années « héroïques » de la politique culturelle, et plus largement, sur l’évolution du rapport au populaire de différentes fractions des classes dominantes ou moyennes (notamment des champs bureaucratique et culturel). Ce livre propose au fond une « analyse des variations historiques de la relation entre le traitement public des questions culturelles et des dimensions sociales et politiques plus larges. Car si cette relation est plus ou moins directe, explicite ou visible, elle n’en est pas moins toujours présente : qu’on le veuille ou non, qu’on le dise ou non, les questions culturelles sont en effet, aussi des questions politiques et sociales » (p. 101).

Ce travail vaut aussi pour son caractère méthodologique en ce qu’il fait figure de cas d’école de l’usage de la monographie en sciences sociales, y compris pour des objets éloignés des politiques culturelles. La qualité du travail d’enquête permet de donner à voir la réfraction de mécanismes globaux sur des terrains concrets. Les auteurs déploient ainsi une sociologie conséquente qui refuse l’opposition factice entre processus micro et macro-sociaux, en montrant comment les processus globaux s’inscrivent dans des dispositions individuelles et se traduisent dans des rapports de force locaux.

L’ouvrage permet ensuite d’éclairer les effets de ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler le constat sur les « échecs de la démocratisation culturelle », peut-être autant mesurables à la disqualification des militants culturels et professionnels de la culture qui ont porté ce mot d’ordre, qu’à la relative inertie de la composition des publics des équipements culturels. Pour suivre la logique développée dans l’ouvrage, on peut faire l’hypothèse que l’usage de ces chiffres peut servir de point d’appui à l’hétéronomisation des politiques culturelles, bien loin de l’esprit des premières enquêtes sur les pratiques culturelles, au premier rang desquelles celles d’Augustin Girard auquel est dédié l’ouvrage. Les développements récents des politiques de l’enseignement supérieur offrent des similitudes en ce que les discours sur les « échecs » de la démocratisation scolaire justifient une forme de managérialisation des universités[1].

On peut mettre en perspective les tendances décrites ici à propos des politiques culturelles locales avec la promotion actuelle des industries dites « créatives » au niveau communautaire, comme en témoigne le nouveau programme de financement par l’Union européenne des secteurs « créatifs » Europe créative 2014-2020. Les industries « créatives » englobent aussi bien les industries culturelles traditionnelles que l’artisanat, le design, la publicité, la mode ou l’architecture. On voit bien les usages en termes de « marketing territorial » que cette redéfinition des frontières de la culture, et donc des politiques culturelles, peut occasionner. Cette extension du domaine culturel pourrait enfin, à plus ou moins long terme, justifier une remise en cause de l’ « exception culturelle » dans les négociations commerciales entre l’Union européenne et les États-Unis. Ces industries « créatives » sont ainsi censées tenir toutes les promesses, que ce soit en termes de croissance économique (« économie de la connaissance ») que d’identification culturelle, autant d’objectifs autour desquels entrent en concurrence le politique, l’artiste et le gestionnaire.



[1] Voir à ce propos R. Bodin et S. Orange, L’université n’est pas en crise, Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, Bellecombe-en-Bauges,Éditions du Croquant, 2013.



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