Timothy S. George, Minamata: Pollution and the Struggle for Democracy in Postwar Japan, 2001

George (Timothy S.), Minamata: Pollution and the Struggle for Democracy in Postwar Japan. Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2001, 385 pages. « Harvard East Asian Monographs ».

par Vincent Viet  Du même auteur

Depuis son apparition en 1956, près de 2 300 personnes ont été officiellement reconnues atteintes de la maladie de Minamata, plus de mille sont déjà mortes et plus de 17 000 personnes ont demandé à être reconnues comme malades. Par l’ampleur et la virulence de cette pollution, mais aussi par la forme extraordinaire qu’a pris le conflit entre les malades, la firme Chisso et l’État, Minamata est devenu le symbole de la violente pollution industrielle qui a sévi au Japon.

S’il existe en anglais de nombreux travaux de médecine sur « la maladie de Minamata » (Minamata disease) répertoriée sous ce nom dans les dictionnaires de médecine, les études sont beaucoup moins nombreuses en sciences sociales. Il manquait surtout jusqu’à présent une synthèse historique détaillée. C’est chose faite avec cet ouvrage de Timothy George, qui enseigne l’histoire à l’université de Rhode Island. Hormis quelques compléments d’analyse et l’ajout de photographies, ce livre reproduit sans modifications majeures la thèse de doctorat qu’il avait soutenue à l’université d’Harvard en 1996, au terme d’une recherche de deux années à Minamata. À l’instar des travaux d’Andrew Gordon qui fut d’ailleurs examinateur de sa thèse, George équilibre avec bonheur l’épluchage des archives (pour la majorité de première main, non-japonaises) et des entretiens avec les principaux acteurs. Il a su conjuguer la distance critique de l’historien et l’empathie sans laquelle son étude serait condamnée à l’obsolescence des travaux académiques trop secs.

L’ouvrage de George couvre l’ensemble de cette histoire, depuis la création de l’usine Chisso à Minamata en 1907 jusqu’à l’entente conclue avec l’État en 1995, en insistant sur la période 1956-1973, de l’apparition de la maladie jusqu’à la sentence du premier procès contre la firme (1969-1973). La dernière période, de 1973 jusqu’à la « solution ultime » imposée par l’État, aborde les enjeux d’une mémoire et d’une reconnaissance appropriées pour les malades. La tragédie de Minamata restera probablement un des points culminants du « coût social et environnemental » de l’industrie chimique. On peut l’interpréter comme l’envers le plus sombre de la période de haute croissance dans la mesure où l’État a préféré sacrifier une communauté de pêcheurs et sa région parce que la priorité demeurait le développement de l’industrie chimique. George met brillamment en évidence la responsabilité de l’État, notamment celle du M.I.T.I. (Ministry of International Trade and Industry, devenu aujourd’hui le M.E.T.I., Ministry of Economy, Trade and Industry) qui fut par ailleurs le grand artisan de l’État développeur japonais tel que l’a décrit l’ouvrage de Chalmers Johnson, M.I.T.I. and the Japanese Miracle. Ainsi en 1958, sur une recommandation d’un haut responsable du M.I.T.I., la direction de la firme décide de détourner les rejets de mercure au nord de l’usine, à l’embouchure de la rivière de Minamata, probablement en espérant que, répartis sur un périmètre plus vaste, les rejets se dilueraient. Jusqu’alors, ils étaient déversés du côté sud de l’usine, dans la petite baie de Minamata qui contenait relativement la propagation du mercure. Déjà consciente que le mercure était la cause de la maladie, la direction n’hésita pas à prendre le risque de diffuser la maladie sur l’ensemble de la Mer Shiranui.

Un second crime fut commis par la firme, de nouveau avec la bénédiction du M.I.T.I. : en 1960, l’usine Chisso fit construire un énorme filtre factice appelé pompeusement cyclator pour donner l’illusion que les eaux rejetées dans la mer ne contenaient plus de mercure. En réalité, l’usine poursuivit ses rejets toxiques jusqu’en 1968, date à laquelle elle opta pour un processus de fabrication de l’acétaldéhyde moins coûteux et ne nécessitant plus l’utilisation du mercure. George nomme ironiquement cet acte odieux, et non sans une certaine amertume, la « troisième jambe » de résolution du problème (p. 114-121); les deux autres jambes étant l’arme des pseudo-expertises scientifiques pour noyer l’opinion dans « l’absence de preuves scientifiques » et l’achat des malades et des pêcheurs victimes de la catastrophe par des compensations dérisoires.

George ne veut cependant pas cantonner l’histoire de la tragédie de Minamata à un « symbole de la face noire de la haute croissance » ou un « conte moral de pauvres victimes se battant contre une firme et l’État » (p. 10). Il veut comprendre de quelle façon le combat des malades de Minamata et de leurs supporters éclaire ce qu’on appelle au Japon « la démocratie d’après-guerre » (sengo minshu shugi). Grâce à des compléments de liaisons entre les chapitres, une introduction et une conclusion remaniées, George reprend de manière convaincante l’hypothèse qu’il formulait dans sa thèse : même si elle semble aujourd’hui amorphe, et par-delà ses nombreux avatars depuis 1945, la notion de démocratie d’après-guerre est toujours appropriée à condition que l’on prenne en compte sa fragilité et sa dépendance envers « la démocratie citoyenne », comme le montre l’intensité du mouvement des malades de Minamata et de leurs supporters, en particulier pendant les années 1968-1973.

Convoquant le politologue Maruyama Masao, George lance au passage une pique, à mon avis justifiée, aux nombreux politologues qui se contentent, pour définir la démocratie japonaise, de mentionner l’existence d’élections libres et d’une constitution garante des droits fondamentaux, et qui, pour parler de son fonctionnement, se limitent à étudier les politiques macro-économiques et les stratégies de pouvoirs au sein du Parti Libéral Démocrate en place depuis 1955. Il importe d’aller au-delà de cette définition ad minima de la démocratie (p. 285-286).

George entend pour cela accorder toute sa place au demos de la démocratie sans tomber dans une idéalisation du petit peuple; parmi les supporters des malades figurent également de nombreux intellectuels, universitaires, journalistes, artistes, avocats, médecins, etc. dont la présence invite à considérer les diverses formes d’interactions entre centre et périphérie (par exemple Tokyo-Osaka et Minamata-Kumamoto), ainsi que les tensions entre partis politiques et mouvements sociaux. Ce sont ces intellectuels de « la nouvelle gauche » (p. 173) qui ont soutenu les malades le plus activement, après avoir rompu avec l’appareil du Parti Communiste Japonais, devenu une sorte de machine à faire des procès contre la pollution (plus d’une dizaine en ce qui concerne la maladie de Minamata).

Si George prend parfois quelques distances, par exemple avec la nostalgie des communautés rurales de l’historien Irokawa Daikichi qui dirigea au début des années 1980 une vaste enquête pluridisciplinaire à Minamata, il adhère dans l’ensemble à la ligne narrative de ces intellectuels. Il donne ainsi la part belle à cette « nouvelle gauche » et ne ménage pas la « vieille », la centrale syndicale Sôhyô et le Parti Socialiste qui ne firent rien ou presque pour aider les malades, et le Parti Communiste qui les aida à partir de 1968, mais de manière très intéressée, en faisant des procès antipollution une sorte de manne électorale.

On peut postuler qu’à l’origine d’une telle stratégie politique se trouve la Purge rouge (1947-1952) qui avait éliminé les communistes du mouvement ouvrier, y compris à Minamata comme le mentionne George. Lorsqu’en 1968 le combat des malades connut un nouveau souffle, une partie des ouvriers de Chisso se joignirent à eux. Un tel engagement demeure exceptionnel dans l’histoire du mouvement ouvrier japonais, et probablement ailleurs qu’au Japon. Il aura fallu pour cela passer par un important conflit, en 1962-63, entre le syndicat et la direction, le schisme du syndicat et la répression des ouvriers restés fidèles au « premier syndicat ».

Par-delà son intérêt évident pour l’histoire du Japon contemporain, l’ouvrage de George devrait intéresser tous ceux qui effectuent des recherches sur le « risque » industriel et qui, désireux de dépasser les poncifs rhétoriques sur le « développement durable », souhaitent acquérir des outils d’interprétation des « catastrophes », tant pour analyser les mécanismes qui les provoquent que leurs réponses gestionnaires et technocratiques, ainsi que populaires et intellectuelles.



Thème

Période

Pays