Silyane Larcher, L’Autre citoyen. L’idéal républicain et les Antilles après l’esclavage.

Paris, Armand Colin, 2014, 380 p.

par Magali Della Sudda  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

L’ouvrage tiré de la thèse de S. Larcher menée sous la direction de Pierre Rosanvallon éclaire les apories et tensions de la représentation politique à l’aune du sort des anciens esclaves des colonies de plantation. Il a pour objet « d’explorer la dynamique articulant inclusion et exclusion civiques, telle une véritable dialectique, en vue d’en saisir les enjeux, les présupposés, les impasses et les problèmes en tant qu’ils éclairent autant l’institution de la citoyenneté que les logiques politiques qu’elle renferme » (p. 21). Sa réflexion s’appuie principalement sur les textes des débats parlementaires, commissions ministérielles et parlementaires, du Conseil d’État ainsi que des acteurs ayant pris parti dans les débats sur les contours de la citoyenneté dans les colonies et en métropole. L’autrice se positionne en questionnant le « retour de la race » (p. 23) en examinant avec précision la manière dont des individus ou des groupes sont renvoyés à des catégories racisées, c’est-à-dire dont leur identité sociale et anthropologique est réduite à cette catégorie, sans pour autant exclure le contexte socio-économique dans lequel cette pensée politique de la différence et cette construction de l’altérité s’exprime. « Dans le hiatus entre aspirations des citoyens colonisés et projets métropolitains, la citoyenneté se dévoile donc ici autant comme une norme oppressive que comme un principe critique d’émancipation, au fond comme un principe social et historique polémique. » (p. 28). La réflexion est développée en six chapitres qui explicitent l’aporie de la citoyenneté, cette tension entre l’individu-citoyen et l’incarnation problématique de cette citoyenneté par les ex-esclaves entre la Révolution et les premières décennies de la Troisième République. Le premier chapitre, « Les colonies d’esclavage dans l’angle mort des idéaux républicains », revient ainsi que les débats qui ont traversé la période révolutionnaire autour de l’égalité et de l’esclavage, élargissant ainsi les bornes habituelles de l’histoire de l’abolition de l’esclavage dans les colonies de plantation françaises. Loin d’être une extension automatique des droits et libertés conquises en métropole, l’égalité civique et politique pour les ex-esclaves ne peut faire l’objet d’un récit linéaire. Tout au contraire, les limitations explicites à cette égalité construisent un régime d’exception dans les colonies qui sanctionne la dualité de la représentation : les ex-esclaves n’étant pas inclus dans la société politique d’égaux, en raison du legs servile. Cette période connaît une distinction entre les libres de couleur, affranchis, qui bénéficient du décret du 28 mars 1792 qui ont les mêmes droits que les colons, et les esclaves affranchis par le décret du 16 pluviose an II (1794) qui abolit « l’esclavage des nègres ». Cette évolution est à mettre en relation d’une part avec l’insurrection de Saint Domingue et d’autre part avec la consécration de l’égalité en métropole qui rend intenable le maintient de l’inégalité dans les sociétés esclavagistes. L’autrice plaide donc pour une réévaluation de la place de la Révolution française dans la problématisation de l’inégalité : « L’énonciation de l’universel a pour effet remarquable de constituer les droits en objet de compétition sociale entre les différents membres de la société coloniale, mais aussi en objet de définitions concurrentes, au cœur de la relation coloniale. » (p. 43). Le cas des libres de couleur, eux-mêmes propriétaires de plantations invite à penser la question de l’inégalité.

Le deuxième chapitre, « Des luttes politiques dans la nuit de l’esclavage » s’intéresse ici à la subjectivation politique à l’aune de la contestation de cet ordre politique et symbolique portée par les ex-esclaves et libres de couleur. L’autrice propose de relire l’histoire politique en sortant d’une vision écrasante du rapport social esclavagiste qui confond l’implacabilité du droit avec les pratiques sociales. À travers les révoltes d’esclaves, soutenues par les libres de couleur, portées au nom des principes révolutionnaires, l’autrice montre comment l’apparente contradiction entre le principe de liberté et sa réalisation concrète se résout. Le chapitre suivant développe une réflexion passionnante sur les formulations de l’égalité politique et sociale dans une perspective transatlantique. La mise en regard de la pensée de l’inégalité entre esclaves et ouvriers redéfinit les liens entre « centre » et « marges » et place les colonies au cœur du débat sur la dimension sociale de la citoyenneté dans les premières décennies du XIXe siècle.

Le quatrième chapitre, « Des citoyens en quête d’émancipation », évoque brièvement l’articulation des droits obtenus par les « nouveaux libres » ou « nouveaux citoyens » (p. 176), aux relations sociales des sociétés de plantations. La temporalité propre de l’abolition qui advient le 22 mai 1848 à la Martinique et le 27 à la Guadeloupe devance l’arrivée le 3 juin 1848 du décret signé en métropole le 27 avril, est marquée par des révoltes parfois violentes. La question de la possession de la terre et de son exploitation, s’accompagne d’une revendication de justice sociale, qui passerait notamment par le salariat. L’anecdote rapportée par Jean-Baptiste Colson, abolitionniste, qui engage un dialogue tendu avec une ex-esclave met en lumière les tensions liées à la possession des terres, à leur exploitation et, de manière plus générale, aux rapports sociaux dans une société où l’égalité de droit venait tout juste d’être proclamée. Dans un développement qui intéressera tout particulièrement l’histoire sociale du politique, l’autrice évoque ensuite les modalités méconnues d’inscriptions sur les listes électorales, le choix du matronyme et les incertitudes quant au contexte de ces inscriptions. Le passage consacré aux mariages et à la reconnaissance par le droit des relations conjugales met en évidence l’articulation entre la liberté et les droits politiques, récemment acquis pour les hommes, et la possibilité de faire reconnaître la filiation et la transmission.

L’argument principal de l’ouvrage est développé dans le chapitre suivant, « Des citoyens sous régime d’exception », qui creuse la tension entre exception et égalité républicaine. Joan Scott, à propos des femmes, définit cette tension comme l’un des paradoxes de la citoyenneté républicaine. L’autrice suit d’avantage la pensée tocquevillienne et y voit une aporie de la modernité libérale, qui réside dans l’abstraction de la catégorie juridique et son incarnation particulière. Après la chute de l’Empire, l’égalité n’est pas consacrée pour autant. La question n’étant pas tant l’application d’institutions libérales dans les colonies que la manière sélective dont certaines populations devaient y accéder. « Ainsi, cinquante ans après la concession faite aux affranchis ‘des grandes colonies’ et aux ‘natifs’ indiens et sénégalais, l’idéal métropolitain d’unité d’une communauté civile de citoyens français supposée ‘essentiellement homogène’ rencontrait son aporie dans la différence anthropo-ethnique des populations d’un empire colonial désormais élargi. Si la conception moderne du droit électoral engageait l’unification symbolique du corps social, sacralisée en 1848 à travers l’universalisation du suffrage, le lexique racialiste – banalisé en cette fin de XIXe siècle dans les milieux coloniaux – dans lequel s’énonçaient les termes du ‘problème’ souligne combien cette conception du droit électoral appelait à la clarification d’un principe qui avec le temps avait pris une véritable consistance polémique : celui de la représentation politique légitime de la nation. Face au gouvernement des colonies une conception étroitement figurative et ethnique du corps social accusait un hiatus entre le représentant et le représenté. » (p. 203-204) La « diversité » (p. 204) des populations des colonies est caractérisée comme problématique pour la coïncidence entre le corps social et le corps politique qui le représente. Le fondement juridique de la l’inégalité dans la société d’égaux renvoie à la trace du passé servile, inscrite dans les corps des ex-esclaves, qui empêcherait ainsi l’entrée dans la modernité. Coexisteraient ainsi dans les deux ordres sociaux – moderne et esclavagiste -, deux formes sociales et deux types d’hommes (p. 227). Le citoyen post-esclave, malgré lui, se trouve ainsi à la frontière entre le monde ancien et moderne. L’analyse de S. Larcher s’inscrit dans la pensée de Tocqueville en soulignant la pertinence de son analyse de l’héritage de la société esclavagiste, le poids des différences phénotypiques réduites à la couleur de peau, ces « traces imaginaires » (p. 233), qu’on peut lire dans la racialisation des anciens esclaves dans les formulations du Conseil d’État, mais aussi des senatus-consulte de 1853 et 1854 : « La marque sensible de la différence, le stigmate anthropo-ethnique, sans se réduire au seul phénotype, à la couleur de la peau pour elle-même, serait ainsi porteur de tout cela : un passé spécifique à la notion de ‘race’, en un sens historique et social. » (p. 232). La dernière partie du chapitre éclaire la notion d’assimilation civile, rappelant au passage, que les citoyens des Antilles furent privés de droits politiques jusqu’au décret du 10 septembre 1870 et de représentation parlementaire jusqu’en 1875. « Le discours assimilationniste se donne en effet tout entier comme une grammaire de l’égalisation tout en procédant d’une logique spéculative d’assignation à l’identique. Il anthropologise la notion d’égalité et par la même affaiblit son contenu juridique et politique, il la ‘délégicise’, pourrait-on dire, pour mieux déployer silencieusement une injonction normative à la mêmeté. » (p. 263). Le dernier chapitre, La République disputée », s’ouvre par une scène de révolte consécutive à la rumeur de la défaite de Sedan. Les cultivateurs s’en prennent à un planteur aux préférences bonapartistes affirmées, aux cris de « Vive la République ! Vive les Prussiens ! ». Analysant finement le surgissement de la révolte et ses soubassements, l’autrice montre comment la citoyenneté, habituellement conçue comme une catégorie juridique, politique et sociale, donnant accès aux droits, est aussi espace de dispute sur ce qu’engage l’égalité et les contours de la société d’égaux. Ce chapitre évoque avec finesse les processus spécifiques de politisations dans le contexte d’une société post-esclavagiste républicaine.

L’ouvrage de Silyane Larcher constitue ainsi une contribution importante aux études sur la représentation. Il s’inscrit dans une histoire des idées politiques renouvelée par son étayage sur des pratiques sociales et par la prise en compte des acteurs minorisés – ex-esclaves – et de ceux dont les idées ont été progressivement remises en cause – planteurs, colons, membres du Conseil d’État et parlementaires hostiles à l’égalité. Toutefois, on peut regretter que ce récit passe sous silence l’autre exclusion majeure qui fonde le paradoxe de la citoyenneté : celle des femmes. Aperçues furtivement au détour des inscriptions sur les listes électorales, ou déclarant leur progéniture, à laquelle elles donnent leur matronyme, les femmes sont invisibles dans ce récit. Est-ce à dire, pour prolonger l’hypothèse de Rosanvallon, qu’il ne peut y avoir de société d’égaux, qu’au prix de l’exclusion des femmes hors du corps des citoyens ? Ou que la condition de l’égalité civique et politique, passait comme l’autrice le montre à partir des discours de parlementaires, par la fondation de leur propre famille. Le citoyen revêtant cette qualité qu’à la condition de faire montre de sa position de chef de famille. Cette hypothèse, développée dans les travaux d’Anne Verjus, ouvre des perspectives heuristiques de croisement d’une approche par le genre de la construction de l’altérité politique dans les colonies.


Magali Della Sudda.


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