Sylvie Rémy, Jean, Jules, Prosper et les autres. Les socialistes indépendants en France à la fin du XIXe siècle.

Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2011.

par Emmanuel Jousse  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Une galerie d’illustres porte toujours, en creux, un type idéal qui lui donne sa cohérence. Les douze Césars de Suétone déclinaient ainsi les vices et les vertus du pouvoir, édifiaient la stature de Trajan comme l’apothéose du Principat. D’une certaine façon, la scène socialiste de la fin du XIXe siècle se déploie de façon identique, où chaque figure s’ordonnerait autour d’un modèle révolutionnaire idéal, dont la vertu principale serait la fidélité. L’ancêtre de 1848 montre la fidélité à l’héritage révolutionnaire. Les traits émaciés du puritain marxiste démontre la fidélité aux principes théoriques. Les yeux révulsés de l’anarchiste rappellent la fidélité à la pureté des idées socialistes. Sur cette scène, l’exemplarité est essentielle: en offrant la perspective d’un monde meilleur, les socialistes acceptent difficilement les entorses aux principes qu’il faut, au contraire, incarner pour mieux les identifier puis les défendre. Malgré leur réalité, l’agencement de ces figures résulte d’une mémoire partisane qui distingue soigneusement ce qu’elle dit de ce qu’elle tait.

De sorte qu’entre les coups de projecteur, le spectateur devine des ombres effacées que l’on voit peu et dont on parle moins encore : ceux qui ont trahi, ceux qui ont préféré l’ambition présente à l’exemplarité historique. C’est dire à quel point ces silhouettes sont mal connues, et la damnatio memoriæ dont il font l’objet n’a rien d’une figure de style : comme l’écrivait Reinhardt Koselleck, ces catégories définissent des rôles distribués par les vainqueurs, ceux qui ont fait l’histoire et, mieux, l’ont écrite1. Dans l’histoire du socialisme français, ce sont les communistes qui ont entonné le péan et ce sont eux qui ont organisé la scène: ils ont cherché des ancêtres, ont oublié des ennemis. Du coup, les historiens ont examiné quelques unes de ces figures, surtout celles des guesdistes depuis l’étude magistrale de Claude Willard2. On peut même dire que les grands renouvellements historiographiques ont surtout pris appui sur ces groupes, tout en laissant dans l’ombre Jean, Jules, Prosper et les autres, ces indépendants que tous condamnent mais que peu connaissent3. Par ce fait seul, l’ouvrage de Sylvie Rémy, version remaniée d’une thèse soutenue voici dix ans4, fait date : il ouvre des perspectives, déblaie un terrain, pose des questions.

Parce que le sujet, en réalité, n’a rien d’évident. Pour expliquer les divisions du socialisme français avant l’Affaire Dreyfus, vient presque immanquablement le réflexe d’énumérer les cinq branches d’un arbre généalogique : le Parti ouvrier français de Jules Guesde et la Fédération des travailleurs socialistes de France de Paul Brousse qui se séparent en 1882 ; le Comité révolutionnaire central d’Édouard Vaillant et le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire de Jean Allemane qui font respectivement scission en 1881 puis 1890. Comme il s’agit d’organisations partisanes avec congrès et militants, l’étude monographique ne pose que la question de l’archive, rarement celle de la définition, dont les fondements sont établis par les contemporains eux-mêmes. C’est une autre affaire avec la cinquième branche, celle des indépendants, qui serait à l’histoire du socialisme français ce qu’est le troisième groupe à la conjugaison française : une catégorie fourre-tout. On y classe Benoît Malon, qui refuse Brousse et Guesde, avec Millerand qui tourne casaque après son ministère en 1899. On y glisse l’inclassable Jaurès, tant il est perturbant de trouver l’un des principaux artisans de l’unité socialiste irréductible à toute forme partisane connue. L’imprécision conceptuelle est à la mesure de l’importance du groupe. Sur la scène du socialisme français, l’intrigue trouve ses ressorts dans l’action et la réflexion de ces inclassables : ce sont eux qui font valoir la pertinence d’un parti démocratique pour exprimer les intérêts ouvriers, qui défendent l’adéquation du socialisme à la réalité sociale, qui interrogent la relation, conflictuelle ou consensuelle, avec la République. En somme, la galerie des illustres socialistes porterait en creux deux idéaux : l’un positif, de la fidélité ; et l’autre, négatif, de la trahison. L’objet du livre est donc simple : donner une définition viable de ce «socialisme indépendant».

