Terrell Dempsey, Searching For Jim: Slavery in Sam Clemens’s World.

Columbia, University of Missouri Press, 2003, 316 p.

par Claire Bourhis-Mariotti  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Mark Twain, de son vrai nom Samuel L. Clemens, est né et a grandi dans le Missouri, un État du Midwest américain pour le moins atypique, véritable « péninsule de l’esclavage au sein d’un territoire libre » (p. 8)1, dans les quelques décennies qui précédèrent et annoncèrent la Guerre de Sécession. Alors que le jeune Sam n’a que quatre ans, sa famille s’installe à Hannibal, dans le Nord-Est du Missouri. Cette petite ville du Comté de Marion, qui s’est autoproclamée depuis « Ville natale de l’Amérique » (p. ix), est de nos jours effectivement surtout connue pour avoir vu grandir Mark Twain – et a su en tirer profit. Si la plupart de ses habitants et l’histoire locale s’évertuent à présenter Hannibal comme un « paradis de l’enfance » ou en d’autres termes un temple de la « jeunesse insouciante » (p. ix), ignorant sciemment son « passé esclavagiste » (p. x), Terrell Dempsey s’applique ici à déterrer le passé honteux de cette ville au cœur de laquelle est installé son cabinet d’avocats. Cet « historien par accident » (p. ix), comme il se définit lui-même, se fait fort de mettre au jour la « culture esclavagiste » (p. xi) de la société au sein de laquelle le futur Mark Twain évolua jusqu’à ses 18 ans. Dans Searching For Jim: Slavery in Sam Clemens’s World, Terrell Dempsey bouscule en effet l’image aseptisée que la ville souhaite aujourd’hui donner d’elle-même et cherche à décrire aussi précisément que possible ce à quoi pouvait bien ressembler la vie d’un esclave comme Jim, le célèbre personnage des Aventures de Huckleberry Finn, dans la Hannibal d’avant la Guerre de Sécession.

Mark Twain, dans son autobiographie, se souvient qu’ « à Hannibal, l’on voyait rarement un esclave être maltraité ; à la ferme [de son oncle], jamais »2. De même, le peu de gens qui osent admettre à demi-mots qu’Hannibal fut bien une ville esclavagiste affirment sans ciller que l’esclavage y était « peu fréquent», « pas important », « plus doux que dans les États plus au Sud » car les esclaves « n’étaient ni battus ni vendus » et « les familles n’étaient pas séparées » (p. xi). Au contraire, Dempsey argue ici que la réalité y était toute autre : l’esclavage était visible (les esclaves représentaient un quart de la population totale) et même si tous les habitants de la ville ne possédaient pas d’esclaves (et donc n’étaient pas propriétaires au sens strict du terme), rares étaient ceux qui se privaient de la possibilité d’en louer quelques-uns occasionnellement voire à l’année. Ainsi même les personnes les plus modestes – y compris John Marshall Clemens, le père de Mark Twain – bénéficiaient d’une façon ou d’une autre de l’institution de l’esclavage grâce à ce système de « location » d’esclaves, garantissant ainsi sa perpétuation. Il faut dire que louer un esclave faisait de tout un chacun un « maître », lui permettant automatiquement de grimper dans l’échelle sociale.

Mark Twain, ou plutôt le jeune Sam Clemens, apparaît irrégulièrement au fil des pages, parfois perdu au milieu d’un vibrant plaidoyer contre l’esclavage. À travers l’histoire d’une petite ville et de ses environs, l’auteur s’attache en fait à dénoncer (car il s’agit bien là d’un ouvrage militant) l’esclavage, ses justifications religieuses et pseudo-scientifiques, et ses conséquences, décrivant l’inhumanité froide des Blancs, la violence quotidienne dont les esclaves et les Noirs libres étaient victimes, la vente des esclaves, la séparation des familles, ou leurs conditions de vie effroyables. Dempsey s’attarde également longuement sur le cas des esclaves fugitifs et le célèbre réseau abolitionniste Underground Railroad, mais aussi sur le rôle de la presse dans le développement et la diffusion de la culture esclavagiste, des sujets qui sont finalement au cœur de son ouvrage, notamment parce que les journaux d’alors (les sources primaires les plus souvent citées par Dempsey) publiaient régulièrement des annonces de propriétaires et maîtres cherchant à récupérer leurs esclaves en fuite aux côtés de virulents articles dénonçant les actions des abolitionnistes, leurs ennemis jurés. L’histoire racontée ici est en fait symptomatique d’une nation fondée sur la défense de sa liberté sacrée, tout en tolérant l’asservissement d’une catégorie de sa population. Les contradictions et paradoxes révélés ici ne sont pas uniques à la ville d’Hannibal, mais sa situation géographique particulière (Hannibal est une ville frontalière séparée de l’Illinois, un État libre, par le Mississippi, et située à une petite vingtaine de kilomètres de Quincy, une grande ville de l’Illinois abritant une forte activité abolitionniste) rend l’étude de son cas tout à fait passionnante.

