Tamara Kondratieva (dir.), Les Soviétiques. Un pouvoir, des régimes.

Paris, Les Belles Lettres, 2011, 432 p.

par Laurent Coumel  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage collectif tiré d’un colloque franco-russe vient couronner un projet de recherche original : T. Kondratieva choisit d’interroger la « multitude de régimes en vigueur » dans la société soviétique de 1917 à 19911. L’histoire de l’URSS est loin d’avoir épuisé les interprétations : si les débats historiographiques ont perdu de leur écho et de leur virulence depuis la fin de la guerre froide, ils n’en demeurent pas moins ouverts, autour de la question de la nature du système politique et social disparu en 1991. Face à l’approche « totalitaire » qui pourrait être résumée grossièrement par l’affirmation de M. Malia suivant laquelle, en Union soviétique, « nous n’avons jamais eu affaire à une société, mais toujours à un régime», T. Kondratieva préfère mettre ce dernier mot au pluriel. La valeur heuristique de ce qu’elle appelle režimnost’ (« régimité ») apparaît clairement, dès le chapitre introductif, dans la possibilité d’appréhender ensemble une pluralité de réalités sociales et juridiques qui ont coexisté dans le même pays pendant des décennies. « Dans la vie des Soviétiques, il y avait beaucoup de régimes » qui comptaient bien davantage que les idéaux officiels ou les changements de direction politique : telle est l’hypothèse de départ, que quatorze contributions reprennent à différentes échelles, pour divers objets. L’ouvrage embrasse ainsi toute une série de régimes délimitant des groupes précis : habitants des « villes fermées », centres urbains de production ou de recherche scientifique ou militaire d’importance stratégique, employés de certaines entreprises « à boîte postale », c’est-à-dire elles aussi secrètes, fonctionnaires du Parti ou de l’État relevant de la fameuse nomenklatura ou liste spéciale des postes dirigeants soumise à approbation hiérarchique, employés et cadres des organes de sécurité (de la Tcheka au KGB), membres des unions artistiques, chercheurs de l’Académie des sciences, etc.

C’est un monde de privilèges, d’entorses à la légalité commune ou plutôt de légalités parallèles, de contrastes entre les conditions de vie à l’intérieur et à l’extérieur – que ce soit d’une administration, d’une ville fermée ou soumise à autorisation, du système des camps, d’une union artistique – et de hiérarchies, nées des transformations sociales des années 1930 et confirmées par le stalinisme triomphant d’après-guerre, voire par les décennies suivantes. Osons une première critique : un des angles morts de ce faisceau d’études disparates est justement la question de la pertinence des inflexions habituelles de l’histoire soviétique. À première vue, le Grand Tournant de 1928-1933 reste un pivot, plus que la Grande Terreur de 1937-1938 ou encore la Grande guerre patriotique de 1941-1945. On s’interroge toutefois sur la portée du « Dégel » après 1953, et sur les changements d’orientation qui ont suivi. Leur impact varie manifestement suivant le champ d’histoire sociale envisagé. La stratification est une constante de l’univers soviétique ; la recherche de stratégies individuelles ou collectives d’amélioration des statuts et des conditions de vie en est une autre, éminemment visible ici. Dans cette histoire largement vue d’en bas, la question du totalitarisme est en quelque sorte dépassée par la nécessité, pour chaque individu, de se raccrocher à un cadre de vie ou de survie acceptable et non, comme on a pu le croire ou l’affirmer ailleurs, à une idéologie : tant « le régime soviétique était pluriel ».

