Stéphane SIROT, Le syndicalisme, la politique et la grève, France et Europe, XIXe-XXIe siècle.

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

Stéphane SIROT. – Le syndicalisme, la politique et la grève, France et Europe, XIXe-XXIe siècle, Nancy, Éditions Arbre bleu, 2011, 357 p.


Cet ouvrage de Stéphane Sirot est la première publication une maison d’édition nouvellement créée à Nancy par l’historien Éric Belouet. Stéphane Sirot, à qui l’on doit un ouvrage sur La grève en France. Une histoire sociale, XIXe-XXe siècle[1] et un essai intitulé Les syndicats sont-ils conservateurs ?[2], réédite ici quinze articles ou contributions présentés lors de colloques et publiés entre 1997 et 2008 dans diverses revues d’histoire ou ouvrages collectifs. Cette réédition est augmentée d’un chapitre inédit intitulé « Les syndicats ont-ils délégitimé la grève ? »[3] et d’une longue conclusion également inédite. Ces contributions s’organisent en trois ensembles intitulés : « Syndicalisme et champ politique ; une passion française », « La grève, une pratique au cœur de l’action syndicale » et « Le syndicalisme des électriciens-gaziers en France, un  mouvement social représentatif et singulier ». Elles couvrent une période allant de la Belle Époque à ce « quatrième âge du syndicalisme », fruit de la crise de l’État social, en passant par l’entre-deux-guerres (brièvement) et les Trente Glorieuses . Elles concernent principalement la France, mais présentent à plusieurs reprises une dimension comparative avec le reste de l’Europe.



Il peut être commode pour les étudiants et les chercheurs de disposer d’articles ainsi rassemblés, en particulier lorsque certains ont été publiés dans des revues quelque peu confidentielles n’ayant pas encore fait l’objet d’une numérisation. L’utilité est indéniable pour les textes reposant sur des sources premières ou traitant de sujets spécifiques : ainsi le chapitre introductif (dont le statut d’introduction ne relève pas d’une parfaite  évidence) consacré au syndicalisme dans le bâtiment dans la France du début du XXe siècle ou  quelques uns des chapitres relatifs au syndicalisme des électriciens-gaziers. L’intérêt d’une telle publication paraît moindre en revanche pour les articles qui présentent davantage un caractère de synthèse, appuyée, il est vrai, sur une solide maîtrise de la bibliographie existante. Ces chapitres contiennent en effet et tout naturellement des développements déjà bien connus (où se sont parfois glissées quelques erreurs : le 1er mai 1890 ne se donne pas explicitement pour une journée de grève et le régime de Vichy a dissous les confédérations ouvrières et patronales mais non les syndicats, ce qui, du reste, n’est pas indifférent au regard des relations syndicats-politique, au cœur de l’ouvrage). Les fréquentes répétitions, conséquence obligée du parti pris adopté par cet ouvrage, et la taille de  la synthèse tentée sous le titre de « conclusion » incitent à se demander s’il n’eut pas été préférable de s’engager dans un vrai travail de réécriture  susceptible d’offrir au lecteur un essai à la mesure des objectifs énoncés dans un préambule qui se réclame de Robert Castel et d’une confrontation du syndicalisme aux « métamorphoses de la question sociale  survenues depuis la Révolution sociale à nos jours ».



L’ouvrage laisse un goût d’inachevé, d’autant plus dommageable qu’il avance un certain nombre de thèses qui, si elles ne sont pas toujours totalement originales,  méritent du moins d’être présentées et discutées: ainsi, le primat de la grève sur le syndicat à l’origine d’une culture de la conflictualité, caractéristique de la France, la capacité du syndicalisme révolutionnaire et, longtemps, du syndicalisme de manière plus générale, à se faire le vecteur d’une utopie transformatrice. Ce qui vaut pour ces caractères de longue durée vaut à plus fort titre pour les analyses relatives au « quatrième âge du syndicalisme », qui voit le syndicat se muer en une « agence sociale » ainsi que l’a conceptualisée Pierre Rosanvallon, et pour la lecture critique des rapports redéfinis que les syndicats entretiendraient avec la grève.



Ces développements consacrés à la crise du syndicalisme s’inscrivent dans une littérature surabondante. Ils paraissent ici marqués par une nostalgie de « l’autonomie ouvrière » et par un désenchantement qui glisse au jugement de valeur ou à des manières de condamnation, perceptibles dans l’usage de termes tels la « domestication des syndicats », des syndicats privés de leur rôle de transformation sociale , dépourvus de « projet politique autonome » et  soupçonnés pour ne pas dire accusés de « délégitimer de la grève[cf1] ».



Mais en l’état, le morcellement de la démonstration et le caractère d’interventions qui prenaient tout leur sens dans le contexte pour lequel elles ont été écrites peuvent tourner court dès lors qu’on les isole et interdisent à l’ouvrage de prendre en compte tous les éléments nécessaires à qui veut s’essayer à penser la crise du syndicalisme et sa possible reconstruction : ainsi la disparition-recomposition du travailleur collectif, l’internationalisation, les projets et les valeurs sous-jacentes à un syndicalisme pensé au niveau européen et international, autant d’aspects décisifs sur lesquels cet ouvrage, de par sa nature, fait silence ou presque et pour lesquels on se reportera utilement à l’édition revue et augmentée de l’ouvrage de Jean-Marie Pernot[4], propre à approfondir le débat qui n’est ici qu’amorcé.



[1] Paris, Odile Jacob, 2002.


[2] Paris, Larousse, 2008.


[3] La réflexion se développe à partir d’une lecture critique de l’ouvrage de Gerald Friedman (Regniting the Labour Movement : Restoring Means and Ends in a Democratic Labor Movement, Londres, Routledge, 2008)


[4] J.-M. Pernot, Syndicats : lendemains de crise ?, Paris, Folio, 2010, nouvelle édition revue et augmentée.




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