Sylvie Aprile, Maryla Laurent et Janine Ponty, Polonaises aux champs : Lettres de femmes immigrées dans les campagnes françaises (1930-1935).

Paris, Le Rocher de Calliope, 2015, 282 pages.

par Linda Guerry  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage est le fruit d’une recherche collective réalisée à partir d’un fonds d’archives peu exploité et principalement constitué de 1 300 lettres d’immigrantes polonaises adressées à Julie Duval, inspectrice départementale en Indre-et-Loire des ouvrières étrangères agricoles au cours des années 1930. En ouverture, Sylvie Aprile précise le contexte dans lequel a été menée cette recherche qui a réuni des historiennes de l’immigration et des spécialistes de la langue et culture polonaises. Elle souligne aussi la particularité de cette source épistolaire qui se distingue de la correspondance familiale plus souvent analysée en histoire des migrations : « Leur récit écrit en polonais parle de leur présent, du futur parfois, rien ou presque n’est dévoilé sur leur passé si ce n’est l’expression d’une nostalgie qui se nourrit surtout des aléas du quotidien ou des drames qui surgissent » (p. 11). Pionnière dans l’histoire de l’immigration féminine polonaise, Janine Ponty situe, dans le deuxième chapitre, la source dans son contexte. L’émigration polonaise est importante au cours des années 1920 : alors que certaines et certains traversent l’Atlantique, un demi-million de Polonaises et Polonais émigrent en Europe, la plupart en France, dans le cadre d’une convention bilatérale signée en 1919. Sous la pression des autorités polonaises qui dénoncent l’exploitation de ses ressortissantes dans les campagnes françaises et menacent de limiter l’émigration d’ouvrières agricoles, des comités d’aide et de protection des femmes immigrantes sont créés dans plusieurs départements par arrêté en 1928 avec, pour certains d’entre eux, des inspectrices à leur tête. Janine Ponty mentionne la disparition subite des comités au milieu des années 1930 et note qu’aucun arrêté ne met fin à leur activité (p. 41). En fait, en 1939, un arrêté les remplace par les comités de service social de la main-d’œuvre étrangère, ouverts aux hommes et à l’industrie1. À la suite d’une analyse linguistique des lettres écrites en polonais plus ou moins dialectal (chapitre 3 par Elźbieta Łątka), le chapitre présenté par Maryla Laurent, cœur de l’ouvrage, est constitué d’une sélection de 130 lettres traduites. Ce sont des plaintes et des requêtes adressées à l’inspectrice Julie Duval : des demandes de changement de patron en raison d’un salaire trop bas, de la dureté du travail (en particulier la traite des vaches), de maltraitance ou d’humiliations, des requêtes pour faire venir des proches, des demandes d’informations (démarches administratives) et d’interventions pour des situations urgentes (salaires impayés, violences). Les lettres choisies disent aussi l’isolement de ces ouvrières agricoles, leurs difficultés dans un environnement dont elles ne connaissent pas la langue, et les dommages psychologiques et physiques des violences subies. Jòzefa Kapusta écrit : « Oh ma chère Madame et Mère, je suis dans un très mauvais état parce qu’ils me battent et me traitent comme un chien. Je vous ai écrit […] pour vous dire comment ils ont fait avec moi, les valets et le patron pour me prendre de force » (p. 176). Beaucoup se sentent captives : « ici, c’est comme être en déportation en Sibérie » écrit Joanna Czubak (p. 75). On lit aussi la volonté de se sortir de situations dramatiques, l’une d’elles se renseignant sur les possibilités de porter plainte contre son patron, et le poids des contraintes administratives (livret de paye – souvent confisqué –, carte d’identité à renouveler, etc.) qui compliquent leur quotidien. Les demandes relatives à des grossesses non désirées, parfois suite à un viol, et la recherche de solutions pour faire garder un enfant sont fréquentes. Avec l’aide de l’inspectrice, certaines placent leur enfant en nourrice ou en institution. Une mère envisage d’abandonner le sien, car si elle devait le garder, elle serait « dans une grande pauvreté » et aurait de la