Thomas LE ROUX. Le laboratoire des pollutions industrielles. Paris, 1770-1830.

Paris, Albin Michel, 2011, 560 pages. « L'Évolution de l'humanité ».

par Natacha Coquery  Du même auteur

Le laboratoire des pollutions industriellesThomas Le Roux. Le laboratoire des pollutions industrielles: Paris, 1770-1830 Paris,Albin Michel, 2011,560 p. Thomas Le Roux est un spécialiste de l’histoire de l’industrie urbaine et de ses effets sur l’environnement et la société, un champ de recherche dynamisé par une génération talentueuse de jeunes chercheurs qui, en résonance avec la crise écologique contemporaine, mettent en relation industrie, risque, État, ville et société. Dans ce livre, texte remanié de sa thèse de doctorat, Thomas Le Roux fait de Paris une scène majeure de la redéfinition des rapports entre culture et nature au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, en restant attentif au comparatisme (Grande-Bretagne, Europe continentale). L’un des intérêts de l’ouvrage est la chronologie, à cheval sur la période moderne et la période contemporaine : si les événements politiques impriment leur marque, les dynamiques économiques et techniques imposent aussi leurs rythmes. D’un siècle à l’autre se fait le passage d’une attention portée à la santé publique vers une protection de la propriété et de l’industrie ; la situation à la fin de l’Ancien Régime permet de mieux comprendre comment l’administration devint le mode normatif de la régulation des nuisances, qui s’opère à et depuis Paris, capitale politique métamorphosée en métropole industrielle. Par l’étude de la relation renouvelée de l’homme à son environnement, du système complexe État-science-industrie, l’objectif est d’expliquer comment et pourquoi l’acculturation de l’industrie et de ses nuisances a pu advenir et devenir un modèle pour l’Occident post-révolutionnaire, lui donnant une trajectoire technologique aujourd’hui remise en question. Cette mutation s’épanouit à travers l’intervention d’acteurs aux pratiques et aux intérêts disparates (pouvoirs publics, citoyens, industriels, médecins…) selon des temporalités aux rythmes inégaux. Au cœur du nouveau système paradigmatique, se développe une nouvelle notion juridique qui traduit à la fois les effets néfastes de l’industrie et les rapports de force entre les acteurs, celle de la nuisance. Catégorie subjective et idéologique au spectre étendu, du bruit à l’odeur, du risque à la gêne permanente, elle fut source de l’élaboration du consensus et du droit à travers l’arbitrage de l’autorité en charge de la régulation.

Pour faire face à un sujet dense, qui mêle histoires politique, institutionnelle, juridique, sociale, économique, scientifique, technique et urbaine, l’auteur a choisi un plan rigoureux en trois parties (« Malaise dans la régulation, 1770-1789 », « À la recherche de la régulation perdue, 1789-1817 », « Ville et nuisances : l’acculturation industrielle, 1817-années 1830 »), chacune divisée en trois chapitres. Les trois premiers explorent les dynamiques réglementaire, politique et économique ; les trois suivants, les temps de l’improvisation, de l’offensive industrielle et des arbitrages ; les trois derniers, les dynamiques hygiéniste, géographique et industrialiste. L’ensemble repose sur des sources manuscrites variées (administrations, commerce et industrie, police, santé publique, Académie des sciences) et imprimées (journaux, mémoires et essais, traités et rapports, discours), et sur une bibliographie et des références infrapaginales très riches et ouvertes aux historiographies étrangères.

Thomas Le Roux montre d’abord comment la dynamique réglementaire du dernier tiers du XVIIIesiècle – édits, ordonnances, statuts des corps et métiers, etc. – avait fini par créer dans la capitale une géographie de l’insalubrité artisanale et industrielle (Bièvre, île des Cygnes, Montfaucon). En matière de nuisances, la police, garante de l’ordre social et de la santé publique, est la source d’autorité ; l’auteur rappelle le rôle essentiel de la lieutenance générale de police, le pouvoir des autres juridictions compétentes (Bureau de la Ville, Parlement, Généralité) et de la coutume de Paris. Au cours du siècle, les enquêtes de commodo et incommodo (« de l’avantage et de l’inconvénient »), phase consultative, sont étendues à un grand nombre d’activités, d’où une régulation pragmatique des nuisances, au fil des plaintes et des alertes transmises par les commissaires de police ; de nombreux conflits de voisinage sont réglés dans le cadre souple de la concertation. Dans les années 1780, cependant, la question des nuisances sort du cadre traditionnel, la science investit la police et de nouvelles formes d’expertise apparaissent. La Société royale de médecine organise la première enquête sanitaire pour cerner l’origine des épidémies et commande de nombreuses topographies médicales ; l’Académie des sciences, la Faculté de médecine, la Gazette de santé multiplient les comptes rendus. Une dynamique politique inédite conjugue l’émergence de l’attente sociale (scientifiques, médecins, pharmaciens, philosophes, citoyens éclairés) avec une modernisation administrative incarnée par le lieutenant général de police Lenoir (1774-1785), qui s’entoure de conseillers issus de la communauté des apothicaires (Cadet de Vaux, Parmentier). La régulation des nuisances est bousculée par le développement économique, la pensée libérale, l’innovation. Autour de quelques produits (acides forts, vernis, placages, charbon de terre) cristallisent des tensions sur le mode de régulation à adopter, provoquant la naissance d’une police dérogatoire.

