Sheldon Garon, Molding Japanese Minds: The State in Everyday Life, 1997

Garon (Sheldon), Molding Japanese Minds: The State in Everyday Life. Princeton, Princeton University Press, 1997, 313 pages.

par Bernard Thomann  Du même auteur

En étudiant comment l’État japonais a pu s’immiscer dans la vie quotidienne de la population et en modeler de nombreux aspects, mais aussi en regardant dans quelle mesure celle-ci ne s’est pas contentée de subir, mais a pu aussi contribuer à la formation de cette politique, Sheldon Garon apporte une contribution importante à l’ouverture d’un nouveau champ d’étude. En effet, l’interprétation marxiste de l’histoire du Japon depuis Meiji, dominante jusqu’il y a quelques années, a toujours eu tendance à négliger l’étude des relations entre l’État et la société, mettant en avant l’absence d’une véritable société civile.

Pour la littérature marxiste – en particulier les auteurs se rattachant à sa tradition dominante, celle du Kôza-ha –, l’introduction du capitalisme et le développement de l’État-nation au Japon auraient été réalisés dans le cadre politique d’un régime « absolutiste » et d’une structure sociale plus proche de la Russie des tsars que des pays capitalistes occidentaux. La combinaison du système impérial et d’une structure sociale encore essentiellement rurale, et fondée sur des relations sociales « semi-féodales », aurait inhibé le développement d’une société civile bourgeoise. Cette quasi-absence de société civile et la position subalterne de la classe bourgeoise, dépendante des privilèges accordés par l’État impérial, aurait réduit la relation État-société avant 1945 à une relation de soumission presque totale. Cette thèse de l’absence de société civile s’est perpétuée bien après 1945 chez de nombreux auteurs japonais et a également pénétré de nombreuses études occidentales. Par exemple, les thèmes d’une classe moyenne soumise, d’une presse aux ordres, et d’un mouvement social presque totalement coopté par le pouvoir sont au centre du célèbre ouvrage de Karel van Wolferen, mais ont sous-tendu aussi de nombreuses autres études. À l’inverse, d’autres recherches se sont concentrées sur les groupes sociaux ayant résisté à l’hégémonie de l’État et de ses clients les plus proches – en particulier la grande industrie –, que ce soient les syndicats minoritaires refusant l’aliénation de l’individu à l’entreprise dont se rendaient complices les syndicats d’entreprises « coopérationnistes », les mouvements de citoyens s’opposant à la dégradation de l’environnement provoquée par la politique de haute croissance, les mouvements féministes cherchant à affranchir les femmes du slogan ryôsai kenbo (bonne épouse – mère avisée) ou encore une culture populaire résistant aux normes imposées par les classes dirigeantes. Dans les deux cas, il s’est surtout agi soit de l’État, soit de la société, ou bien même encore soit du centre, soit des marges. Les relations complexes qu’ont pu entretenir les deux pôles, s’influençant mutuellement, ont finalement été négligées.

En cherchant à réparer cet oubli, Sheldon Garon met en lumière des aspects de l’histoire des relations entre la société et l’État japonais qui avaient jusqu’alors eu tendance à être laissés dans l’ombre. Il montre d’abord comment la politique sociale ne fut pas simplement un instrument pour modeler et intégrer les basses classes à l’ordre impérial, mais doit aussi être comprise comme une occasion pour les classes moyennes, émergeant à partir du début du XXe siècle, d’affirmer leur identité et de faire progresser leurs idées. En effet, au tournant du siècle, de nombreux réformateurs sociaux, protestants, libéraux ou socialistes, contribuèrent à apporter à la question sociale une réponse qui n’était seulement celle de l’oligarchie issue du monde des samurai. Par exemple, les chrétiens, même s’ils ne représentaient qu’une très petite minorité de la population, s’engagèrent très activement dans les œuvres sociales, fondant organisations charitables, orphelinats et maisons de redressement. Ils furent ainsi les premiers à fonder des branches au Japon d’organisations internationales, en l’occurrence la Women’s Christian Temperance Union, les Y.M.C.A. ou l’Armée du Salut (chap. 1). Ils furent aussi décisifs dans la formation des premiers syndicats et luttèrent sans répit pour l’abolition des maisons closes qui opéraient légalement et sous la supervision des autorités (chap. 3). Garon montre que si les idées de cette nouvelle classe moyenne ne s’imposèrent pas toujours, elle agit souvent en étroite collaboration avec l’État et en particulier le ministère de l’Intérieur. L’éducation des masses et la promotion de mœurs « civilisées » furent les domaines où cette collaboration fut la plus étroite, mêlant principes confucéens, mais aussi moralité protestante et discours libéral sur l’amélioration personnelle. L’exemple le plus frappant que Garon cite est, à partir du début des années 1920, le système de « commissaires de district » (hômen iin seido) reposant sur des notables locaux chargés de faire le lien entre les services sociaux publics et les familles indigentes, mais aussi d’offrir à ces dernières un soutien moral en leur faisant découvrir les vertus de la tempérance et du self help (p. 52-56).

L’auteur porte aussi, tout au long de son ouvrage, une attention particulière aux femmes. Celles-ci avaient été initialement exclues de la sphère publique, ne pouvant assister à des meetings politiques et adhérer à des partis politiques en vertu de la loi sur les associations et les réunions (Shûkai oyobi kessha hô) de 1890, interdictions renouvelées par la loi de police sur l’ordre public (Chian keisatsu hô). Sheldon Garon montre néanmoins à quel point l’État prit, après la Première Guerre mondiale, conscience de leur importance dans l’amélioration des conditions de vie et plus largement dans la marche de la nation. De leur côté, les associations de femmes en vinrent de plus en plus à chercher dans la collaboration avec l’État, à travers notamment les nombreuses associations de femmes (fujinkai) dont le gouvernement favorisa en général la création, un moyen d’améliorer leur statut dans la société (chap. 4).

Au bout du compte, l’alliance entre de nombreux activistes sociaux et la bureaucratie ne permit néanmoins pas, selon l’auteur, à la société civile de représenter un réel contrepoids à l’État. Tout en influençant de l’intérieur ses politiques, elle aida ironiquement l’État à poser les bases d’un contrôle social étroit s’étendant jusque dans la sphère privée.

Les quinze années de guerre (1931-1945) révélèrent de manière plus frappante encore ces contradictions. D’un côté, l’État renforça son contrôle étroit sur la société en ne tolérant plus aucune hétérodoxie. L’auteur décrit ainsi la façon dont beaucoup de « nouvelles religions », et en particulier l’importante secte Ômotokyô, furent brutalement supprimées, leurs temples détruits et leurs dirigeants emprisonnés (chap. 2). Mais d’un autre côté, Garon montre aussi que c’est à cette époque que les femmes eurent plus que jamais l’occasion de sortir de la sphère privée, les mouvements de femmes devenant plus influents que jamais, leurs dirigeantes siégeant par exemple dans les comités de mobilisation. Une des figures principales du mouvement pour le suffrage féminin, Ichikawa Fusae, estimant que la guerre représentait une opportunité unique d’avancer la cause des femmes, poussa ainsi la création de l’Association des Femmes du Grand Japon (Dai Nippon fujinkai) qui compta près de 20 millions de membres (p. 140-145).

Pour Sheldon Garon, le mode de relations qui s’était forgé entre l’État et la société avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale ne disparut pas avec la défaite. Si une société civile plus sûre d’elle émergea au cours de l’après-guerre, en revanche, de nombreux groupes, en apparence autonomes, restèrent très imbriqués avec l’État. En effet, malgré les efforts des autorités d’occupation américaines pour implanter un idéal américain d’association fondée sur le volontariat et indépendante de l’État, elles ne réussirent pas à altérer les bases de la vie associative locale. En particulier, les habitants, avec l’aide des autorités, maintinrent les associations de voisinage (Chônaikai) pratiquement en l’état, de même pour les associations de femme et de jeunesse qui avaient été créées pendant la guerre. Furent aussi réactivées les campagnes d’éducation dirigées vers les femmes au foyer et promouvant des mœurs saines et une bonne gestion domestique tournée vers l’épargne, sous le nom de Campagnes pour la nouvelle vie (Shinseikatsu undô). Malgré leur ressemblance avec les campagnes nationales pour l’épargne de la période de la guerre, à l’exception du Parti communiste, la plupart des associations progressistes y participèrent au nom d’une certaine idée du progrès social (p. 162-172).

Si la fin des années 1960 et le début des années 1970 virent apparaître des tensions, avec notamment les luttes anti-pollution, l’auteur estime que le gouvernement réussit finalement à s’approprier le langage et l’organisation des mouvements de citoyens et à réintégrer de nombreux groupements civiques locaux aux administrations locales. Ainsi, en conclusion, Sheldon Garon ne voit pas une altération importance des liens étroits entre le milieu associatif et l’État dans un proche avenir. Il note d’ailleurs que c’est sur ces liens étroits que le gouvernement compte pour recruter des volontaires et faire fonctionner le système de soins pour les personnes âgées qu’il s’est attaché à mettre en place au cours des années 1990 (p. 172-228).

Bien sûr, au-delà de l’étude de Sheldon Garon, des pans entiers de la société civile japonaise et de ses rapports à l’État restent encore à étudier, et l’importance relative de certains courants que l’auteur décrit est à vérifier. C’est le cas en particulier de l’influence réelle que les chrétiens ont pu exercer sur les politiques de l’État. On pourrait aussi lui reprocher de n’avoir pas donné assez d’importance à la société rurale, pourtant majoritaire jusque dans les années 1950, et qui, au travers de l’armée notamment, eut un poids considérable dans l’État. Mais davantage qu’une étude totalement aboutie, c’est un véritable projet de recherche pour les années à venir que nous offre l’auteur. C’est là le privilège des études pionnières.


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