Thomas Cayet, Rationaliser le travail, organiser la production : le Bureau international du travail et la modernisation économique durant l’entre-deux-guerres.

Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010, 283 p. Préface de Patrick Fridenson.

par Véronique Plata-Stenger  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLa mobilisation industrielle durant la Première Guerre mondiale a puissamment contribué à transformer les modes d’organisation de la production. Elle fut à l’origine d’une intervention accrue de l’État dans l’économie et de la mise en place d’une coopération avec les milieux syndicaux. La création en 1919 de l’Organisation internationale du travail (OIT) découle directement de l’importance nouvelle, consacrée par la guerre, des questions du travail dans la régulation des relations internationales. Elle est le résultat des réflexions des États industriels sur la nécessité de placer la législation du travail au croisement des intérêts nationaux et internationaux. Elle constitue aussi une réponse aux revendications du mouvement syndical international, soutenu par une « nébuleuse réformatrice » transnationale, essentiellement européenne, qui a également contribué à faire de la protection internationale des travailleurs une réalité. Pour Albert Thomas, fonctionnaire international français et premier directeur du Bureau international du travail (BIT), la nécessité d’assurer une forme de contrôle social sur la production fut une préoccupation constante. Il bâtit ses premières réflexions en puisant d’abord dans les réflexions des socialistes réformistes européens de la seconde moitié du XIXe siècle et chercha ensuite à faire du BIT le lieu d’étude et de promotion d’une modernisation économique à vocation sociale.

Fondé en grande partie sur les archives du BIT, du Twentieth Century Fund et sur des archives privées, le livre de Thomas Cayet, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2005, explore un aspect peu connu des activités de l’OIT : la modernisation industrielle et, plus précisément, l’organisation scientifique du travail (OST) durant l’entre-deux-guerres. Il insiste également, et c’est là une autre nouveauté de son travail, sur l’influence des idées et expérimentations américaines dans les réflexions du BIT sur la rationalisation et la planification industrielle. Ce livre propose notamment une analyse fine et solidement argumentée du rôle du BIT dans le développement de relations transatlantiques avec les réseaux progressistes américains, en particulier les milieux tayloristes, à l’origine de l’émergence d’un réseau transnational composé d’experts, d’ingénieurs, de hauts-fonctionnaires, d’industriels et de syndicalistes mobilisés sur les questions d’organisation du travail et de modernisation de la production. Thomas Cayet étudie ce processus au prisme du fonctionnement de l’Institut international d’organisation scientifique du travail (IOST) fondé par le BIT en 1927.

L’ouvrage, qui se réclame de l’histoire sociale, accorde un soin particulier à identifier les acteurs, leur parcours et à analyser les raisons de leur engagement international. L’apport de ce choix méthodologique est double. Il permet de placer l’analyse du processus d’internationalisation de l’organisation scientifique du travail au croisement des échelles nationales et internationales. Il rappelle aussi que l’orientation des activités d’institutions internationales, telles que l’OIT, repose largement sur les logiques des acteurs qui les composent.

L’introduction solide de l’ouvrage restitue les enjeux du débat sur l’organisation scientifique du travail au sortir de la Première Guerre mondiale ainsi que la spécificité de l’engagement du BIT en faveur d’une régulation internationale de la modernisation économique qui soit compatible avec le développement des politiques sociales. La première partie de l’ouvrage retrace les étapes qui amènent à l’institutionnalisation d’un mouvement international organisateur du travail. Thomas Cayet insiste sur les contestations qui accompagnent ce processus et restitue en particulier les incertitudes quant à la définition à donner à l’organisation scientifique du travail. L’étude des congrès internationaux consacrés à l’OST permet d’appréhender ces divergences qui témoignent aussi de la nature controversée des discours scientifiques et des expertises, repris par certains et rejetés par d’autres, toujours réinvestis et transformés en fonction des intérêts des acteurs. Ces divergences mettent plus largement en lumière les différentes expériences nationales en matière de production et de consommation de masse dans l’entre-deux-guerres.

La seconde partie de l’ouvrage interroge le mode de fonctionnement de l’IOST et les dynamiques qui prévalent à l’établissement d’un programme international d’étude de la rationalisation. Ce programme se présente comme un moyen pour les acteurs impliqués de dépasser les dynamiques nationales, en proposant une approche globale de la rationalisation. Thomas Cayet montre bien comment l’institut devient, malgré l’exacerbation des tensions nationales, un lieu de médiation entre les États-Unis et l’Europe et un « espace de dialogue et d’appropriation de savoirs », permettant aux différents points de vue des experts américains et européens de s’exprimer. L’étude de l’implication du BIT dans le programme de l’IOST souligne, quant à elle, l’ambition du Bureau pour promouvoir une approche sociale de la modernisation économique, en marge de la Société des nations. Elle pose en creux la question plus large du rôle que pourrait avoir l’OIT dans la régulation des relations industrielles, qui irait au-delà d’une contrainte juridique imposée par les conventions internationales du travail, à laquelle la majorité des patrons est d’ailleurs opposée. Pour Albert Thomas, comme le souligne justement Thomas Cayet, la promotion d’une négociation tripartite du changement social constitue une réponse possible à la coopération internationale en matière de rationalisation.

Dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage, Thomas Cayet insiste sur le rôle de la crise économique mondiale dans l’élargissement des perspectives du mouvement d’organisation scientifique du travail. Il montre comment le débat sur la rationalisation se modifie dans le contexte de crise et devient une réflexion autour de la planification économique, pensée comme un moyen de sortir de la crise et comme une alternative à l’expérience soviétique. Les réseaux d’experts structurés autour de la Taylor Society, de l’IOST et du BIT se mobilisent alors en faveur d’une réorganisation structurelle profonde des relations industrielles. Le rôle des acteurs sociaux et de l’État n’y est cependant pas clairement défini. L’aggravation de la crise et l’exacerbation des tensions internationales empêchent cependant l’IOST de formuler une politique de crise, échec qui reflète la rupture du lien établi à la fin des années 1920, entre modernisation économique et coopération sociale. La fermeture de l’IOST en 1934 en témoigne. Le BIT continue cependant à afficher sa volonté de poursuivre dans l’étude de la rationalisation et des politiques planistes. Or, dans le contexte d’une radicalisation de l’opposition entre modèle démocratique et fasciste de développement économique, l’élaboration de l’expertise du BIT devient plus politique et s’inscrit dans le cadre d’un rapprochement avec l’administration du New Deal, facilité par l’adhésion des États-Unis à l’OIT en 1934.

Il s’agit donc là d’un ouvrage important, qui vient compléter l’historiographie déjà bien développée sur l’OIT. Écrit dans un style clair et précis, ce livre est aussi une contribution importante à l’histoire transnationale de la modernisation économique et sociale dans l’entre-deux-guerres, en particulier concernant les liens transatlantiques qui se tissent autour des questions d’organisation scientifique du travail, entre certains milieux progressistes américains et réformistes européens. Il apporte également des éléments d’analyse très intéressants sur la manière dont le BIT a cherché à influencer le développement idéologique du taylorisme dans l’entre-deux-guerres et, plus largement, sur le mode de fonctionnement des organisations internationales, ainsi que sur l’importance de l’expertise dans l’établissement de leur légitimité. Il rappelle enfin, et c’est là sans doute que réside toute l’actualité du sujet traité par Thomas Cayet, certaines réflexions novatrices de l’OIT sur les conditions économiques et sociales du progrès, réflexions qui constituent la matrice à partir de laquelle naîtront les programmes internationaux de développement de l’OIT après la Seconde Guerre mondiale.

Véronique Plata-Stenger



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