Dans la deuxième partie, Thomas Le Roux distingue trois moments : la réorganisation des instances de régulation, qui se fit en grande partie dans l’improvisation, l’offensive industrielle sous le Directoire qui affirme la priorité du développement économique, enfin, les arbitrages, grâce à des débats et textes officiels qui fixent les orientations (dé)régulatrices du siècle à venir. La disparition des institutions d’Ancien Régime, qui met un terme aux pratiques concertées de régulation, entraîne une augmentation des nuisances ; le paroxysme est atteint durant l’été 1793 : tueries, fonderies de suif, imprimeries, manufactures se multiplient. La municipalité réintroduit en 1791 les enquêtes de commodo et incommodo, renouvelle les règlements mais bute sur l’absence de soutien de l’Assemblée nationale. Après la chute de la royauté (10 août 1792), la vie chère, la menace extérieure et la contre-révolution relèguent la lutte contre les nuisances au second plan. Priorité est donnée à la production et les contrevenants opposent leur patriotisme aux commissaires. L’économie de guerre entraîne des recompositions géographiques et industrielles (tannerie sur l’île de Sèvres, manufacture d’affinage du cuivre sur l’île de la Cité, manufacture de minium à Bercy). Le Comité de salut public fait travailler des scientifiques réputés – Fourcroy, Guyton de Morveau, Monge, Berthollet, Chaptal… –  et Paris se couvre d’ateliers de raffinage de salpêtre, qui provoquent des nuisances quotidiennes et des accidents graves, telle l’explosion de la poudrerie de Grenelle en août 1794.

Après les bouleversements révolutionnaires, les pouvoirs de régulation sont centralisés et la lutte contre les nuisances reprend mais les autorités tardent à adopter une politique générale. La première industrialisation de Paris, fondée sur les secteurs du coton, de la mécanique et de la chimie, les oblige à rechercher de nouvelles formes d’expertise : le Conseil de salubrité est institué en 1802, composé de trois pharmaciens (Parmentier, Cadet de Gassicourt, Deyeux) et d’un vétérinaire (Huzard), proches du pouvoir et des milieux industriels. L’auteur montre l’intrication des liens entre science et pouvoir qu’incarne au plus haut point Chaptal (1756-1832), ancien médecin, chimiste, industriel et ministre. Le rapport demandé à l’Institut de France par le ministre de l’Intérieur en 1804 sur les établissements industriels insalubres, dont les auteurs sont les chimistes Guyton de Morveau et Chaptal, certifie l’innocuité des fabriques d’acides et réclame leur protection gouvernementale par la mise en place d’un nouveau mode de régulation. La logique libérale triomphe dans la reconnaissance du primat donné à l’entreprise et impose un nouveau paradigme, l’industrialisme. Toutefois, six textes officiels relatifs aux nuisances industrielles sont rédigés entre 1806 et 1815 : fumées, eaux usées, bruit, vapeurs acides sont questionnés. Durant cette décennie où Paris devient le laboratoire du nouveau droit émerge une doctrine cohérente de régulation, selon les orientations du Conseil de salubrité, auxiliaire du préfet. L’importance des pollutions des soudières à Paris, Rouen et Marseille accélère la décision politique de réguler par la loi : le décret du 15 octobre 1810 soumet à autorisation administrative les manufactures et ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode. Les nuisances font débat : odeur, bruit, eaux usées, fumées. La Préfecture de police elle-même mit plusieurs années à définir une doctrine précise sur leur typologie. Thomas Le Roux explique comment les industries chimiques furent acceptées, non par les populations, mais par les autorités et leurs experts, la plupart scientifiques favorables à l’industrie. Le décret devint un instrument efficace grâce aux liens étroits entre les industriels (Darcet, Chaptal, Holker…) et le Conseil de salubrité, dont le rôle central est finement analysé.

La troisième partie fait le point sur l’évolution durant le premier tiers du XIXe siècle, où l’industrie devient une composante intrinsèque de la ville. La régulation s’apparente à une acclimatation de l’industrie, dont la dynamique hygiéniste est le principal moteur. La régulation par la technique et l’économie signifie une dérégulation du droit, un projet politique d’acculturation industrielle. La technique industrielle comme mode de régulation des nuisances industrielles, telle est la charte d’action des hygiénistes et des autorités. La recherche d’amélioration des procédés pour assainir les fabriques – désinfecter, épurer, condenser, filtrer, absorber, dissoudre, brûler, retenir, évacuer – devient le leitmotiv des années 1820. Au terme d’une décennie d’action, le bilan est très nuancé : beaucoup d’expériences échouent ou sont contrecarrées par des effets secondaires non anticipés. Remède privilégié sous l’Ancien Régime, la mise à distance s’efface derrière les logiques d’assainissement. Ce qui frappe, toutefois, c’est la précocité de la réflexion spatiale à Paris. L’auteur met en lumière les logiques spatiales de l’industrialisation : centre/périphérie, amont/aval, riche/pauvre. Avec l’existence de nouveaux risques, notamment les explosions, la ville laborieuse devient plus dangereuse, malgré un renforcement des mesures de sécurité. Mais le risque dans la ville est assumé par le Conseil de salubrité et toute industrie innovante est encouragée. Les industriels contrevenants jouent des nomenclatures et profitent des failles du décret pour imposer leurs usines. La jurisprudence est centrale dans les rapports de force qui s’instaurent mais n’empêchent pas l’industrie de progresser. La dynamique industrialiste impose son rythme à l’application du décret, qui apparaît comme le faire-valoir d’un projet politique liant l’économie politique, la technique et l’hygiénisme. L’évolution dérégulatrice a favorisé l’avènement de notre société industrielle.

Dans ce livre vivant et instructif, parce qu’il mêle sans jamais lasser réflexion et cas précis en mettant en scène les acteurs du temps, Thomas Le Roux donne à comprendre comment s’est opérée entre les années 1770 et 1830 à Paris cette mutation fondamentale et complexe qui consista à faire accepter l’industrie et son cortège de nuisances, pollutions et risques.

Natacha Coquery.



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