Stefan Heinz, Moskaus Söldner? Der Einheitsverband der Metallarbeiter Berlins: Entwicklung und Scheitern einer kommunistischen Gewerkschaft

par Constance Margain  Du même auteur

Stefan HEINZ. – Moskaus Söldner? Der Einheitsverband der Metallarbeiter Berlins: Entwicklung und Scheitern einer kommunistischen Gewerkschaft. Hamburg, VSA-Verlag, 2010, 572 pages.


Qu’est-ce que le syndicalisme communiste? Ce thème est mal connu en France, tout particulièrement si l’on rend compte du syndicalisme communiste en Allemagne entre les deux-guerres. La thèse publiée en 2010 de Stephan Heinz, de la Freie Universität de Berlin, permet de connaître un pan de cette histoire.

Au printemps 1928, lors du 4ème congrès du Profintern (Internationale Syndicale Rouge, fondée en 1921), son dirigeant Alexandre Losowski annonce que, sous certaines conditions, la fondation de syndicats indépendants est possible. Il ne s’agit donc plus de noyauter les syndicats sociaux-démocrates. Cette orientation s’inscrit dans la stratégie de lutte contre la social-démocratie et ses syndicats, actée lors du 6ème congrès de l’Internationale communiste, au cours de l’été 1928.

En Allemagne, le parti communiste allemand (KPD) se montre hostile à cette politique, par la voix de Fritz Heckert (dirigeant de la cellule syndicale du KPD). Néanmoins, le KPD finit par obtempérer aux ordres de Staline qui, lors d’un discours tenu le 19 décembre 1928, dénonce « le danger droitier dans le parti communiste allemand » et prône la création d’« associations de masses de la classe ouvrière ». Le danger droitier pour Staline est le « social-démocratisme », les forces capitalistes qui préparent la guerre contre l’URSS avec l’aide de la social-démocratie… Ainsi, les syndicalistes communistes allemands sont invités à rejoindre en 1929, le RGO (Die Revolutionäre Gewerkschafts-Opposition: opposition syndicale révolutionnaire), nouvellement fondé. Fritz Heckert continue toutefois de s’opposer au Profintern sur la fondation de syndicats rouges, qui risquent d’éloigner le KPD des masses et des entreprises où se joue « 99% » du travail syndical communiste (p.105). Finalement lors du 5ème congrès du Profintern (août 1930), le rôle du RGO se précise : neuf « syndicats rouges » (chez les marins et les dockers, les cheminots, les mineurs, dans le bâtiment, chez les paysans, dans le textile…) sont créés en théorie et sont liés au RGO.

Stephan Heinz étudie l’un d’eux: le syndicat uni des ouvriers de la métallurgie de Berlin (Der Einheitsverband der Metallarbeiter Berlins ou EVMB). La branche industrielle berlinoise de la métallurgie est une des plus importantes d’Allemagne et compte près de 400 entreprises (dans la construction de locomotives, machines, outils, produits de consommation courante, etc.) Le nombre d’adhérents atteint un pic de 19 881 adhérents en décembre 1931, pour une branche qui compte 72 000 ouvriers et 33 000 employés (p. 487). Le syndicat est fondé en Allemagne le 4 novembre 1930.

Ce sont donc les rapports d’autonomie ou de dépendance du syndicat avec le KPD qui intéressent l’auteur. Sa thèse principale est de montrer que le syndicat n’est pas un simple objet aux mains du Komintern et de Staline, mais que son développement repose sur le point de vue erroné des communistes allemand, du climat politique dans le mouvement ouvrier. En effet, le mouvement syndical communiste berlinois ne prend en compte ni les conditions économiques, ni les affrontements politiques de l’époque. L’auteur fait remarquer que ce syndicat est perçu comme un objet expérimental au sein du KPD et ses dirigeants s’en distancient dès le début de 1932. De plus, ce secteur syndical a une longue expérience de la lutte, depuis la Première Guerre mondiale, ce qui contribue à alimenter son autonomie vis-à-vis de la centrale communiste. Cela ne manque pas de provoquer des conflits au sein du KPD entre les partisans d’un noyautage communiste, dans les syndicats sociaux-démocrates par exemple, et l’EVMB qui refuse cette stratégie.

Le livre met également en lumière les liens complexes entre les syndicats sociaux-démocrates et la base communiste, en soulevant la question du lien entre programme politique et engagement de terrain. Cependant si la stratégie révolutionnaire est difficile à propager auprès des adhérents du syndicat, cela n’empêche pas la radicalisation des ouvriers pendant la période de crise économique.

La particularité de l’emploi dans cette branche est sa féminisation (environ 36 000 femmes en 1930), due au fait que les femmes reçoivent un salaire bien inférieur à celui des hommes. Les militantes comptent pour 30% des adhérents, sans toutefois être représentées à la hauteur de leur engagement dans les instances de l’organisation. Ce succès s’explique par le fait que l’EVMB milite en faveur d’une hausse des salaires des femmes. De la même manière, l’EVMB cherche à s’attacher les apprentis ou les jeunes travailleurs. Les chômeurs, les ouvriers inorganisés sont aussi dans l’orbite du syndicat qui a comme objectif une unification des ouvriers métallurgistes contre la bureaucratie syndicale (p.171) et s’appuyant sur la tradition des syndicats dits libres (donc non liés aux syndicats sociaux-démocrates, d’obédiences chrétiennes).

Cette diversité des militants explique que les revendications de l’EVMB sont tout à la fois catégorielles et générales pour toucher le maximum d’ouvriers : semaine des 40 heures, suppression des heures supplémentaires, refus des baisses de salaires et combats pour leurs augmentations, salaires égaux garantis pour les jeunes et les femmes, garantie de « congé parental » (vacances) de 8 semaines avant et après l’accouchement, droit de grève illimité pour les apprentis et instauration de la journée de 6 heures pour les jeunes ouvriers, soutiens pour les ouvriers mis au chômage, demande de mise en place d’une caisse nationale de sécurité sociale, etc.

C’est par les grèves que ces revendications sont appuyées. Cette forme d’action est liée à la volonté des communistes de déstabiliser la République de Weimar et de porter les conflits économiques vers une crise politique et sociale pour instaurer la dictature du prolétariat sous la forme « modèle » de l’URSS. Les grèves et les manifestations se succèdent en 1932, sans que ni le KPD dans son ensemble, ni l’EVMB en particulier, ne prennent en compte le danger fasciste tout en surestimant le danger social-fasciste (SPD).

Le bureau de l’EVMB dans la Münzstrasse (24) à Berlin, est fermé le 3 février 1933, soit 4 jours seulement après la désignation d’Hitler par le Maréchal Hindenburg au poste de Chancelier. Les arrestations se succèdent. Dans ces premiers mois de la dictature nazie, l’objectif est de maintenir le contact entre militants et de faire passer les informations par l’intermédiaire d’un réseau de courriers entre la direction du syndicat et le personnel dans les entreprises. Des rencontres secrètes permettent d’identifier les possibilités de distribuer de la littérature illégale ou de rendre compte de l’atmosphère à l’intérieur des entreprises pour évaluer l’insatisfaction des ouvriers. Cette résistance est plus spontanée que stratégique. Ainsi les premières rencontres se font dans des bois autour de Berlin (p.289). A partir d’août 1933 et jusqu’à janvier 1934, l’EVMB tente de se reconstruire mais la Gestapo brise toutes ces tentatives. Stephan Heinz montre qu’il existe une pluralité de réseaux de résistance, à l’intérieur de l’EVMB comme du parti qui les lie ou les oppose, ce qui ne manque pas de densifier la problématique. Quoiqu’il en soit, si la résistance se fait hors KPD dans certains cas, lors du 7ème congrès du Komintern, en 1935, la thèse du « social-fascisme » est abandonnée. L’EVMB, né suite à l’adoption de cette stratégie, est alors condamné à disparaître.

Dans le dernier chapitre de son livre, Stephan Heinz étudie des biographies de militants. S’il n’évoque pas le terme de « prosopographie » car il s’agit d’une étude de 68 personnes qui n’est pas systématique, cette tentative de « biographie collective » (p.354) alimente la dimension historico-sociale de l’EVMB par l’étude de la composition, de la culture et de la socialisation des militants. On peut regretter que cette analyse n’accompagne pas l’étude au fur et à mesure de son déroulement, mais fasse l’objet d’un chapitre à part. Si l’objectif est de lier histoire politique décidée « en haut » et action « à la base » des acteurs avec leur culture et leurs socialisations différentes, ce découpage peut paraître arbitraire. Il s’agit toutefois d’un choix pertinent si l’on considère ces biographies comme un thème en soi. Ces biographies collectives permettent d’élargir et d’approfondir l’histoire du syndicat, d’autant plus que certains militants ont été des résistants au nazisme. Ce choix de la résistance est le fait d’une trajectoire particulière que l’étude des biographies permet de mettre en avant.

Le livre de Stephan Heinz a été loué par les meilleurs spécialistes de l’histoire du syndicalisme en Allemagne (comme Siegfried Mielke ou Bodo Zeuner). Ce travail de thèse repose sur un dépouillement exhaustif des archives allemandes et américaines, très nombreuses sur le sujet. Il apporte un éclairage notable car travaillé au plus proche des sources, à l’histoire du mouvement syndical communiste. Toutefois, on peut regretter que cette étude ne s’appuie pas suffisamment sur les archives du RGASPI (Centre russe pour la conservation des archives en histoire politique et sociale, Moscou). En outre, Stephan Heinz a utilisé exclusivement les archives du Komintern (fonds 495/3 et 495/ 293) et non celles du Profintern (fond 534). La focale d’étude aurait pu être différente sans que l’on puisse savoir si les résultats de recherche auraient été plus probants car l’histoire de ce syndicat des métallurgistes communistes est principalement ancrée dans un tissu militant local. De plus, tout l’intérêt de cette thèse est de montrer l’autonomie du syndicat à la base face au KPD.

L’étude de Stephan Heinz est celle, pionnière et détaillée, d’un jeune historien ayant choisi une problématique originale qui complexifie et interroge les relations entre le nazisme et le communisme, sans jamais céder à une quelconque simplification pour permettre l’analyse d’un moment critique de l’histoire du mouvement ouvrier allemand.


Constance Margain





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