Stéphane Michonneau, Barcelone. Mémoire et identité 1830-1930, 2007

Stéphane Michonneau, Barcelone. Mémoire et identité 1830-1930. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, 349 pages, « Histoire ».

par Phryné Pigenet  Du même auteur

En ces temps où les combats pour la « mémoire historique » repartent de plus belle en Espagne après la longue période d’amnésie volontaire pour cause de délicate transition démocratique, l’ouvrage de Stéphane Michonneau arrive à point nommé, moins comme intervention dans les débats actuels sur le franquisme – le livre s’achève à l’orée de la Seconde République -, mais parce qu’il permet de comprendre la constitution progressive, jusqu’au premier quart du 20e siècle, d’une mémoire catalaniste marquée par les hésitations des élites catalanes. Dans un premier temps, celui de l’évergétisme et de la reconstruction du passé, ses composantes barcelonaises, fascinées par la modernité, souhaitaient doter l’État libéral des référents idéologiques et symboliques qui lui manquaient. L’échec de cette intégration politico-culturelle à visée hégémonique, contradictoire avec les succès remportés sur le terrain industriel, façonna une mémoire originale fondée sur une pratique commémorative souvent décalée avec celle du reste de la péninsule. Ces enjeux soulignés, l’auteur s’attache à expliquer comment le conflit mémoriel tourna en faveur des élites barcelonaises qui réussirent à faire partager leur dispositif à la quasi-totalité du corps social au détriment des mémoires républicaine, monarchiste-centraliste ou populaire.

L’ouvrage s’organise en trois parties. Les deux premières relatent les caractéristiques successives de la politique mémorielle, libéral-provincialiste d’abord, catalaniste ensuite, et leurs limites. La troisième partie, plus sociologique, analyse les acteurs, les formes et les lieux de la commémoration. Outre l’originalité de la démarche, reprise de Pierre Nora, mais jusque là peu explorée par les historiens espagnols, la qualité de l’ouvrage tient à la finesse d’analyses qu’étaye une large érudition.

Deux aspects ont particulièrement retenu notre attention. En premier lieu, l’étude des réactions de la bourgeoisie municipale au projet urbanistique d’Ildefons Cerda, ingénieur des Ponts et Chaussées dont les conceptions démocratiques sont à l’origine d’un Ensanche illimité pour éviter la spéculation, avec édification d’un réseau de voies publiques strictement identiques, sans hiérarchisation des espaces ni différenciation des fonctions, ceci afin de promouvoir un certain égalitarisme et aplanir les tensions sociales. Si les élites locales, pourtant à l’origine d’une industrialisation propice à l’urbanisation, partagent avec Cerda une vision quelque peu mythique du monde rural à l’origine de la création des mansanas, îlots symétriques de 113 mètres de côté et reproduction idéalisée de la ferme catalane, elles s’éloignent de ses conceptions uniformisatrices et critiquent en particulier la relégation du centre ancien au rang de district semblable aux autres. Ainsi n’ont-elles de cesse de modifier et d’altérer ce plan à travers le percement de voies de pénétration, sources d’une spéculation foncière contraire au projet initial. Elles veillent, en outre, à privilégier une toponymie rappelant le nom des anciennes institutions catalanes, des provinces contrôlées par la couronne d’Aragon, ou célébrant encore les héros ou les gloires culturelles catalanes, au mépris de ce que souhaitait son promoteur qui, sur le modèle de l’urbanisme du Nouveau Monde, préconisait de désigner les rues et les avenues par des numéros.

Autre temps fort de l’ouvrage, l’attention portée au monument à Colomb. Erigé à l’occasion de l’exposition universelle de 1888, il illustre les valeurs du libéral-provincialisme. Libéral puisque laïc et favorable au progrès technique, il n’est pas moins réactionnaire par son apologie de l’armée et des conquêtes impériales Avant d’être détrôné par le catalanisme, ce courant apparaît comme l’ultime tentative d’« espagnoliser la Catalogne » tout en assurant une catalanisation de l’Espagne pour le plus grand profit des élites industrielles. Premier monument de cette envergure, il initie le culte à Colomb, mais contrairement à tous ceux qui lui succéderont à partir de 1892, sur la lancée du quatre centième anniversaire de la découverte de l’Amérique, il ne célèbre pas plus Isabelle la Catholique que le christianisme. Le Colomb à l’honneur à travers le monument barcelonais est le découvreur, l’expert, celui qui a doté l’Espagne d’un vaste empire commercial. On comprend mieux dans ces conditions, que les élites catalanes aient peu contribué, en 1892, au financement des statues érigées avec le soutien des instances centrales.

L’irruption de nouvelles catégories sociales sur la scène politique barcelonaise scelle l’échec d’un « caciquisme éclairé » catalan. Dans les premières années du vingtième siècle émergent de nouveaux rites commémoratifs qui sollicitent une participation populaire plus ample que par le passé. La Lliga, parti nationaliste, saura gérer jusqu’à la crise de la Restauration cette démocratisation et façonner une mémoire collective que les républicains radicaux ne pourront pas lui disputer, mais qui sera récupérée par les républicains catalanistes quand les dirigeants de la Lliga feront le choix de la dictature.

Si l’ouvrage permet ainsi d’appréhender les fondements mémoriels du catalanisme politique, le lecteur reste cependant sur sa faim pour tout ce qui touche les mémoires concurrentes. Comment expliquer que la Barcelone républicaine n’ait pas été capable d’opposer une alternative mémorielle à celle des élites ? Dans le chapitre qu’il consacre à cette importante question, l’auteur met l’accent sur la division entre républicains catalanistes et radicaux lerrouxistes, il souligne les résistances d’une culture républicaine fortement ancrée dans la tradition émeutière devant un rituel d’ordre. Pour aussi justifiée que soit l’étanche frontière tracée par les générations successives d’édiles et d’évergètes locaux entre les Ramblas d’un côté et le Passeig de San Joan de l’autre, on peut douter que les républicains de tous bords, le puissant mouvement associatif, culturel, mutualiste et syndicaliste du début du 20e siècle, n’aient eu d’autre choix que d’accepter la politique de mémoire dominante. N’aient pu honorer les mêmes dates ou les mêmes héros à travers leurs propres registres interprétatifs. Dans quelle mesure ces interprétations pouvaient-elle contaminer la mémoire officielle ? Le fait qu’aucune statue d’homme illustre n’ait été érigée dans le Raval, un des quartiers les plus pauvres de Barcelone, signifie-t-il pour autant que les hommes et les femmes qui vivaient dans ce quartier ne disposaient d’aucune référence historique, hormis celles que les élites voulaient bien leur accorder ? On sait ce que l’on doit à la littérature catalane (quelle que soit la langue utilisée) comme vecteur d’une mémoire républicaine que le franquisme s’efforça d’éradiquer dans sa double dimension. N’existait-il pas de vecteurs similaires dans la Barcelone populaire des années 20 ? Ces interrogations n’atténuent certes pas l’intérêt pris à la lecture de ce brillant ouvrage qui séduira aussi bien les spécialistes par les éclairages nouveaux et complexes qu’il propose, que les amoureux de Barcelone qui découvriront une ville insolite – par exemple le parcours du Pueblo Español – souvent ignorée des guides de voyage.



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