La répression et l’arbitraire jouent ici un rôle central, comme le rappellent les éclairages portés par V. Kolossov et P. Polian sur les régimes de mobilité géographique, rappelant l’assignation à des lieux de travail pénible voire inhumain pour des millions de détenus, mais aussi les nombreuses restrictions imposées aux anciens prisonniers. La propiska ou « enregistrement » est ainsi, jusqu’à nos jours, un moyen pour les autorités de contrôler la population dans les grandes villes, à commencer par Moscou. N. Moine rappelle que la passeportisation lancée en 1932 à l’échelle de toute la population (à l’exception des kolkhoziens) permit une territorialisation de la hiérarchie sociale, qui contribua fortement à sa rigidité. Les localités à régime spécial étant interdites à certaines catégories, celles-ci risquaient une arrestation pour faux papiers ou absence de document : prostituées, petits délinquants, Tziganes et personnes privées de droits civiques (pour leur appartenance à un ordre privilégié ou à l’administration tsariste avant 1917) virent ainsi se sceller leur destin dès 1933, avant d’être pour la plupart exécutés ou déportés lors des opérations qui culminèrent en 1937-1938 pendant la Grande Terreur, parallèlement à sa variante plus visible, au sommet, dirigée contre les élites. Dans l’après-guerre, le refoulement des « sans-papiers » intérieurs de ces zones se poursuit, massif (un demi-million chaque année), alors que l’interdiction de résider dans un grand nombre de villes et de républiques reste valable pour les anciens détenus du goulag, y compris les ex-prisonniers revenus d’Allemagne. Pourtant, des fonctionnaires du ministère de la Justice avaient dénoncé en 1952 cette « fabrique de délinquants » par le système inique des passeports. Ce dernier, facteur de marginalisation et d’instabilité sociale, traduit l’attachement des responsables à une « logique de régimes » au moins jusqu’à l’époque de Gorbatchev. La punition des atteintes à la « propriété socialiste », à partir de la célèbre loi du 7 août 1932, a quant à elle évolué au fil des décrets et des arrêtés pour concerner surtout, finalement, les « petits » vols, alors que le crime organisé, à l’échelon des personnels d’encadrement des usines, bénéficiait d’une certaine indulgence voire de protections au sein de l’administration. Ainsi, nombre de détenus du goulag ont été condamnés en vertu de la loi du 10 août 1940 pour vol sur le lieu de travail. Sur ce point, les contributions de T. Kondratieva et d’A. Sokolov se complètent, ainsi que celle de G. Ivanova qui se penche sur les différents régimes d’emprisonnement et de travail forcé au goulag. Autre régime infâmant à l’époque, celui du « cinquième point » dans les enquêtes biographiques et les dossiers personnels, concernant la nationalité de l’individu : par métonymie, l’expression désignait les juifs – mais au lieu de s’arrêter sur le détail des persécutions variables qu’ils subirent à différentes époques, G. Kostyrtchenko se perd en un récit généralisant de l’histoire de cette minorité en URSS.

À l’autre bout de la hiérarchie sociale, parfois à quelques dizaines de mètres des damnés du système, les nantis profitaient tranquillement des largesses distribuées par différents lieux de pouvoir. L’impératif de grande puissance explique largement, d’après N. Melnikova, les avantages dont jouissaient les habitants des villes du projet atomique soviétique : « Notre ville n’est indiquée sur aucune carte, mais nombreux sont ceux qui envient nos conditions de vie ». La contrepartie était la surveillance permanente de ces citoyens à part, pratiquement privés de contacts avec l’extérieur. Mais le groupe qui jouissait des plus grands avantages, avec la conscience d’être une véritable caste supérieure, était formé des hauts dirigeants du Parti et de l’État, avec tout un système de rangs hiérarchiques y compris au sein de l’appareil du Comité central. Ils avaient à disposition des appartements somptueux, des datchas confortables, des cantines de luxe et des magasins de qualité, pour eux et leurs familles. T. Kondratieva estime qu’environ 8 000 personnes avaient accès à une des cantines d’élite à Moscou au début des années 1980, marque de prestige et source de plaisirs culinaires interdits aux autres habitants du pays. N. Petrov montre que les « tchékistes », membres des organes de sécurité (la police politique et l’espionnage) bénéficiaient eux aussi de nombreux avantages, en vertu de leur « profession particulière », comme le dit Andropov, leur célèbre chef de 1967 à 1982. Les liens familiaux et la cooptation jouaient à plein dans leur recrutement, qui en faisaient une sorte de « noblesse ». Autres catégories choyées en URSS : les artistes, à commencer par les peintres, et surtout les écrivains qui, comme le montre M. Zezina, bénéficiaient, pour les plus en cour, d’honoraires élevés (surtout les dramaturges) et de conditions de logement et de villégiature exceptionnelles, grâce au Fonds pour la littérature géré par l’Union des écrivains. Ces avantages ont perduré après 1953, même si Khrouchtchev a réduit les revenus des académiciens (lesquels avaient été largement augmentés en 1946) et incité les créateurs à plus de retenue dans leurs rémunérations, sans succès.

