Tiphaine Besnard, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical. 1850-1914. Une folle débauche

par Muriel Salle  Du même auteur

Tiphaine BESNARD, Les prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical. 1850-1914. Une folle débauche, Paris, L’Harmattan, 2010, 221 pages.

Le livre consacré par Tiphaine Besnard aux Prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical (1850-1914) est un livre militant, ce qui n’est pas un tort. Il s’agit de la publication d’un mémoire de master réalisé à l’Université Paris VII sous la direction de Gabrielle Houbre. Dans la lignée des réflexions philosophiques et historiques de Michel Foucault, cette histoire politique du discours médical affiche un parti-pris assumé : il s’agit de démontrer les effets coercitifs et normatifs des institutions que sont la médecine, la psychiatrie et la Préfecture de Police de Paris sur les prostituées à la fin du XIXe siècle. Le positionnement idéologique de l’auteure est celui des mouvements de sex workers des années 1980 qui cherchent à faire reconnaître leur activité en tant que travail, et ses analyses entrent dans le cadre du féminisme matérialiste selon lequel la différence entre les hommes et les femmes est une différence de classe et non une différence de nature. Ce cadre théorique étant posé, ce travail novateur entend souligner la psychiatrisation dont la prostitution fait l’objet dans le second XIXe siècle, et il y parvient avec efficacité même si l’on peut déplorer le peu de qualité de l’édition qui laisse subsister nombre de coquilles, et certaines interprétations un peu outrées des sources, qui sont sans doute la rançon d’une étude ouvertement militante.

Dans l’atmosphère trouble de cette période, teintée d’euphorie en même temps que d’angoisse, de foi en un avenir radieux et du retour de peurs séculaires se développe un important discours médico-psychiatrique sur lequel se fonde l’essentiel de l’ouvrage. Au tournant du XIXe siècle, le désir de créer un ordre nouveau, à la fois politique et scientifique, conduit à une prise de pouvoir conjointe des médecins et du Préfet de police sur les femmes publiques, ce qui se traduit essentiellement par leur stigmatisation, processus théorisé par Erving Goffman qui souligne combien il s’agit d’un mécanisme social avant tout relationnel. Le stigmate n’est ni une donnée, ni un fait en lui-même : il n’existe que par et dans le regard porté sur certaines caractéristiques de l’individu stigmatisé. C’est ce processus social qui le fabrique, un processus historique et contextualisable ainsi que le démontre Tiphaine Besnard qui n’appréhende donc la prostitution que du point de vue de ceux qui entendent la contrôler et la dominer, par les forces conjointes de la coercition et du savoir.

L’auteure met en évidence la vaste entreprise de classification des être humains en catégories définies par le genre, la classe et la « race » qui est alors à l’œuvre, ainsi que la disqualification morale, sociale et sanitaire qu’elle induit pour tous les individus jugés non-conformes à la norme, parmi lesquels les prostituées. Constatant avec raison que le savoir médical est, comme tout savoir scientifique d’ailleurs, socialement situé, Tiphaine Besnard souligne que ces femmes vénales sont doublement insupportables à l’ordre hétérosexuel et bourgeois qui organise leur gestion dans le cadre du système réglementariste. Si les prostituées se contentent de jouer le rôle d’ « égout séminal » indispensable à la conservation de la vertu des femmes de la bourgeoisie, parce qu’il faut bien satisfaire aux désirs masculins, par définition puissants et incoercibles, elles sont bien tolérées, pourvu qu’elles soient en bonne santé. C’est quand elles se comportent en transfuges à leurs classes – la classe populaire et la classe des femmes – qu’elles deviennent condamnables. Dans les maisons de tolérance, on cherche à domestiquer la sexualité extra-conjugale : ce ne sont pas les lieux de toutes les extravagances érotiques, loin s’en faut, mais bien plutôt le reflet d’une intimité bourgeoise qu’il faut surveiller de près parce qu’elle met en contact intime hommes de la bourgeoisie et femmes des classes populaires. Il convient qu’une femme du peuple sache le rester. Or les prostituées, parce qu’elles se lèvent tard et se permettent des outrances vestimentaires, ne sont en rien conformes au modèle de la prolétaire laborieuse. Elles perturbent par ailleurs profondément la bicatégorisation sexuée des êtres humains en groupes mutuellement excluant par essence : les hommes d’une part et les femmes d’autre part. Parce qu’elles jouissent d’une liberté sexuelle, sont autonomes financièrement, fréquentent l’espace public nocturne et sont affranchies de l’institution du mariage, parce qu’elles sont infertiles surtout, les prostituées sont une vivante offense à l’ordre hétérosexuel ainsi que le définit Monique Wittig.

L’abondance du discours médical concernant la prostitution atteste du potentiel de fragilisation de l’ordre public qui y réside et de l’angoisse qui y est afférente. Les prostituées constituent un groupe d’individus, parmi d’autres, dont les comportements travaillent aux coutures la fixité des catégories médicales, générant une angoisse que la frénésie classificatoire des scientifiques du temps ne parvient pas à juguler. L’intervention médico-policière mise en évidence par Tiphaine Besnard vise donc à remettre bon ordre à tout cela. L’enfermement psychiatrique est plus carcéral que thérapeutique, et ce n’est pas seulement en raison de l’inefficacité des interventions médicales : il s’agit bien de réguler les rapports entretenus par les membres des classes sociales et des classes de sexes, afin de préserver la hiérarchie sociale.

Comme le souligne Lilian Mathieu dans l’intéressante préface qu’il rédige pour cet ouvrage, l’intérêt de cette étude n’est ni purement documentaire, ni véritablement historique. Si l’on fait un détour par la seconde moitié du XIXe siècle, c’est pour mieux mesurer l’inquiétante permanence d’une certaine conception de la prostitution comme maladie mentale, et l’acuité persistante des débats entre abolitionnistes et réglementaristes. Mais n’est-ce pas là, justement, le cœur de l’opération historique : poser au passé les questions du présent ? De ce point de vue, le livre de Tiphaine Besnard est une réussite.

Muriel SALLE



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