difficulté à trouver un patron (p. 122). Dans le chapitre 5, Maryla Laurent analyse un dossier qui porte sur un infanticide. Le chapitre qui suit (Monika Salmon-Siama) reconstitue, à partir d’une cinquantaine de lettres, le parcours compliqué mais aussi la détermination d’une jeune femme qui arrive en France en 1931 à l’âge de 21 ans, travaille chez « des gens bons » (mais qui la payent trop peu) et devient mère. Le dernier chapitre (Maryla Laurent) retrace la biographie de l’inspectrice Julie Duval (1875-1957). Au début de l’enquête, les chercheuses ne savaient rien d’elle et découvrent, à l’aide de différentes sources, un parcours saisissant. Née à Lwów, ville autrichienne mais revendiquant sa polonité, fille d’un ingénieur, elle est scolarisée dans un collège qui forme l’élite sociale féminine. Elle appartient à la génération des premières diplômées. Dotée d’une formation littéraire2 et passée par l’École industrielle nationale de Lwów, Julia Lachowicz émigre en France où, étudiante à la Sorbonne, elle obtient un certificat d’études françaises en 1903 et épouse un étudiant corrézien dont elle divorce en 1932. Elle retourne ensuite dans sa région natale où naît son fils puis rentre en France où elle est infirmière de la Croix-Rouge pendant la guerre. Enseignante et impliquée dans l’action sociale au Maroc pendant quelques années, elle est ensuite de retour en France et fréquente les cercles diplomatiques et intellectuels parisiens. Elle écrit à ce propos : « Plus je suis dans le monde, plus je me sens seule. Ce vide, cette légèreté me rendent abominablement triste » (p. 256). C’est peut-être la raison qui la pousse, alors âgée de 55 ans, à se tourner vers le service social. Après deux ans d’études à l’École sociale de l’association des surintendantes, elle est affectée à Tours à la tête du comité. Tout en ayant une approche assez distanciée, souhaitant maintenir un équilibre « sans parti pris » (p. 253) dans le cadre de son travail intense (922 inspections entrois ans), Julie Duval est une femme révoltée par l’injustice : elle dénonce les limites du comité pour régler les problèmes rencontrés et l’incurie de l’administration, contre laquelle elle livre, selon ses mots, des « luttes épiques » (p. 254). Elle met aussi en évidence l’épuisement au travail des ouvrières agricoles et voudrait le voir reconnu comme maladie professionnelle. Portant un regard lucide sur les inégalités, elle appelle de ses vœux un code du travail pour le monde agricole qui permettrait de sanctionner les abus d’employeurs qu’elle qualifie d’« esclavagistes » (p. 252). Cette publication, qui comprend la reproduction de documents (lettres, contrat, photos, rapport, etc.), doit être saluée. D’une part, elle rend visible un pan de l’histoire des immigrantes relativement peu connu, d’autre part, elle restitue des fragments de vie souvent dramatiques et « la parole de ces femmes » (p. 14) mais aussi celle de Julie Duval, « intellectuelle en action » (p. 235) auprès des migrantes3.

Linda Guerry


  1. Les inspectrices devenues « assistantes sociales » continuent cependant d’orienter leur action vers les femmes travaillant dans l’agriculture. Voir L. GUERRY, Le genre de l’immigration et de la naturalisation. L’exemple de Marseille (1918-1939), Lyon, ENS Éditions, 2013, p. 100-101.
  2. Elle est l’auteure d’un livre : J. Laguirande-Duval, Contes et légendes de Pologne, Paris, Librairie Fernand-Nathan, 1929. La correspondance avec son époux fait découvrir ses compétences de critique littéraire.
  3. Sur cette génération de femmes diplômées qui travaillent auprès des migrantes, voir L. CHIBRAC, Les pionnières du travail social auprès des étrangers. Le service social d’aide aux émigrants des origines à la Libération, Paris, Édition de l’École nationale de la santé publique, 2005. Ce service (SSAE), qui a été sollicité pour trouver des travailleuses sociales pouvant exercer la fonction d’inspectrice à la tête des comités, prend d’ailleurs un rôle important dans la gestion des comités de service social de la main-d’œuvre étrangère qui leur succèdent en 1939.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays