Sylvie Lapalus, La mort du vieux. Une histoire du parricide au XIXe siècle, 2004

Lapalus (Sylvie), La mort du vieux. Une histoire du parricide au XIXe siècle. Paris, Tallandier, 2004, 633 pages.

par Arnaud-Dominique Houte  Du même auteur

Tiré d’une thèse soutenue en 2002 à Paris X-Nanterre, cet ouvrage constitue à coup sûr l’un des plus beaux fleurons du renouveau récent de l’histoire criminelle et judiciaire, ainsi qu’un apport décisif à l’histoire de la famille contemporaine. Il est pourtant peu de sujets aussi délicats que celui du parricide, défini par l’article 299 du Code Pénal comme le meurtre d’un « ascendant légitime ». Passons sur l’inévitable noirceur du thème ; retenons, en revanche, la difficulté à introduire dans le territoire des historiens des récits qui ont passionné et qui passionnent encore les psychanalystes, les philosophes, les sociologues, etc. Comment pouvait-on reprendre le dossier Pierre Rivière après Michel Foucault ?

Le principal défi se situe pourtant dans la volonté de faire tenir ensemble l’histoire du parricide comme phénomène social et culturel, et les histoires des parricides, ces individus dont les motivations ne peuvent pas être réduites à de simples déterminations économiques ou sociologiques. Comme le dit Sylvie Lapalus, il fallait « traquer la représentativité d’un geste ou d’une affaire sans pour autant en gommer l’aspect exceptionnel ». Pour y parvenir, l’auteur a construit un impressionnant corpus de 771 affaires réparties entre 1825, date d’apparition du Compte général de la justice criminelle, et 1914. Le crible du tamis arrête, en revanche, les affaires de « coups et blessures à ascendant », mais Sylvie Lapalus a l’heureuse idée de les utiliser en complément. Elle retient naturellement les trois témoignages autobiographiques de parricides qu’elle a pu retrouver, de même qu’elle prend le temps de scruter l’imaginaire du siècle.

Composé en trois parties, l’ouvrage veut aller « du grenier à la cave », en renversant la célèbre formule de Michel Vovelle et en empruntant les chemins de l’histoire culturelle et sociale. Dans un premier temps, de facture très classique, Sylvie Lapalus propose donc d’observer les trois principaux regards qui se focalisent sur le parricide, ceux de l’écrivain, du médecin et du législateur. Le prisme est naturellement déformant, mais il permet d’entrevoir les représentations véhiculées par les élites et l’imaginaire du temps. En l’occurrence, on comprend bien vite que la littérature reste prudemment éloignée du tabou, tandis que la presse se réfugie prudemment dans des récits fragmentés. Angle mort de la recherche médicale, le parricide effraye tout autant les médecins, prolixes en généralités et en études de cas, « sans voix » sur l’interprétation du crime. Les juristes, enfin, s’accordent sur le caractère majeur de la transgression, mais débattent surtout des peines exceptionnelles qui sont associées au parricide. On parle donc très peu du parricide, mais ce silence ne vaut pas désintérêt ; il définit le tabou et entretient la peur.

Après cette étape nécessaire, l’ouvrage entre dans la réalité du fait criminel. Avec une première question, complexe, concrète et passionnante : comment appréhende-t-on le parricide ? Crime familial par excellence, le meurtre est tardivement porté à la connaissance de la justice. Dans des pages très stimulantes, Sylvie Lapalus évoque les dissimulations de crime, le silence des témoins, l’instrumentalisation de la justice, mais aussi la « clameur accusatrice » qui s’élève parfois et qui montre les limites de la tolérance sociale. Tout aussi précieuse, l’analyse de l’enquête rappelle que le parricide tel qu’il est jugé est d’abord l’aboutissement d’une procédure judiciaire. À ce stade, on peut essayer de présenter les circonstances criminelles. Chronologie, puis géographie du parricide, offrent de premières conclusions. On apprend ainsi que le meurtre du père se produit plutôt à l’intérieur de la maison, dans le monde rural ; qu’il est plus souvent commis de nuit, le dimanche, en période de crise économique ; qu’il est l’œuvre d’hommes jeunes et qu’il constitue le « dernier acte d’un drame de longue haleine ». Ces informations sont importantes, mais on ne rendrait pas justice à la remarquable prudence méthodologique de l’auteur si l’on se contentait d’en retirer la substance. Les mêmes remarques s’appliquent à l’histoire du cheminement judiciaire des affaires, nourrie de nombreuses analyses de détail qui montrent en particulier comment la société apprend petit à petit à délaisser la catégorie traditionnelle du monstre et à considérer, au contraire, que la famille et la société engendrent le criminel.

Voilà qui annonce la troisième partie, chargée de retracer l’exacerbation des relations familiales. On y lira une belle étude des mutations de l’autorité parentale, le pouvoir absolu du père cédant place à une revendication de l’enfant. De ce point de vue, Sylvie Lapalus rappelle que les sentiments s’expriment aussi – et d’abord – par des actes économiques. Elle montre ainsi comment le parricide est tout autant « une détresse d’intérêt » qu’une détresse de cœur. En fonction des usages sociaux et régionaux de transmission du patrimoine, le crime pourra dénouer des discordes plus ou moins graves, mais il n’est pas forcément pertinent de séparer ce qui relève de l’ « avoir » et ce qui revient à l’ « être ». Reste enfin à expliquer l’extrême sensibilité du corps social devant le tabou du parricide. Là encore, de belles pages éclairent la dimension religieuse ou politique d’un crime qui remet en cause les fondements de l’ordre.

Comme le rappelle la conclusion du livre, ce n’est qu’en 1994 que le parricide a perdu son « caractère inexcusable » en droit français. Mais Sylvie Lapalus montre bien pourquoi ce crime restait exceptionnel au XIXe siècle et pourquoi la seconde moitié du XIXe siècle faisait déjà entrevoir de premiers signes d’évolution. On pourra, bien sûr, rester un petit peu sur sa faim, et l’on aimerait mesurer l’impact de l’urbanisation sur un crime massivement rural, de même que l’on voudrait comprendre le rôle des guerres mondiales dans la très relative banalisation du parricide. Il n’est sans doute pas indifférent, de ce point de vue, que le crime contre l’humanité ait détrôné le parricide dans la hiérarchie des transgressions.

Très copieux et servi par un beau travail éditorial, le livre de Sylvie Lapalus est long, minutieux et nuancé. On pourra s’en inquiéter, à l’heure où le format des thèses et des livres se réduit. Peut-on encore prendre le temps de lire un travail aussi ambitieux ? Espérons-le, car il faut une fois encore souligner l’importance de cette contribution à l’histoire du XIXe siècle et insister sur la finesse et l’intelligence de ses analyses.


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