Mettant à profit son expertise juridique pour examiner les lois de l’État du Missouri et du Comté de Marion des années 1830-1860, l’auteur nous plonge de façon très réussie au cœur du fonctionnement particulier de la démocratie (que l’on qualifierait aujourd’hui de « participative ») dans le Mid-West, où les lois semblent votées sous la pression des masses populaires (et non imposées par des élus déconnectés du terrain à leurs administrés), des hommes et des femmes qui n’hésitent pas à se réunir fréquemment pour exiger le passage de lois toujours plus strictes envers les Noirs ou toujours plus répressives envers les abolitionnistes. Analysant habilement toutes les archives disponibles des journaux locaux de l’époque – des sources jusque-là inexploitées – mais aussi des lettres, des sermons, des discours, des récits d’esclaves, des recensements et statistiques, Dempsey retranscrit le plus fidèlement possible les caractéristiques de la culture esclavagiste dont le jeune Sam Clemens fut inévitablement imprégné, et qui influença certainement le Mark Twain en devenir.

De toute évidence, cet ouvrage est précieux pour quiconque étudie l’œuvre de Mark Twain, notamment parce qu’il a le mérite de nous expliquer comment ce dernier acquit sa légendaire maîtrise des dialectes locaux. En effet, les journaux d’époque étaient remplis d’annonces et de « plaisanteries » racistes transcrites dans divers dialectes, et il ne fait nul doute que Sam Clemens apprit à les maîtriser en les stéréotypant. Car ironiquement, c’est en travaillant en tant qu’apprenti dans une imprimerie (une situation peu enviable à l’époque, les apprentis étant traités peu ou prou comme des esclaves, travaillant en échange du logis, de la nourriture et de quelques vêtements, dormant sur une paillasse dans l’arrière-boutique, mangeant dans la cuisine avec les esclaves) que Sam Clemens fit ses premiers pas dans le monde littéraire au sens large. Voulant partager ses formidables découvertes avec le lecteur, Dempsey retranscrit dans leur intégralité un (trop) grand nombre d’articles de journaux, plaisanteries racistes, encarts annonçant une vente ou location d’esclaves, ou annonces publiées par des maîtres désireux de remettre la main sur leurs esclaves en fuite, laissant malheureusement le lecteur en tirer ses propres conclusions. L’organisation de l’ensemble (l’ouvrage, assez court, est néanmoins divisé en 22 petits chapitres, sans compter la préface, la postface et l’annexe), se veut à la fois thématique et chronologique mais est au final un peu bancale : la narration est faite de constants retours en arrière et de bonds en avant qui déstructurent complètement la chronologie. Certains lecteurs trouveront le manque de cohérence du récit qui en résulte un peu déroutant, et regretteront l’absence d’une analyse plus approfondie ; au lieu d’une monographie à proprement parler, Dempsey nous livre en effet un riche recueil de sources primaires inédites.

Cependant, et par conséquent, l’un des points faibles de Searching for Jim est son ignorance presque totale de l’historiographie de l’esclavage, ou du moins, son absence de référence à l’abondante littérature secondaire existante. De fait, l’ouvrage aurait beaucoup gagné en densité si l’auteur s’était davantage appuyé sur les travaux existants, notamment lorsqu’il traite la question du mouvement abolitionniste et de la colonisation. D’autre part, Dempsey, attaché à raconter une histoire locale, occulte presque totalement l’histoire nationale et ses enjeux dans la première partie du XIXe siècle américain, ce qui rend son récit au mieux incomplet, au pire naïf. Par exemple, Dempsey se contente de constater naïvement que les relations interraciales et les relations entre Missouri et Illinois ou entre esclavagistes et abolitionnistes se dégradèrent radicalement à partir des années 1849-1850 (chapitres 12 et 13), manquant de lier ces phénomènes au passage du Compromis de 1850 et de la loi sur les esclaves fugitifs qui l’accompagna. Cette loi n’est d’ailleurs évoquée que quatre fois dans tout l’ouvrage, et toujours de façon lapidaire, sans que l’auteur ne prenne le temps d’en expliquer les tenants et les aboutissants. Dempsey parvient en outre à ne jamais évoquer la décision de la Cour Suprême des États-Unis en 1857 dans l’affaire Dred Scott – une décision qui suscita l’ire des abolitionnistes car elle refusait purement et simplement la citoyenneté américaine à tous les Noirs, esclaves comme libres, et rendait l’interdiction de l’esclavage sur l’ensemble du territoire états-unien anticonstitutionnelle, annulant ainsi le Compromis du Missouri de 1820.

Ces dernières remarques n’enlèvent rien à l’importance que revêt cet ouvrage pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Mark Twain ; le fait que Mark Twain ait par la suite rejeté l’esclavage, qu’il ait en quelque sorte cherché à « faire amende honorable » (p. 278) en payant les frais de scolarité d’un certain nombre d’étudiants noirs, et qu’il ait finalement donné vie au personnage de Jim, est d’autant plus remarquable, compte tenu de l’atmosphère dans laquelle l’écrivain a grandi – atmosphère que Terrell Dempsey dépeint ici avec lucidité et sans complaisance.


Claire Bourhis-Mariotti.


1.Toutes les citations sont traduites de l’anglais par l’auteure de la présente recension.
2. M. Twain, H. E. Smith, et al., Autobiography of Mark Twain, Vol.1, Berkeley, University of California Press, 2010, 743 pages, « Mark Twain Papers », p. 212.


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