Sophie Delaporte, Les médecins dans la Grande Guerre 1914-1918

Delaporte (Sophie), Les médecins dans la Grande Guerre 1914-1918. Paris, Bayard, 2003, 224 pages.

par Christian Chevandier  Du même auteur

Des pertes considérables, des blessures abominables, des horreurs sans nom. Les médecins français des années 1910 n’étaient pas préparés aux épreuves qu’ils devaient affronter, de la gravité des atteintes au corps à l’afflux des blessés, à tel point que les médecins de l’arrière, les plus expérimentés pourtant, éprouvaient quelque difficulté à concevoir même ce que pouvait être l’exercice de la chirurgie du champ de bataille : « Distanciation, déréalisation de l’événement guerrier : les notes de “ceux de l’avant” ne pouvaient combler cette lacune cognitive. Surtout, elles ne pouvaient dire l’indicible » (p. 57). Si Frédéric Rousseau avait abordé la pratique médicale, jusqu’à ces dernières années, nous savions somme toute peu de choses à propos des praticiens pendant la Première Guerre mondiale. Déjà auteur d’un ouvrage sur les Gueules cassées, Sophie Delaporte nous guide ici dans le monde médical pendant la Première Guerre mondiale, deux ans après la parution des carnets de l’aspirant Laby, ce jeune santard qui nous avait, lui, amené dans les tranchées. Pour cela, elle s’appuie largement sur la littérature médicale, les articles et ouvrages professionnels, se montrant circonspecte face aux témoignages littéraires qui lui paraissent épurés de tout caractère médicalisé.

L’ouvrage se présente en trois parties, en trois dilemmes. La première est consacrée aux blessures au ventre et aux questions que se posaient médecins et chirurgiens à leur propos, sur ce qui pouvait être le plus nocif, l’abstention (primum non nocere) ou une intempestive intervention. La deuxième partie nous confronte aux blessures aux membres et à l’alternative face à laquelle elles plaçaient les médecins, la conservation au risque de l’infection ou l’amputation, en une dynamique tout au long de la guerre qui a fait que l’on a amputé de moins en moins, et à un niveau de plus en plus rapproché de l’extrémité du membre. Outre les pratiques et les choix des médecins, ce sont aussi les malheurs, les souffrances des soldats, des blessés qui sont étudiés. Leurs mutismes également, lorsque les blessés au ventre sont restés silencieux, n’ont pas constitué d’association contrairement aux amputés. Et pourtant, ces derniers éprouvaient la plus grande difficulté à dire leurs maux, l’humiliation de l’amputation, la douleur fantôme du membre qui n’est plus là.

Nicolas Offenstadt avait attiré notre attention sur le rôle de certains médecins dans les tranchées, la participation active de quelques-uns d’entre eux à une répression meurtrière par le dépistage, loin d’être rigoureux d’ailleurs, des mutilations volontaires. Ce thème est traité dans la dernière partie de l’ouvrage, dont le titre est bien l’alternative telle qu’elle se présentait : « Soigner ou juger ? ». Face aux phénomènes de refus de soins et d’automutilation, malaisés à évaluer avec précision, l’autorité militaire assignait aux médecins une mission d’expertise qui leur donnait un rôle bien loin des engagements du serment d’Hippocrate. Mais l’éthique médicale reste « très prégnante sur ce sujet entre 1914 et 1918 »; face à ces tentatives pour se soustraire au feu, les praticiens se révèlent plutôt indulgents. Et l’auteur de se demander si ce n’est pas là signe d’une « prise en compte progressive des souffrances infligées par l’expérience de la guerre aux combattants » plutôt que la manifestation d’une volonté de désengagement à l’égard des tribunaux militaires.

Sophie Delaporte s’attarde longuement sur un cas particulièrement douloureux, celui de ce zouave chez lequel l’aliéniste Clovis Vincent tente de discerner par la pratique du « torpillage » des velléités de simulation. Si « la réponse thérapeutique très personnelle prônée par [ce médecin] s’inscrit dans l’ensemble de l’arsenal thérapeutique apporté par le monde médical aux troubles mentaux et nerveux de guerre » (p. 163), les tourments dont le malade est l’objet deviennent un sujet d’indignation et le soutien apporté à Vincent par Justin Godart, alors secrétaire d’État au Service de santé, contribue à affaiblir plus encore l’image de cette institution militaromédicale déjà bien discréditée. En définitive, cette méthode particulièrement brutale, en dépit du soutien apporté à la hiérarchie militaire et, contre le droit du patient, par l’Académie de médecine et d’autres institutions médicales, malgré l’instruction menée par le capitaine Poulle, « l’impuissance à faire accepter un traitement à un patient » finit par conduire le Service de santé « dans une impasse » (p. 174-175). Hospitalisé dans un autre service, soigné alors par un autre neurologue qui manifeste une indéniable volonté d’apaisement, le malheureux zouave obtient peu ou prou gain de cause, démontrant ainsi la prévalence de son refus d’un traitement. Cette affaire est à l’origine d’un débat où « le droit de la Nation » s’oppose au « droit du soldat blessé » (l’auteur reprend ici des titres d’articles consacrés à cette controverse), sans que la déontologie médicale y soit toujours perdante même s’il est courant que, sur le champ de bataille comme dans les hôpitaux militaires, le médical s’incline devant le militaire.

Grâce à cet ouvrage, nous comprenons mieux maintenant ce que fut l’expérience de ces médecins, mal préparés à ce qu’ils ont vécu. Mal préparés à la guerre bien sûr, mal préparés à traiter des types de plaie inédits à cette échelle, mais pas préparés non plus à affronter la douleur et la souffrance des soldats blessés. Également par ce qui n’y est pas, ce livre nous apporte des réponses. Ainsi, Foucault en est le grand absent. Mais que viendrait-il faire dans les tranchées ? La clinique est bien celle de la mise en scène hospitalière, lorsque le médecin fait le beau pendant la visite, pas lorsqu’il trie sur le champ de bataille ceux qui ont des chances de s’en sortir. Même l’affrontement entre l’aliéniste et le soldat soupçonné de simuler ne relève pas de la logique hospitalière. Le titre fournit précisément l’objet de l’ouvrage. Il s’agit bien des médecins dans la guerre, et non des médecins pendant la guerre, et c’est au front ou dans un arrière proche que les comportements étaient exacerbés, dès lors d’autant plus révélateurs. D’où une conclusion qui nous amène à Diên Biên Phu et dans les combats de la fin du siècle, tout comme Christopher R. Browning avait su conclure son chef-d’œuvre, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, en évoquant les massacres de belligérants dans la guerre du Pacifique ou les atrocités commises au Viêt-Nam par les Américains.



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