Takao Matsumura, Hisashi Yano (dir.), Saiban to Rekishigaku… [Justice et Histoire. Le cas des procès concernant l’unité 731 de guerre bactériologique], 2007

Takao Matsumura, Hisashi Yano (dir.), Saiban to Rekishigaku. 731 saikinsenbutai wo hôteikara miru [Justice et Histoire. Le cas des procès concernant l’unité 731 de guerre bactériologique]. Tokyo, Gendaishoin, 2007, 385 pages.

par Chizuru Namba  Du même auteur

Cet ouvrage a été dirigé par deux historiens contemporanéistes spécialistes l’un de la Grande-Bretagne d’une part et des colonies japonaises d’autre part (Matsumura) et l’autre de l’Allemagne (Yano). Le livre, dont les articles sont rédigés par ces deux historiens eux-mêmes et par deux avocats, s’avèrera, sans aucun doute, fortement stimulant pour tous les historiens. Il développe une réflexion sur la justice et l’Histoire à travers les procès concernant la fameuse unité 731 qui a effectué des expérimentations humaines sur des sujets chinois pendant la guerre sino-japonaise de 1937 à 1945. Il peut aussi se lire comme une synthèse claire de la recherche sur cette unité, dont Matsumura est un des meilleurs spécialistes.

Takao Matsumura, à la fois éditeur et auteur principal, s’est constitué comme témoin pendant de nombreuses années à trois procès concernant cette unité, dont le « Procès Ienaga », intenté par un historien contre l’État japonais à propos de la censure des manuels scolaires d’histoire (nous reviendrons plus loin sur ce point). Fort de ces expériences judiciaires, T. Matsumura a pris conscience de l’importance de l’engagement de l’historien devant la justice et il se montre nettement critique à l’égard de la pétition lancée le 12 décembre 2005 par 19 historiens français sous le titre « Liberté pour l’histoire ». Cet ouvrage est donc la première réaction que suscite cette pétition au Japon, pays éloigné de la France, mais qui, comme elle, affronte « un passé qui ne passe pas ».

T. Matsumura ne cache pas sa déception et sa surprise envers cette pétition, d’autant plus qu’il avait apprécié le vote par le parlement français de lois telles que la loi Gayssot du 13 juillet 1990 qui qualifie de délit la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité et la loi du 29 janvier 2001 sur la reconnaissance du génocide arménien. Il faut préciser que la pétition des 19 historiens a été présentée au Japon d’une manière très sensationnelle, escamotant d’utiles informations concernant le grand courant critique développé en France par des historiens comme le regretté Claude Liauzu et Gérard Noiriel (avec le manifeste du 17 juin 2005), ainsi que le contre-texte lancé le 20 décembre 2005 par des juristes, historiens, et écrivains. Ceci a malheureusement fait croire que ces 19 historiens et ceux qui ont signé leur pétition représentent l’ensemble des historiens français. Quoi qu’il en soit, à l’opposé de cette posture d’une neutralité absolue de l’Histoire, T. Matsumura se pose comme un historien japonais qui a mené un combat visant à mettre en évidence la responsabilité de l’État dans des crimes inhumains commis pendant la guerre.

T. Matsumura est d’accord sur le principe que la recherche historique doit être protégée des « interventions politiques » et des « procédures judiciaires ». Mais il s’oppose à ce que ce principe soit appliqué dans n’importe quelle situation, sans prise en considération des circonstances concrètes et spécifiques. En bref, il estime que cette pétition est fondée sur une compréhension non-historique des faits historiques. Effectivement, il paraît illégitime de mettre toutes les lois en question dans le même sac, sans tenir compte de l’accumulation des travaux scientifiques ayant mis en évidence la souffrance des opprimés. La position prônant une liberté totale dans la recherche intellectuelle risque d’entraîner un relativisme néfaste. De fait, au Japon, la pétition des 19 historiens est accueillie d’une manière favorable par un groupe d’intellectuels d’extrême droite. Il s’appuie sur la déclaration faite par de célèbres historiens français pour insister sur une recherche « libre », au sens de libérée de tous les jugements de valeur « partiaux », appliqués à des crimes de guerre comme le massacre de Nankin ou la constitution par la force de « femmes de réconfort » par et pour l’armée et la marine japonaises.

« L’Histoire se développe parfois en relation tendue avec la politique, avec le droit, éventuellement avec la justice. Par l’exclusion complète de ces domaines, la liberté pour l’histoire pourrait s’obtenir, mais l’histoire pour la liberté ne pourrait pas se réaliser », dit T. Matsumura. Il conteste également, en se référant au débat entre E. H. Carr et Isaiah Berlin, l’idée selon laquelle « expliquer » les comportements des acteurs du passé – le rôle de l’histoire défini par la pétition – exclut complètement la notion de « responsabilité ».

Ses critiques sont clarifiées au fil de l’ouvrage, dont la majeure partie est consacrée au déroulement des procès auxquels il a participé. Le premier procès a été intenté par l’historien Ienaga, justement en vue de défendre « la liberté des études ». Le but de ce procès, qui a duré plus de trente ans au total, ne consistait pas à faire juger par le tribunal de la vérité des faits historiques, mais à contester la censure d’un manuel scolaire d’histoire imposée par le gouvernement, entre autres celle de plusieurs passages touchant à des crimes de guerre, dont ceux de l’unité 731. T. Matsumura se présentait à la barre des témoins pour exposer le résultat de la recherche développée sur la question, alors que le gouvernement japonais prétendait que, vu l’état d’avancement de la recherche, il était, encore prématuré d’insérer ces passages. Le tribunal a finalement tranché en faveur de Matsumura.

La description du déroulement du procès, présentant le dossier des avis et conclusions de Matsumura, ses témoignages au tribunal et également ceux de l’historien défendant le gouvernement, est éclairante. De ce combat judiciaire il ressort que la liberté des études ne peut exister telle quelle, mais qu’elle est à construire. Les historiens peuvent et doivent contribuer à cette cause en mettant à la portée du public leur savoir.

Dans un entretien à un journal japonais, Pierre Nora parle de la difficulté qu’a l’historien de témoigner uniquement pour la recherche scientifique devant un tribunal qui est dans un état d’exaltation particulière. Face à ces propos, Takao Matsumura affirme qu’il garde la même position vis-à-vis de la recherche historique, qu’il soit devant un tribunal en tant que témoin ou dans un amphithéâtre universitaire en tant que professeur. Cependant cet ouvrage révèle, en même temps, l’aspect problématique de l’engagement des historiens devant la justice. Les témoignages incohérents de l’historien qui était du côté du gouvernement étant reproduits en détail dans le livre, il est évident que ce célèbre historien témoigne en faveur du gouvernement au détriment de la rigueur de sa « recherche scientifique », sans doute conformément à ses tendances idéologiques partiales. En dehors du tribunal, il avait rédigé un article scientifique dont le contenu était en contradiction avec les témoignages qu’il a donnés. La « vérité » historique est donc fragile et instable en fonction des situations comme P. Nora le craint. Il faut donc toujours être conscient de la possibilité que l’Histoire puisse être utilisée par la Justice.

Après le procès Ienaga, T. Matsumura poursuivit son engagement dans deux autres procès intentés par des familles de victimes de l’expérimentation humaine et par des victimes de la guerre bactériologique, rendue possible par les recherches de l’unité 731, pour exiger du gouvernement des indemnisations. Ces procès sont encore en cours après un appel auprès de la Cour de cassation, car les derniers jugements ont, tout en reconnaissant ces crimes, rejeté la responsabilité du gouvernement et refusé toute indemnisation.

Il est important de souligner que c’est bien à travers ces procès que la recherche sur les crimes de l’unité 731 a connu un essor considérable. La présence de l’unité fut longtemps occultée après la Deuxième Guerre mondiale, à cause de la dissimulation et de la destruction des documents, du silence des intéressés, de l’absence totale de victimes ayant survécu, et surtout de la décision américaine de ne pas la mettre en cause devant le Tribunal International de Tokyo, afin de s’approprier le résultat des expérimentations. Néanmoins les procès eux-mêmes ont mobilisé des chercheurs, journalistes, juristes et citoyens pour mettre au jour la « vérité » et ont rendu possible une collaboration entre les chercheurs chinois et japonais. Cet exemple montre que la Justice et l’Histoire peuvent contribuer l’une à l’autre.

Étant donné que fort peu de documents subsistent sur l’unité, la reconstitution de cette histoire a nécessité un recours au maximum de sortes de sources disponibles et à partir de tous les angles d’approche. Par une recherche très poussée comparable à la résolution minutieuse d’un puzzle et par des échanges au tribunal, Takao Matsumura a vu se renforcer sa crainte d’une « crise de l’Histoire », causée par le post-modernisme, et aujourd’hui l’afflux de l’histoire des mémoires. La mode de l’histoire des mémoires, qui ne suppose pas forcément le fait historique a priori, est parvenue jusqu’au Japon. En dépit du manque d’archives concernant l’histoire contemporaine du Japon, T. Matsumura estime que les historiens ne peuvent se contenter de faire leur « devoir de mémoire » ; il attend qu’à sa suite plus de jeunes chercheurs aient à cœur le « devoir d’Histoire ».


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays