Stephen D. Carls, Louis Loucheur, ingénieur, homme d’État, modernisateur de la France, 1872-1931, 2000

Carls (Stephen D.), Louis Loucheur, ingénieur, homme d’État, modernisateur de la France, 1872-1931. Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2000. 333 pages. Préface d’Emmanuel Chadeau.

par Alain Chatriot  Du même auteur

Publiée originellement en 1993 aux États-Unis, mais issue d’une recherche plus ancienne (1982), cette biographie est un travail universitaire, dans la veine historiographique de ceux de Richard F. Kuisel, qui sort de l’ombre une figure méconnue et importante du premier tiers du XXe siècle français. Dans sa préface, Emmanuel Chadeau, dans un de ses derniers textes, insiste sur le rôle de Louis Loucheur comme « modernisateur » de la France, figure originale de l’ « industriel-citoyen » entrant en politique.

Né à Roubaix dans une famille modeste, Loucheur fait l’École polytechnique avant de commencer une carrière comme ingénieur de la construction aux Chemins de fer du Nord. Il est rapidement associé, avec un camarade de l’X, Alexandre Giros, dans une Société Giros et Loucheur (bientôt connue par son nom télégraphique Girolou), qui se spécialise dans la construction de ciment armé. L’évolution capitalistique amène en 1908 à la fondation de la Société générale d’entreprises (SGE). L’ampleur de l’activité de Loucheur l’amène à se lier avec le monde politique. Pendant le début de la guerre, il apparaît dans les cercles gouvernementaux comme un innovateur dynamique, s’adaptant aux demandes en termes d’armement. En décembre 1916, face à la crise de l’artillerie lourde, Loucheur devient sous-secrétaire d’État à l’Armement et aux Fabrications de guerre, véritable expert au côté du Ministre Albert Thomas. Carls souligne la différence des deux entourages ministériels, entre les normaliens de Thomas et les collaborateurs de Loucheur, surtout des polytechniciens et des hommes du secteur privé. Très rapidement, Loucheur s’affronte à l’administration (et à l’équipe même de Thomas) sur les questions de main-d’œuvre. Il intervient également dans les débats sur les matières premières, le charbon et l’acier. Carls insiste sur ces différences de cultures entre le monde administratif et les ambitions et expériences de Loucheur. À partir de septembre 1917, dans le gouvernement Painlevé, puis dans celui de Clemenceau, Loucheur remplace Thomas au Ministère de l’Armement. Il s’occupe alors des questions aéronautiques, avant d’être confronté aux crises sociales et aux grèves. Proche de Clemenceau, il participe à l’organisation du Haut commandement unique ; mais la fin de la guerre le voit mis en cause par les parlementaires.

La transition vers l’après-guerre pose la question du rôle d’un homme appelé à la politique d’abord comme un expert technique. En novembre 1918, il prend le portefeuille de la Reconstitution industrielle et travaille comme Clémentel à cette transition, véritable démobilisation de l’appareil étatique, qui avait fortement crû pendant quatre ans. À la conférence de la Paix en janvier 1919, il est le principal conseiller économique de Clemenceau et intervient directement dans les discussions avec Lloyd George. Il est ainsi reconnu comme un négociateur de premier plan sur les questions économiques internationales. Il est élu député pour la Fédération républicaine en novembre 1919, malgré une campagne de presse dénonçant un « profiteur de guerre ». Pour Carls, Loucheur est au sommet de son influence sur les questions économiques pendant cette « année charnière de 1919 ». Il se distingue alors par son activité parlementaire, s’intéressant aux chemins de fer et aux habitations à bon marché, avant de redevenir Ministre, aux Régions libérées. Il est alors confronté à la dimension financière de la reconstruction, et il négocie à Wiesbaden avec Rathenau à l’été et à l’automne 1921 la question des réparations allemandes.

Pour la période 1922-1925, S. Carls parle de « traversée du désert », même si Loucheur conserve un rôle parlementaire important. Il est alors associé à un groupe de modernisateurs de l’économie française. Durant son court passage au Ministère du Commerce au printemps 1924, il participe à la rénovation d’un Conseil du Commerce, à la clarification des rapports de l’État et de la Compagnie française des pétroles. Puis Loucheur intervient de plus en plus dans les débats financiers, avant de prendre la rue de Rivoli fin novembre 1925, pour y échouer dans le cadre de la crise du franc.

Les dernières années de son activité, sur lesquelles S. Carls est hélas plus bref, voient Loucheur jouer un rôle actif dans la conférence économique internationale à Genève en 1927, montrant ses liens avec les Français de Genève, liés aux organes de la Société des Nations et de l’Organisation Internationale du Travail. Enfin, de juin 1928 à février 1930, Loucheur est Ministre du Travail (on peut consulter à ce sujet le numéro de la revue Vie Sociale intitulé « le social et l’urbain : autour de l’année 1928 », 1999, 3-4). Il fait alors voter la loi sur le logement qui porte son nom en juillet 1928. Il doit participer à la mise en place de la loi sur les assurances sociales, votée en avril 1928 dans un climat très polémique. Il tente enfin, mais sans succès, de faire passer une loi sur le règlement des conflits collectifs du travail. Autant d’activités qui reflètent la part prise par Louis Loucheur dans les réalisations du programme de la réforme sociale, élaborée au début du siècle et expérimentée dans le laboratoire administratif et social que fut la Première Guerre mondiale. Atteint d’une affection cardiaque grave, Loucheur meurt le 22 novembre 1931.

Une somme donc, à la fois sur l’administration de la guerre (le livre s’inscrivant ici dans une tradition historiographique anglo-saxonne illustrée entre autres par les travaux de M. Fine, J. N. Horne ou J. F. Godfrey), sur la démobilisation, à travers les négociations de paix et les questions concernant la reconstruction, sur un des acteurs des milieux de la réforme économique et sociale, et sur la vie politique de la France des années 1920.

Si on peut se féliciter de la traduction assez rapide de cet ouvrage chez un éditeur universitaire, on regrettera cependant la très faible actualisation de la bibliographie de l’ouvrage (par exemple, sur la question technocratique, sur l’histoire de la construction européenne ou sur l’activité de Loucheur comme entrepreneur). De même, alors que la plupart des sciences sociales semblent avoir assimilé aujourd’hui les conséquences des remises en cause de la forme biographique, l’ouvrage peut sembler de construction très classique (et surtout descriptive), n’échappant pas toujours au finalisme et aux jugements de valeur (parfois hagiographiques, et même quelque peu naïfs) sur une personne, finalement interrogé souvent seulement pour elle-même et non pour les mouvements et débats de la période dans lesquels elle s’insère.



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