Véronique Hébrard et Geneviève Verdo, dir., Las independencias Hispanoamericanas. Un objeto de Historia.

Madrid, Casa de Velázquez, 2013, 360 pages.

par Federica Morelli  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageActes d’un colloque tenu en Sorbonne en 2011, cet ouvrage collectif qui associe des contributions en espagnol et en français, participe à la vaste production historiographique du bicentenaire des émancipations hispano-américaines. Il s’en distingue par la qualité des contributions et des thèmes abordés. Le livre offre en effet un ample panorama des tendances actuelles de l’historiographie américaniste sur les indépendances, articulé autour de quelques questions essentielles, explicitées dans un essai introductif intitulé « Repenser les indépendances hispano-américaines ».

Le livre se présente comme un tribut à l’œuvre de François-Xavier Guerra, le grand historien français du monde hispanique. Ses travaux, affirment les coordinatrices dans l’introduction, ont contribué à transformer les indépendances hispano-américaines en objet d’histoire en tant que révolutions atlantiques, intégrées dans le contexte plus ample de la monarchie hispanique et de l’espace atlantique. En critiquant la narration de la geste inéluctable des libertadores, il a placé les événements sur le plan du conjoncturel ou de l’« accidentel » : l’invasion de la péninsule ibérique par Napoléon avait entraîné, par le jeu de la représentation du roi absent, l’imposition d’une « modernité de rupture ».

L’hommage rendu à François-Xavier Guerra prend aussi la forme d’une mise en question de son modèle théorique par plusieurs générations d’historiens qui ont mis ses paradigmes à l’épreuve des sources et des terrains de recherche. Si les problématiques fondamentales, notamment la question de la légitimité, restent au cœur du débat, les essais de cet ouvrage proposent des déplacements vers d’autres objets qui correspondent aux cinq parties qui organisent l’ouvrage. La première, intitulée « le récit des origines », réintroduit le XVIIIe siècle dans la réflexion, suivant la chronologie proposée par Tulio Halperín Donghi. Selon l’historien argentin, « les réformes accentuèrent la fragmentation intérieure des sociétés hispano-américaines »1. Si cette chronologie s’est révélée fondamentale pour étudier les nouvelles formations étatiques dans la première moitié du XIXe siècle, les trois articles de cette section proposent des nouvelles perspectives, se focalisant sur la dimension culturelle et discursive de l’histoire politique. Celui de Gabriel Entin critique le concept de « patriotisme créole », considéré par une certaine historiographie comme le creuset d’une identité américaine avant l’indépendancee. Analysant les textes d’importants juristes et intellectuels hispano-américains, G. Entin démontre que les Américains souhaitaient la réforme de la monarchie mais que le contexte de la crise du régime aurait donné un sens à l’identité américaine, transformant l’Espagnol américain en « Américain en lutte pour la liberté contre l’Espagnol » (p. 32). Le mythe d’une identité latente comme cause de la révolution s’écroule ainsi. De la même manière, l’article d’Alejandro Gómez critique le récit traditionnel de l’historiographie vénézuélienne qui voit dans les révoltes des années 1790, les antécédents de la révolution qui éclate avec la crise de la monarchie. Il démontre que ces mouvements se comprennent uniquement si on les considère dans la perspective de l’espace caribéen. Les objectifs des conspirateurs, l’égalité pour les pardos et la liberté pour les esclaves, sont en effet influencés par les révolutions franco-antillaises des années 1790. L’article de Georges Lomné, qui réfléchit sur les origines du républicanisme quiténien, nous suggère que les causes des révolutions ne sont pas tant les idées des Lumières mais une nouvelle sensibilité esthétique et politique, qui se construit autour du culte au « bon goût », associé à la tradition classique et à l’enseignement du latin, au jansénisme et au néoclassicisme. L’inspiration antique, accompagnée par ce nouveau goût, forge peu à peu une subversion politique.

Un deuxième déplacement vis-à-vis du cadre historiographique hérité de Francois-Xavier Guerra concerne la dichotomie Ancien Régime/modernité. L’insistance de ce dernier sur la rupture entraînée par les révolutions des indépendances procédait d’une double démarche : premièrement, il fallait battre en brèche l’idée d’une Amérique latine confinée dans la tradition à cause de l’ « héritage hispanique » ; deuxièmement, il convenait d’inscrire l’étude des indépendances dans une histoire résolument politique. L’article de Marta Lorente, qui explore le passage des lois fondamentales de la Monarchie aux constitutions, nous dit que l’ « explosion constitutionnelle » qui eut lieu dans le monde hispanique après 1808 peut être analysée dans une double perspective : l’étude des textes et l’étude de leur « mise en pratique » (p. 68). Adoptant cette perspective, elle souligne les éléments communs d’un constitutionnalisme qui offrit des réponses similaires des deux côtés de l’Atlantique à la question de « faire État » (p. 79). Jordana Dym analyse les actes déclaratoires de l’indépendance et compare différentes phases et régions : alors que dans un premier temps, les déclarations conservent un caractère loyaliste, après la Restauration on assiste à une vague des véritables textes indépendantistes. L’article de María Luisa Soux sur Charcas démontre que les soulèvements des différentes villes (Cochabamba, Santa Cruz, Oruro, Potosí) avaient comme objectif « la défense de la légalité, légitimité et loyauté », plus que la réalisation d’un projet politique alternatif (p. 115). Dans ce cadre, la question religieuse, abordée par l’article de Victor Ruíz Peralta sur les sermons et les pastorales pendant l’époque de Cadix au Pérou, est essentielle pour comprendre l’imbrication du langage politique « moderne » avec un langage normatif émanant des textes sacrés. Malgré les différences entre le haut et le bas clergé – le premier se contentant de respecter le nouvel ordre institutionnel, alors que le second manifestait une sincère sympathie idéologique envers le libéralisme –, il s’agissait d’un libéralisme catholique qui avait transformé une série de dispositifs et pratiques d’Ancien Régime, liées à la religion et aux ecclésiastiques, en catégories politiques du nouveau régime.

La troisième section, intitulée « Acteurs et pratiques », réintroduit la question sociale, traitée comme une conséquence des événements révolutionnaires. L’article de Moisé Guzman Pérez analyse l’éthique que certains groupes d’acteurs avaient intériorisée pendant les guerres d’indépendance dans la Nouvelle Espagne (chaquetas, insurgentes, callejistas), soulignant un imaginaire social en transformation et les réactions suscitées dans le groupe des anciennes élites. L’article d’Andréa Slemian, consacré aux pratiques qui s’établissent au Brésil avec le régime libéral, montre que l’association entre fonctions administratives et judiciaires, typique d’une culture juridictionnelle d’Ancien Régime, survit et résiste à la formation de l’État national. Le petit peuple de Buenos Aires est analysé par Gabriele di Meglio, dans le cadre d’une historiographie plus sensible aux perceptions des secteurs « subalternes ». Di Meglio examine les causes des actions politiques du petit peuple en étudiant ses propres perceptions. La complexité ethnique de la société coloniale, avec ses multiples signes d’identités et ses différents liens de cohésion, est au centre de l’article d’Aline Helg sur Carthagène. Les logiques de mobilisation y sont saisies à travers la trajectoire des deux Libres de couleur, permettant d’appréhender la déclinaison sociale et raciale de l’égalité, tout en dévoilant les ambiguïtés des Libres de couleur par rapport à l’esclavage.

La quatrième partie du livre, « Les espaces de souveraineté » aborde les problèmes engendrés par la fragmentation de la souveraineté et sa multiplication parmi des sujets qui sont appelés à reconstituer une unité à travers les formules ambiguës de la confédération. Cette notion, qui traverse la majorité des espaces hispano-américains pendant l’indépendance, est analysée dans ses généalogies discursives et son impact dans le cas concret du Venezuela par Carol Leal Curiel. Avec Charcas, Marta Irurozqui analyse la façon dont le peuple réassume la souveraineté et se trouve en position d’exercer un vrai pouvoir d’arbitrage face aux autorités. La mobilisation populaire pose la question de l’exercice de la violence, abordée par Juan Ortiz Escamilla dans son essai sur la Nouvelle-Espagne. Analysant les connotations et conséquences de la guerre civile et les associant aux effets produits par l’application de la constitution de Cadix, l’auteur souligne la multiplication des gouvernements locaux. L’article de Clément Thibaud sur la Terre Firme s’efforce de délimiter les différentes significations du concept de république à cette période. Celle qui renvoyait à la représentation corporative des communautés locales, liée à la tradition catholique et royale, fut essentielle pour la préfiguration des projets sur la confédération. Mais les guerres d’indépendance imposent une « républicanisation exclusiviste » (p. 253), influencée par les exemples nord-américain et français, qui ammène à penser la république comme une expression antimonarchique.

La dernière section, consacrée aux reflets de révolutions, aborde la question du choc provoqué par les indépendances hispano-américaines au-delà de leurs frontières. L’article de Marcela Tarnavasio explore les débats internatinaux suscités par le projet de régence de l’infante Carlota Joaquina, épouse de João VI de Portugal et réfugiée avec lui à Río de Janeiro. L’article concentre l’attention sur le débat suscité en Espagne, montrant comment le juntisme de l’époque ne laissait pas d’espace à la prétendu régence de l’infante. L’article d’Anthony McFarlane analyse la correspondance d’un commandant espagnol du poste de Montevideo en 1810-1811, devenu l’un des principaux protagonistes de la résistance royaliste à Buenos Aires. Ses lettres révèlent la mentalité de conservateurs péninsulaires face à la crise de la monarchie, l’importance géopolitique des indépendances hispano-américaines et la dimension atlantique que le conflit assuma, impliquant la France, l’Angleterre et le Portugal. L’article de Monica Henry est consacré aux impressions recueillies par les émissaires du président James Monroe, envoyés en 1817 aux provinces du Rio de la Plata. Les rapports montrent un certain mépris, ainsi que des préjugés raciaux. Dans le même temps, il existe un partage d’expériences qui éveille leur intérêt dans le domaine du fédéralisme ou de l’esclavage. L’article de Daniel Guitiérrez s’intéresse à la « cause des Grecs », érigée par les colombiens en « paradigme de l’indépendance » et compare la faveur dont jouit la guerre d’indépendance grecque auprès des libéraux européens au manque d’intérêt suscité par les indépendances américaines. L’Amérique est considérée comme un ensemble des territoires insurgés qui ont rompu avec leur métropole européenne.

Le livre se termine avec un épilogue de Brian Hamnet sur les grands dilemmes ouverts par les guerres d’indépendance dans l’Amérique espagnole : les problèmes de distribution du pouvoir, de la légitimité politique, de l’organisation constitutionnelle, de la participation et mobilisation du peuple, de la création de la nation. En guise de conclusion, on peut affirmer que le livre offre un témoignage convaincant du fait que les indépendances américaines constituent un vrai objet d’histoire, à savoir des révolutions qui ouvrent ces espaces à la modernité politique. Néanmoins, la persistance des pratiques et des institutions anciennes ou de leur reformulation constitutionnelle, qu’expriment les différents essais du livre, ne peut pas être simplement présentée comme une « modernité avec des spécificités » (p. 15). Il faut sans doute rappeler que la modernité demeure une vraie question en Amérique latine au moins jusqu’à la fin du XXe siècle.

Federica Morelli


  1. T. HALPERIN DONGHI, Reforma y disolución de los imperios ibéricos, 1750-1850, Madrid, Alianza, 1985.


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