Thomas A. Guglielmo, White on Arrival: Italians, Race, Color, and Power in Chicago, 1890-1945, 2003

New York, Oxford University Press, 2003, 293 p.

par Philippe Rygiel  Du même auteur

CouvertureWhite on Arrival s’ouvre par quelques questions simples. Étant admis qu’existe dans la société américaine une hiérarchie raciale institutionnalisée, quelle fut la place des migrants italiens dans celle-ci, quelle part prirent-ils à la définition raciale du groupe qu’ils formaient et quelles furent les conséquences pour eux de la place qu’ils obtinrent. Le Chicago des années 1890-1945, choisi tant parce que la ville est un haut lieu de l’immigration italienne que parce que la population noire y fut précocement nombreuse et les conflits raciaux fréquents et violents, fournit le cadre de l’enquête. Malgré cet ancrage, nous n’avons pas affaire à une nouvelle histoire des Italiens de Chicago, assaisonnée de quelques pincées de whiteness studies pour se plier à l’air du temps. L’auteur s’efforce d’explorer simultanément plusieurs échelles et niveaux d’analyse, tout en prenant en compte une multitude d’acteurs. Il traque les pratiques discursives, tant des représentants des institutions italiennes que des acteurs politiques locaux, des spécialistes des sciences sociales comme des journalistes. Il analyse, étudiant le fonctionnement des syndicats, les conflits de voisinage, les luttes pour l’appropriation des espaces publics, les usages stratégiques de la race et de l’ethnicité. Il observe enfin, à travers l’étude des naturalisations, celle aussi des pratiques des agences fédérales, les implications du statut racial fait aux Italiens. Il peut alors produire un récit de l’expérience raciale des Italiens de Chicago.

Avant la Première Guerre mondiale, nous dit-il, s’il est vrai que certains mettent en doute l’appartenance des Italiens du sud à la race blanche, opposant les « Africains » du sud aux « Celtes » du Nord, ils sont minoritaires. Surtout, les institutions américaines et la majorité de la population traitent, dès l’origine et sans ambiguïté, les Italiens comme des Blancs. La preuve en est qu’aucun obstacle n’est mis à leur naturalisation, qui, rappelons le, n’est possible que pour les Blancs. Ils sont certes décrits et définis comme une race – et le terme renvoie clairement à une détermination biologique – et une race fort peu désirable, mais comme une race blanche, du moins si l’on s’intéresse à leur position dans la structure raciale du pays et non aux élucubrations sans grande portée de quelques raciologues. Ils sont en somme, si l’on se réfère aux catégories de l’époque, telles que les donnent à lire les pratiques juridiques, de race italienne mais de couleur blanche. S’il est probable qu’ils en aient conscience – la presse italienne réagit quand est mise en cause leur appartenance au monde blanc – ils semblent cependant qu’ils se réfèrent peu à cette identité et sont rares à la mobiliser, peu nombreux, par exemple, à prendre part aux émeutes raciales de 1919. Ils ne sont, malgré les efforts de quelques notables, guère plus nombreux à se définir comme Italiens, préférant se regrouper par régions ou localités d’origine. L’entre-deux-guerres est marqué par les progrès de l’identité italienne, une communauté se constitue qui a sa presse, ses institutions, lesquelles reçoivent l’appui d’assez nombreux individus pour apparaître comme les représentantes crédibles des Italiens et des Italo-américains. Ceux-ci, se mobilisent plus fréquemment comme Blancs que durant la période précédente, participant parfois à la vie d’associations destinées à empêcher l’installation de Noirs dans les quartiers où ils sont nombreux. Ils se réfèrent cependant plus volontiers et plus fréquemment à l’italianité quand ils participent au débat public. L’auteur en veut pour preuve la répartition du vote italien durant les élections municipales de 1927 et 1931, durant lesquelles la question raciale est au premier plan. Alors que les adversaires de Big Bill Thomson le dénoncent comme un ami des Nègres, les Italo-américains sont, de tous les groupes ethniques, celui qui lui apporte le plus de suffrages, et dans les quartiers, la presse italienne appelle à voter pour les candidats italiens, quelle que soit leur couleur politique, et il semble que les électeurs suivent cette recommandation. Guglielmo voit dans ces évolutions le fruit de la nécessité. Il faut défendre les Italiens et la valeur de la race italienne des virulentes attaques qu’elle subit, de la part de la presse et des politiciens locaux depuis la fin du dix-neuvième jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, favorisées par la présence d’Italiens parmi les patrons du crime organisé, preuve pour certains de leur propension naturelle au crime. Cependant, l’acculturation à la société américaine est déjà assez avancée pour que les Italiens soient conscients de la nécessité de conserver leurs quartiers blancs afin de ne pas être associés aux Noirs. L’expérience américaine leur a appris « qu’ils appartenaient à la race blanche, et que la carte de membre conférait des privilèges » (p. 145).
Cette hypothèse amène l’auteur à étudier les agents de cette acculturation et en particulier à consacrer un chapitre aux organisations syndicales et au mouvement ouvrier. Il note d’abord que celles-ci sont loin de parler d’une seule voix. L’AFL appelle à l’union des travailleurs, tout en tolérant des pratiques discriminatoires. De nombreuses sections sont ainsi, durant l’entre-deux-guerres, fermées aux Noirs. Si le CIO, qui naît en 1935, et le parti communiste, qui tous les deux abritent des militants italo-américains, mènent une lutte constante contre la domination raciale, en particulier parce que les Noirs sont nombreux dans les deux organisations, celles-ci reproduisent, selon l’auteur, les figures des discours racialisants, en appelant Noirs et Blancs à s’unir malgré leurs différences, et ce faisant contribuent à la diffusion de ces distinctions et à l’incorporation de la vision américaine d’une société composée de races distinctes. Outre la presse, l’État social naissant, sous l’égide du New Deal, est un vecteur de cette américanisation, qui est aussi, dans la perspective de l’auteur, une racialisation des populations d’origine italienne, par l’intermédiaire en particulier de la mise en place des premiers programmes de logements sociaux, lesquels renforcent, tout à fait consciemment, la ségrégation de l’habitat.
Selon l’auteur, c’est durant les années quarante que les Italiens blancs deviennent des Blancs d’origine italienne. Les besoins de main d’œuvre nés de la guerre conduisent en effet à l’arrivée d’une population noire nombreuse, occasion de violents conflits. Les Italo-américains, premiers concernés du fait de leur distribution dans la ville, seront en première ligne, qu’il s’agisse d’empêcher une implantation noire dans un quartier, de contester l’attribution de logements sociaux aux populations noires ou de protester contre l’inscription de leurs enfants dans des écoles blanches.
La conclusion de l’ouvrage inscrit ce récit dans une histoire plus vaste que celle des seuls Italiens de Chicago. La Seconde Guerre mondiale est pour l’auteur un moment décisif, à l’échelle des États-Unis. D’une part, dans un contexte de mobilisation des énergies nationales, elle voit une simplification de la carte raciale, les distinctions entre groupes ethniques originaires d’Europe perdent de leur importance, tant dans les discours que dans les pratiques des institutions. Les meilleurs signes en sont, nous dit l’auteur, que les formulaires de naturalisation ne demandent plus à l’impétrant de préciser son appartenance raciale, mais seulement sa couleur. D’autre part, la dénonciation des vices des races européennes inférieures, et particulièrement des Italiens, n’est plus de mise. Aucune grande campagne ne vise ceux-ci, alors même que l’Italie est en guerre contre les États-Unis. La défense de la race italienne n’est donc plus un impératif aussi pressant qu’aux temps du débat sur les quotas ou sur la prohibition, cependant que l’identification aux Blancs ou aux Américains est plus prometteuse que celle à une Italie alliée de l’Allemagne. Cela se traduit tant par des revendications publiques de patriotisme, que par le soutien donné par certains aux mouvements destinés à préserver la color line ou par les glissements discursifs qui font que les rédacteurs de la presse italienne préfèrent désormais parler d’ethnie plutôt que de race italienne. Une telle conclusion ne peut bien sûr être considérée valable pour tous les Italiens ou tous les Italo-américains de Chicago. Le destin de tous par contre a été profondément modelé par le fait qu’ils ont été reconnus comme Blancs par les institutions américaines. Les effets pratiques en furent profonds, par exemple pour l’accès à l’éducation, au logement, au marché de l’emploi, au point que, même s’ils sont difficiles à mesurer, l’auteur termine en écrivant que l’appartenance à la race blanche fut la première et la principale ressource des Italiens de Chicago. Elle était, dans le contexte du Chicago de l’époque une ressource stratégique précieuse. C’est là nous donner, in fine, une des clés de la lecture de l’enquête menée, inventaire systématique des instances et des expériences qui ont permis aux Italiens de le comprendre et d’apprendre à se servir de cette ressource, tout en utilisant les configurations sociales et politiques qui déterminaient la valeur stratégique des diverses identités disponibles.
Le livre de Thomas Guglielmo prouve par l’exemple que le travail d’un matériau et d’une histoire déjà largement balisée – par le biais des whiteness studies – est productif et renouvelle profondément le récit du destin des migrants européens. Sa thèse constitue, de plus, une intervention importante dans le champ. Il parvient en effet, à la lumière d’un cas minutieusement étudié, à contester efficacement l’hypothèse de plusieurs pionniers, Gary Gerstle et David Roediger en particulier, d’une entrée progressive des ethnies européennes dans la race blanche, qui auraient été, à leur arrivée, maintenues dans une sorte d’entre-deux-races. Le pari, annoncé par l’auteur en introduction, d’une histoire multidimensionnelle et multiscalaire de la construction d’une identité raciale dans le contexte américain est donc tenu pour l’essentiel, même si l’on pourra remarquer qu’une telle histoire, quand elle ne prend absolument pas en compte la sphère du travail ne peut véritablement être dite globale. De même, l’historien des migrations pourra parfois s’étonner que ne soit pas établie de distinctions nettes entre les stratégies et les comportements des migrants italiens et ceux de leurs enfants, socialisés et éduqués à Chicago – mais le rôle de l’école dans la construction des identités n’est pas non plus évoqué – au point que l’on a parfois l’impression que les farouches opposants à l’arrivée de Noirs dans leur quartier des années quarante sont les mêmes individus que ceux qui, à la fin du XIXe siècle, voisinaient parfois sans conflits avec des Noirs. Enfin, et la remarque est parente de la précédente, la diversité des attitudes italiennes, si elle est parfois renvoyée aux caractéristiques de tel ou tel quartier, est rarement rapportée aux autres paramètres – classe, genre, origine géographique – définissant la position des acteurs. De ce fait, si nous percevons la variété des postures, nous savons peu de choses de leur distribution. Le récit n’en demeure pas moins aussi fascinant que complexe et plaisant à lire. Il aura, à n’en pas douter, une postérité.

Philippe Rygiel.



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