Des cartes, quoique non datées, aident à appréhender l’étendue territoriale du régime des « villes fermées ». On regrettera de ne pas trouver en fin d’ouvrage un glossaire, voire une chronologie rapide, pour permettre au lecteur non spécialiste de se repérer plus facilement dans un ensemble de processus et d’administrations aussi riche. Ajoutons que certaines contributions semblent hors sujet : ainsi de l’étude pourtant fine et passionnante par T. Khorkhordina des archivistes soviétiques après 1917, qui montre comment leur profession fut en quelque sorte liquidée sous Staline, avant de renaître à l’époque du Dégel. Cela vaut aussi dans une certaine mesure pour la contribution de L. Zakharova sur le phénomène des stilâgi (les « gens stylés » ou zazous soviétiques) dans les années 1950 : de façon convaincante, l’auteur fait de la mode officielle un « régime de nivellement social », mais son propos renvoie plutôt à la problématique de l’assignation d’identités sociales et de la fabrication de déviants culturels. L’article le plus décalé est sans doute celui qui est consacré aux transformations de l’usine Avtovaz à Togliatti dans les années 1980 et 1990. Ultime déception : le statut des kolkhoziens, ce « nouveau servage » à la base de la pyramide sociale soviétique, est piètrement étudié dans un article peu rigoureux dont la présence surprend dans un volume par ailleurs soigné, y compris pour les traductions du russe.

En somme, le paysage qui se dessine dans ces analyses est constitué d’une myriade d’inégalités sociales, économiques, culturelles et juridiques ; d’un « socialisme antisocialiste », pour reprendre l’antinomie utilisée par Andrea Graziosi dans un manuel récent à propos de la décennie stalinienne2. En 2002, Jean-Paul Depretto parlait de « société de status », au sens wébérien du terme3 ; à la même époque, Sheila Fitzpatrick désignait par « État paternaliste » les formes d’encadrement et de protection sociale en URSS dans les années 19304. Ces analyses ne sont curieusement pas reprises dans la conclusion générale, qui aurait en outre pu mettre à profit les thèses de « l’école de la subjectivité » constituée dans les années 19905. L’héritage de la période antérieure à 1917 est évoqué, mais sans que la question de la continuité avec la fin du tsarisme et les années 1914-1921 soit réellement approfondie. Il manque enfin une ébauche de comparaison avec d’autres pays industriels au XXe siècle pour mieux évaluer la spécificité de l’URSS en matière de multiplicité des « régimes » : autant de chantiers féconds pour l’avenir.

Laurent Coumel


  1. Signalons qu’une version russe du même ouvrage est parue aux éditions Rosspèn, à Moscou, en 2009.
  2. A. Graziosi, Histoire de l’URSS, Paris, PUF, 2010, p. 119.
  3. J.-P. Depretto, « Comment aborder le stalinisme ? Quelques réflexions de méthode », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 65-66, 2002, p. 48-54.
  4. S. Fitzpatrick, Le Stalinisme au quotidien. La Russie soviétique dans les années 30, Paris, Flammarion, 2002.
  5. Voir par exemple C. Depretto, « Les journaux personnels de la période soviétique », Les Cahiers de Framespa [en ligne], n° 2, 2006, http://framespa.revues.org/68.


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