Sylvie Rémy restitue l’affirmation d’un groupe distinct dans les deux premiers chapitres, alors que le socialisme français se développe et se distingue en écoles rivales, des années 1860 aux années 1880. L’intérêt de son analyse détaillée est d’étendre la chronologie vers les dernières années du Second Empire et de mettre en perspective la rupture de la Commune. À cette époque apparaissent associations ouvrières et syndicats ainsi que les sections de la Première Internationale, vivier de formation des chefs socialistes en exil après 1871. Ce sont eux qui forment un parti ouvrier au congrès de Marseille en 1879, avant que la tentative ne se heurte aux divisions entre les guesdistes et leurs adversaires en 1881-1882. Ces années fondatrices, rarement évoquées, permettent de comprendre la fluidité des engagements et la relativité des allégeances. L’absence de structure politique définie explique l’importance cruciale des réseaux et de leurs animateurs, qu’il s’agisse de journaux (La Bataille politique et sociale de Prosper-Olivier Lissagaray, le Cri du Peuple de Jules Vallès, La Revue Socialiste de Benoît Malon) ou de groupements informels (comme l’Union des Socialistes pour l’action révolutionnaire en 1885-1886, ou les Égaux du XIe arrondissement). Dans les salles de rédaction et de réunion se rassemble une foule composite d’anarchistes et de collectivistes, de socialistes révolutionnaires et de républicains radicaux, qui partagent un petit nombre de principes fortement articulés : l’attachement à une tradition révolutionnaire séculaire qui rend étranger le dogmatisme des guesdistes ; le refus de l’exclusivisme prolétarien transformant le combat républicain en lutte de classes ; la recherche d’une stratégie fondée sur le suffrage plutôt que sur la barricade, sur la continuité plutôt que sur la rupture. Une tradition, des rivaux, des principes, voilà donc la définition du socialisme indépendant des fondateurs, avant la grande orientation parlementaire suivant les élections de 1889. Est-ce suffisant pour fournir une définition solide du groupe, qu’elle soit politique ou idéologique ? Malgré sa qualité et sa rigueur, la démonstration n’interroge sans doute pas assez ses cadres d’analyse. Est-il pertinent d’accorder ainsi autant d’importance à l’organisation partisane pour distinguer les indépendants de leurs adversaires, au point de les définir « comme les militants qui auraient pu se trouver intégrés dans une des organisations constituées mais qui pour des raisons diverses n’y sont pas » (p. 84) ? Le mouvement socialiste des années 1880 est encore dans une phase de maturation où les distinctions idéologiques ou sociologiques ne sont pas fixées au point de séparer des frères ennemis, de sorte qu’au niveau politique, il est impossible de distinguer nettement des groupes rivaux. Les réseaux de presse ne sont d’ailleurs pas l’apanage d’une dénomination définie: La Revue Socialiste, dans sa première livraison en 1880, accueille autant Malon que Guesde et Lafargue, et montre ensuite la fluidité des formulations théoriques. Représenter le champ idéologique du socialisme français avant 1889 autour d’un pôle marxiste défini et défendu par les guesdistes masque cette réalité. La lecture française de Karl Marx en est encore à ses prolégomènes au moment où Benoît Malon et ses partisans de La Revue socialiste définissent leur socialisme ; celui-ci s’inscrit davantage dans une tradition encyclopédique et positiviste, qui n’ignore pas Karl Marx mais l’intègre dans un album de famille débutant avec Platon et s’achevant avec Auguste Comte. Les débats sur l’identité politique et idéologique du «socialisme indépendant» auront bien lieu, mais dix ans plus tard, avec l’enjeu électoral des années 1890 et la critique du marxisme menée par des intellectuels comme Charles Andler ou Georges Sorel au tournant du siècle. C’est seulement à ce moment-là que les enjeux soulignés par Sylvie Rémy à la fin du deuxième chapitre deviennent cruciaux : la fondation d’un parti socialiste et républicain, l’antagonisme réforme/révolution, et les racines française du socialisme. Par conséquent, ni tradition ni principes ne permettent d’établir de distinction nette, pas plus que les identités au sein du mouvement socialiste ne montrent des rivalités structurantes. Indépendance ? mais par rapport à qui ou à quoi ? et pour quoi faire ? Ces questions restant ouvertes, d’autres ressorts de définition sont nécessaires.

Ceux-ci résident dans l’importance que les « indépendants » accordent aux enjeux électoraux. Sylvie Rémy montre à quel point l’attitude face au boulangisme entre 1887 et 1889 précipite des particules tenues jusque-là en suspension, à quel point ce sont les élections, dont l’étude minutieuse occupe les trois chapitres suivants, qui donnent une meilleure définition du « socialisme indépendant ». Les élections législatives de 1893 marquent une rupture et fixent une stratégie politique, appuyée sur La Petite République qu’Alexandre Millerand fait entrer dans la nébuleuse socialiste. Ce scrutin marque le primat de l’élu, et la personnalisation des débats, rendant difficile l’adoption d’un programme politique permanent. L’enjeu électoral légitime le compromis avec les républicains radicaux plutôt que l’intransigeance du parti de classe, remplacé par des réseaux plus flexibles. Ceux-ci constituent la base des premières formations indépendantes, et au gré des désistements puis des regroupements, le mouvement socialiste français se trouve polarisé entre indépendants et guesdistes. Le succès de 1893 est prolongé par les élections municipales de 1896, qui, cette fois, montrent les failles de l’électoralisme : la personnalisation des campagnes électorales ne permet pas d’orientation commune, et ralentit l’enracinement local. Le discours de Saint-Mandé, prononcé peu après par Alexandre Millerand, n’apporte guère de réponse et les élections législatives de 1898 montrent que le mouvement, dont il est la grande figure, reste une force électorale sans implantation locale. Pour autant, le résultat de cette exploitation détaillée des données électorales, réunies en d’utiles tableaux statistiques, reste discutable parce que l’explication ne suit pas le constat. En effet lecteur aura la confirmation que les socialistes sont moins biens implantés dans les départements de l’Ouest, ou que le mouvement à la charnière du siècle se trouve partagé entre guesdistes et indépendants. Mais ces conclusions attendues posées, il manque une synthèse pour proposer une interprétation d’ensemble qui dépasse les chiffres et atteigne la réalité militante. Une élection n’est pas un simple rapport de force comptabilisé par les suffrages, elle est aussi une voie d’expression et de définition pour les groupes qui votent. Pourquoi les candidats indépendants ne sont-ils davantage soutenus à Paris qu’en province, pourquoi échouent-ils dans le Nord et rencontrent-ils autant de difficulté à s’implanter localement ? Ces interrogations ne trouvent pas de réponse claire, parce que la statistique électorale a tendance à masquer une réalité sociale plus complexe et plus riche. Elle conduit aussi à sous-estimer les formulations théoriques. La lecture du discours de Saint-Mandé de 1896, par exemple, est intégrée dans une approche électorale, ce qui accentue la dimension instrumentale du texte : le but d’Alexandre Millerand, dans le contexte des élections municipales, serait de gagner des suffrages et non d’exprimer des convictions ou des idées qu’il faudrait prendre au sérieux. D’une façon générale, le portrait des socialistes indépendants brossé à l’issue de ces trois chapitres n’établit pas vraiment le lien qui les unit au monde socialiste : il ne s’agit que d’une plate-forme électorale sans perspective militante ni profondeur théorique.

Il est vrai, néanmoins, que les deux derniers chapitres qui portent sur la structuration et l’identité du socialisme indépendant, peuvent apporter des réponses. L’auteur y montre la transformation des réseaux qui s’intègre à la dynamique de l’unité socialiste, tout en conservant leurs traits originels comme une forte personnalisation des candidats, ou l’importance des journaux ou des organisations électorales. Le profil des militants est étudié par un échantillon de candidats aux élections, permettant d’en déduire « un profil indépendant qui ressemble plus à celui des écoles socialistes qu’à celui de n’importe quelle autre sensibilité du parti républicain » (p. 272) : forte représentation ouvrière et sur-représentation des intellectuels, population relativement plus âgée. Enfin, les idées sont déterminées par les nécessités de l’action militante : les filiations et références sont des instruments de légitimation avant d’être des sources d’inspiration, les questions de l’État, du syndicalisme ou des femmes, se posent selon les exigences de l’heure. Le socialisme indépendant, à l’issue de l’analyse, se définit donc par trois critères : une organisation flexible en réseau, des militants proches de ceux des autres groupes socialistes, et une pratique gouvernant une théorie instrumentale. Chacun de ces trois critères mériterait malgré tout d’être précisé. L’étude des réseaux est d’abord inscrite dans une perspective fixant l’unité comme son horizon, puisque les débats des congrès de la salle Japy en 1899, puis de la salle Wagram en 1900, provoquent le passage « d’un mode de structuration essentiellement basé sur des réseaux informels à un mode plus traditionnel, plus conforme au fonctionnement du mouvement ouvrier » (p. 213). Mais comme aucune date précise ne vient clore l’étude, il est assez difficile de comprendre en quoi ces réseaux se transforment et contribuent à la fondation de la SFIO en 1905. Ont-ils été affectés par l’exclusion de Millerand et le refus de la participation ministérielle ? Comment se sont-il situés dans la polarisation binaire entre Parti socialiste français et Parti socialiste de France en 1902 ? Et comment ont-ils accepté l’unification ? Le chemin établi par le raisonnement de Sylvie Rémy est interrompu à la charnière du siècle, laissant le lecteur face au fossé qui sépare ces années décisives de la fondation de la SFIO, sans qu’il soit possible d’établir clairement le rôle qu’ont joué les socialistes indépendants, dont le profil reste indéterminé par ailleurs. L’échantillon, sélectionné selon des critères parfois obscurs ou changeants (p. 254), n’inclut que les candidats, et non les militants, dont la sociologie ne peut être établie précisément. L’approche électorale devient un mur infranchissable qui ne permet pas d’élargir la perspective : le socialisme indépendant est constitué de réseaux électoraux, composés d’élus qui réfléchissent en fonction des élections. Voilà pourquoi l’auteur écrit qu’ils cherchent « à théoriser les positions prises pour des raisons essentiellement tactiques » (p. 19), conduisant en définitive à sous-estimer la production théorique – réelle – de ces socialistes. La référence à Jaurès ne permet pas de nuancer cette lecture. Comme l’écrivait Madeleine Rebérioux, il n’est « ni orthodoxe, ni révisionniste, ni radical. Inclassable »5. Une lecture aussi centrée sur l’élection n’aboutit ainsi qu’à entretenir l’image que les indépendants ont toujours eu dans le socialisme français : sans identité réelle au delà des plates-formes électorales, sans idées hormis leurs promesses (qui n’engagent que ceux qui y croient), et sans vision d’avenir puisqu’ils sont finalement dépassés par l’unification de 1905.

L’ouvrage présente donc des qualités indéniables de rigueur et d’exhaustivité, et donne des informations précieuses sur le socialisme indépendant comme force électorale. Il faudrait cependant varier les regards et enrichir les définitions pour comprendre comment cette force électorale, en réalité, porte une identité plus forte et des aspirations plus profondes, pour enrichir une définition encore fragmentaire. Et il est nécessaire, dans cette perspective, de définir clairement les postulats conceptuels adoptés. Le « socialisme indépendant » a trop longtemps fait figure d’épouvantail pour que l’expression puisse être utilisée sans précaution : comme un cours d’eau charrie des sédiments qui en dévient le lit, elle porte des interprétations et des condamnations qui alourdissent la compréhension historique. Le choix de l’indépendance est bien souvent celui de la compromission avec les délices du pouvoir, de la trahison de l’idéal et d’un renoncement à ce qui constitue le cœur du projet socialiste. Cela n’enlève rien à la pertinence de l’ouvrage : le sujet aurait été périphérique, rebattu, ou balisé, il aurait été possible de forclore l’analyse aux seules données électorales. Mais la recherche sur les socialistes indépendants amène à décentrer le regard des groupes identifiables et connus pour le fixer sur des ombres encore évanescentes et, du même coup, l’exigence d’exhaustivité et de rigueur est plus grande encore. Cela implique une meilleure exploitation des sources, qui néglige ici les comptes rendus de congrès, ignore les fonds personnels et réduit au minimum le corpus théorique. L’essentiel des sources mobilisées dans le livre sont des archives de police, intéressantes mais hors de propos, dans la mesure où les réseaux indépendants, à la différence des groupes anarchistes, n’ont pas vocation à menacer l’ordre public ni à faire l’objet d’une surveillance constante. L’étude du socialisme indépendant suppose donc d’opérer un décentrement plus ample des sources, ainsi que de la bibliographie, trop ancienne, non actualisée depuis 2001, et ignorant les travaux des historiens anglo-saxons qui fournissent pourtant les bases historiographiques les plus solides. Toutes ces critiques, qui ne sont pas forcément imputables à l’auteur qui subit ici une édition mal soignée, ne sont que l’expression de grandes espérances sur un aspect encore mal connu du socialisme français d’avant la Grande Guerre, masqué par les engagements politiques et les constructions mémorielles.


Emmanuel Jousse.


1. Reinhardt KOSELLECK, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990.
2. Claude WILLARD, Le mouvement socialiste en France (1893-1905). Les guesdistes, Paris, Éditions sociales, 1965.
3. En particulier Robert STUART, Marxism at work : ideology, class and French socialism during the Third Republic, Cambridge, Cambridge University Press, 1992 ; Marxism and national identity : Socialism, nationalism and nation during the French fin de siècle, Albany, State University of New York Press, 2006.
4. Sylvie REMY, « Les socialistes indépendants de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle en France », thèse nouveau régime sous la direction de J. El Gammal, Université de Limoges, 2001, 3 volumes.
5. Madeleine REBÉRIOUX, Parcours engagés dans la France contemporaine, Paris, Belin, 1999, p. 358.


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