Terry S. REYNOLDS, Virginia P. DAWSON. Iron Will: Cleveland-Cliffs and the Mining of Iron Ore, 1847-2006.

Detroit, Wayne State University Press, 2011, 352 pages.

par Pascal Raggi  Du même auteur

Iron WillTerry
S. Reynolds
, Virginia P.
Dawson
.
Iron Will:
Cleveland-Cliffs and the Mining of Iron Ore, 1847-2006

Detroit, Wayne State
University Press
, 2011, 100 p.
 

L’histoire de l’exploitation minière aux États-Unis est peu connue en
France. Toutefois, en langue anglaise, les livres concernant ce thème
sont très nombreux. Ils peuvent concerner différentes historiographies :
la Business history, l’histoire des techniques ou l’histoire
économique et sociale. Écrit par Terry S. Reynolds, professeur d’histoire
émérite à la Michigan Technological University, et par Virginia P.
Dawson, historienne d’entreprises, Iron Will: Cleveland-Cliffs and the
Mining of Iron Ore, 1847-2006
a pour premier mérite de décrire
l’évolution historique de la compagnie minière Cleveland-Cliffs en
abordant ces trois champs historiographiques en sept chapitres
chronologiques illustrés par une riche iconographie en noir et blanc.

L’histoire que propose ce livre commence avec les débuts de l’extraction
du minerai de fer dans une région des États-Unis où s’étend alors un des
plus grands gisements ferrifères mondiaux et elle se termine par une
analyse des stratégies entrepreneuriales qui ont permis à la
Cleveland-Cliffs, devenue Cliffs Natural Resources depuis octobre 2008,
de continuer à exister et de rester une entreprise indépendante. Cette
continuité est précisément à l’origine de l’écriture de l’ouvrage. Il est
le résultat de recherches effectuées dans des archives publiques,
principalement celles de l’État du Michigan, et dans les fonds d’archives
privés de la Cleveland-Cliffs Iron Company. Ces deux ensembles de sources
sont complétés par une documentation issue d’articles de périodiques, de
rapports gouvernementaux, d’une riche bibliographie, et par des
entretiens avec des cadres de l’entreprise, réalisés en 1984 puis de 2006
à 2009 – ces derniers par les auteurs eux-mêmes.

Le premier chapitre, « Foundation and Traditions 1846-1865 », aborde le
commencement de l’exploitation dans des sites miniers à ciel ouvert de la
région du Lac Supérieur. Il décrit les premières techniques
d’exploitation et d’exportation du minerai de fer, insistant par là-même
sur le rôle de la voie d’eau, fondamentale pour le développement de
l’entreprise. Avec la Guerre de Sécession, sa situation économique et
financière devient plus difficile. Aux difficultés de recrutement de la
main-d’œuvre liées au manque d’attractivité de cette région du Nord des
États-Unis peuvent s’ajouter celles issues de la concurrence entre
compagnies minières durant le conflit. Ainsi, les mines de cuivre situées
plus de 100 miles (environ 160 kilomètres) à l’ouest du bassin ferrifère
envoient des agents de recrutement pour débaucher des ouvriers.
Cependant, afin de trouver suffisamment de travailleurs pour son activité
en expansion, cette entreprise qui porte alors le nom de Cleveland Iron
Mining Company (CIMC) s’allie aux mines de cuivre en une association qui
favorise l’immigration en provenance du Canada. Comme dans les régions
industrielles européennes à la fin du XIXe et au début du
XXe siècle, ce sont donc les patrons qui s’organisent afin de
trouver des hommes pour réaliser un travail qui, bien que technique,
reste encore très artisanal. Cette politique de recrutement a pour
conséquence de diversifier les origines nationales des travailleurs de la
CIMC. En 1870, les employés des trois plus grandes mines de fer du Nord
du Michigan sont à 95% d’origine étrangère : aux Irlandais et aux Anglais
(souvent natifs de la région minière de Cornouailles), présents depuis
les années 1840, s’ajoutent des Suédois, des Allemands et des Canadiens
français. Cette diversification préfigure celle de la période de
développement suivante.

Des lendemains de la guerre de Sécession à 1891, époque décrite dans le
deuxième chapitre du livre, la politique d’acquisition d’entreprises
minières de la CIMC, exploitant des sites souterrains ou à ciel ouvert,
lui permet de prendre le contrôle de l’Iron Cliffs Group. Devenue la
Cleveland-Cliffs, l’entreprise est alors leader de la production de
minerai de fer dans le bassin de Marquette. Ce port minéralier situé sur
le Lac Supérieur contribue au développement de ses activités
d’exportation.

La Cleveland-Cliffs débute la période allant des années 1890 à 1930 par
les difficultés liées aux conséquences de la crise de 1893. La grève de
1895 est ainsi particulièrement difficile. Elle incite la compagnie à
développer ce que les auteurs nomment le « Corporate Paternalism »
(p. 95-104). Au début du XXe siècle, les mineurs bénéficient
alors de toute la gamme classique des œuvres patronales : logement en
cités jardins, assistance médicale, etc. Conjointement à cette politique
paternaliste, la Cleveland-Cliffs se diversifie en acquérant des
participations dans des entreprises qui finissent par en faire une
société intégrée verticalement dans un groupe capitaliste contrôlant des
sites d’exploitation de bois et de charbon, des transports maritimes, des
voies ferrées et même des usines sidérurgiques. Cette stratégie de
renforcement par la diversification lui permet d’être, dès 1910, la
principale entreprise indépendante de production de minerai de fer dans
la région des Grands Lacs.

Le quatrième chapitre est consacré aux difficultés de la Cleveland-Cliffs
pendant la Grande Dépression des années 1930, la Seconde Guerre mondiale
et ses suites. Il montre comment l’entreprise affronte l’épuisement de
certaines zones du gisement de fer et les difficultés d’exploitation dans
les mines souterraines. Ces problèmes sont aggravés par une série de
grèves d’ampleur nationale en 1949, 1951, 1952, 1956 et 1959. Celles-ci
non seulement résultent de revendications salariales, classiques dans le
secteur minier où les mobilisations ouvrières permettent souvent
l’amélioration des conditions de travail, mais apparaissent aussi comme
les manifestations des inquiétudes des travailleurs vis-à-vis d’une
compagnie dont la production est de plus en plus fortement concurrencée
par des minerais étrangers à forte teneur. Ainsi, de 1946 à 1959, la part
de minerai de fer importé consommée par l’industrie américaine passe de
4% à environ 40% (p. 161).

Comme le soulignent Terry Reynolds et Virginia Dawson, la période qui
s’étend des années 1950 à 1974 est cruciale pour l’avenir de la
compagnie. Ses dirigeants contribuent à la transformer radicalement afin
d’en faire une « large-scale, technology-based mining company » (p. 168).
Ils choisissent de fermer des mines souterraines et de renforcer
l’innovation et la recherche. Les sites à ciel ouvert approvisionnent des
usines de transformation de roche ferrifère en boulettes de minerai à
teneur plus élevée (pellets en anglais). Cette technique
innovante, sur laquelle les producteurs occidentaux de minerai de fer à
faibles et moyennes teneurs ont travaillé à partir des années 1960-1970,
s’accompagne d’une politique de partenariat avec d’autres compagnies
minières. Un « Pellet Club » est ainsi mis en place dans la région du Lac
Supérieur (p. 201). Grâce aux spécificités géologiques du minerai dans
cette région, et en liaison avec ce procédé d’enrichissement, l’ouverture
d’autres sites à ciel ouvert après l’épuisement de ceux exploités dans
les années 1950 permet de maintenir une production de qualité.

Le sixième chapitre, « Great Expectations and Unexpected Challenges,
1974-2000 », montre comment la Cleveland-Cliffs a fortement réduit sa
dépendance vis-à-vis de l’industrie sidérurgique américaine en
difficulté, notamment en se diversifiant dans l’exploitation du pétrole
conventionnel, du pétrole de schiste et de l’uranium ainsi que par
l’acquisition d’un de ces derniers rivaux régionaux.

On regrette que le septième et dernier chapitre, il est vrai consacré à
des événements récents (2000-2006) dans l’étude desquels le recul
historique est difficile à prendre, soit essentiellement centré sur
l’action du PDG John Brinzo, dirigeant de la Cleveland-Cliffs de 1997 à
2006. Finalement, ce chapitre apparaît même comme un développement de
Business History au service de la Cleveland-Cliffs. Néanmoins, il
permet de nous renseigner sur les moyens employés pour permettre à une
compagnie minière de rester indépendante dans le cadre d’un marché
mondial du minerai de fer dominé par trois grandes multinationales
réalisant 75% des exportations mondiales (les anglo-australiennes BHP
Billinton et Rio Tinto et la brésilienne Vale). La mutation du groupe
Cleveland-Cliffs devenu un vendeur de minerai plus qu’un simple
exploitant, grâce à des accords avec d’autres producteurs miniers,
notamment une entreprise chinoise, permet de comprendre comment la
« volonté de fer » qui lui a permis de survivre plus d’un siècle et demi
est aussi liée à une transformation profonde du marché du minerai. En
effet, depuis le début des années 2000 la forte progression de la demande
de la Chine a enrichi les producteurs de fer.

Même si Iron Will: Cleveland-Cliffs and the Mining of Iron Ore,
1847-2006
n’est pas une étude historique centrée sur les mineurs, sa
lecture contribue à faire mieux connaître une structure entrepreneuriale
dans laquelle plusieurs générations d’ouvriers ont travaillé. Pour plus
de renseignements sur les aspects sociaux de l’histoire de cette
entreprise, il faut lire A Century of Iron and Men. Publié en
1950, ce livre présentait l’évolution économique et sociale séculaire de
la population minière de cette région des États-Unis[1]. Il serait évidemment souhaitable de lui donner une
suite afin de compléter l’histoire des travailleurs d’une entreprise qui
a survécu dans un secteur de production aux évolutions liées à
l’industrialisation, mais aussi à la désindustrialisation des pays
occidentaux conjointe, quant à elle, à l’émergence du géant industriel
chinois. Gageons que des historiens sauront se saisir de cet objet pour
lui consacrer un autre ouvrage intéressant.

Pascal RAGGI.



[1] H. Hatcher, A Century of Iron
and Men
, Indianapolis, Bobbs-Merill, 1950.



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