Serge WOLIKOW, L’Internationale communiste (1919-1943). Le Komintern ou le rêve déchu du parti mondial de la révolution.

par Jérémie Tamiatto  Du même auteur

Serge WOLIKOW. – L’internationale communiste (1919-1943). Le Komintern ou le rêve déchu du parti mondial de la révolution, Paris, Les Éditions de l’Atelier/Éditions Ouvrières, 2010, 287 p.

Il y a près de quinze ans, Pierre Broué avait consacré un ouvrage magistral à l’histoire de l’Internationale communiste.  Mais cette somme de connaissances, publiée peu de temps après l’ouverture des archives du Komintern, n’avait pu intégrer l’apport de ces nouvelles sources. Depuis, nos connaissances sur le mouvement communiste ont été en grande partie renouvelées comme en témoignent le Siècle des communismes ou le Dictionnaire biographique de l’Internationale Communiste pour ne prendre que deux exemples dans l’historiographie française. Cette dernière publication fait l’objet d’une réédition pour ses dix ans sous une forme entièrement refondue : l’introduction de Serge Wolikow est devenue un ouvrage d’ensemble sur l’histoire de l’Internationale communiste et le dictionnaire est présenté sous forme de CD-Rom à la fin de celui-ci. Le titre du livre souligne d’emblée que l’auteur se place dans une démarche opposée à celle de François Furet, qui dénonçait l’ « illusion » communiste. Serge Wolikow préfère au contraire insister sur la notion de « rêve déchu », car « l’histoire du Komintern est celle aussi bien des espérances et des expériences sans précédent que celles des échecs et des déconvenues ».

L’ouvrage reprend le plan et les grandes idées de l’introduction du Dictionnaire biographique de l’Internationale Communiste. Il se divise en trois parties : la première, qui forme la moitié de l’ouvrage, retrace le fonctionnement organisationnel et l’évolution politique du Komintern au cours de ses trente-quatre années d’existence. L’auteur en présente les structures de direction et revient sur le poids du parti bolchévique et de l’État soviétique en son sein. Les organisations « auxiliaires » de l’Internationale, plus particulièrement le Sportintern et le Krestintern, occupent une place à part entière, alors qu’elles sont le plus souvent négligées par l’historiographie. On peut néanmoins regretter que le rôle du Profintern, qui fut pourtant l’organisation auxiliaire la plus importante, ne soit que peu évoqué. Serge Wolikow retrace ensuite les principales orientations stratégiques du Komintern : de l’espoir de la révolution mondiale à la mise en place du Front unique, de la bolchevisation à la stalinisation, du temps du Front populaire à la guerre. En s’appuyant sur une périodisation devenue aujourd’hui classique, il dresse un tableau dynamique de l’histoire politique du Komintern, soulignant particulièrement l’implication du cercle dirigeant du Kremlin et le rôle de Staline. Spécialiste du Parti communiste français, Serge Wolikow propose des analyses détaillées de l’impact de la stratégie du Komintern sur le mouvement communiste français. Ainsi, sur le Front populaire, il dresse une synthèse claire des avancées historiographiques, montrant non seulement le rôle de Moscou mais aussi l’autonomie du PCF dans la mise en place de la nouvelle stratégie antifasciste. L’ouvrage étant avant tout centré sur la direction moscovite, il n’offre néanmoins que peu d’exemples concrets de l’action du Komintern au sein des partis, hormis pour le PCF. On peut ainsi regretter que ne soient pas davantage développés le cas du KPD allemand – notamment en 1923 – ou la question chinoise.

La seconde partie du livre constitue l’un des éléments les plus novateurs de la réflexion proposée par Serge Wolikow. Alors que la plupart des ouvrages généraux sur le Komintern se concentrent sur les grandes évolutions politiques, l’auteur a choisi de consacrer une place importante à l’étude de la culture politique communiste et aux vecteurs de sa diffusion, la presse et l’édition. Il met en lumière le « rôle souvent pionnier du Komintern » dans ce domaine, tout en soulignant le contrôle de plus en plus strict exercé par le Parti communiste d’Union Soviétique sur les organes de diffusion. L’édition connaît ainsi un basculement entre les années 1920, qui sont celles de la professionnalisation progressive, et les années 1930, marquées par la stalinisation. Avec cette dernière, le contrôle sur le contenu des ouvrages est renforcé et les maisons d’édition dépendant des partis remodelées sur le modèle soviétique. L’étude des médias communistes conduit Serge Wolikow à revenir sur la doctrine marxiste-léniniste elle-même, une analyse extrêmement utile pour les historiens du mouvement communiste car elle synthétise les principales décisions des nombreux congrès et plénums de l’Internationale en offrant une chronologie claire. Elle met en valeur trois éléments centraux du discours communiste qui évoluèrent en fonction du contexte et que l’auteur développe tour à tour : la faillite du capitalisme, la critique de l’État et l’idée de nation. La culture communiste est avant tout marquée par le discours économique sur la faillite généralisée du capitalisme, qui domine notamment les premières années d’après guerre et les années suivant la crise de 1929. Mais l’approche économique globale connaît à partir de 1934-1935 un affaiblissement durable, ce que Serge Wolikow appelle « la crise de l’analyse ». À l’inverse, le discours communiste intègre progressivement la notion d’État, d’abord sur le plan économique dans les années 1920 avec la Nouvelle Politique Économique (NEP), puis sur le plan politique dans les années 1930 avec l’épisode du Front populaire et surtout de la guerre d’Espagne, qui fait émerger selon l’auteur la notion de « démocratie populaire ». L’idée de nation entre dans la culture politique communiste plus tardivement : après avoir été rejetée comme manifestation du nationalisme bourgeois dans les années 1920, elle est réhabilitée au début des années 1930 avec la mise en valeur des minorités et du fait national. Serge Wolikow souligne à juste titre que l’idée de nation comme celle d’État connaît néanmoins une régression forte en 1939 avec le virage stratégique opéré par le Komintern à la suite du pacte germano-soviétique.

La troisième partie de l’ouvrage est construite autour d’une réflexion en deux temps : l’auteur étudie d’abord les cadres de l’organisation internationale avant de revenir sur les conséquences de l’ouverture des archives du Komintern pour la recherche historique. Le premier axe a été profondément remanié par rapport à l’introduction du Dictionnaire biographique de l’Internationale Communiste. Serge Wolikow présente ici une synthèse des travaux récents sur les biographies collectives menées autour de Claude Pennetier et Bernard Pudal. Il distingue les différentes générations, qui ont œuvré conjointement ou successivement aux destinées de l’IC et interroge les motivations de ce qu’il appelle l’ « engagement kominternien ». Il montre surtout la progressive inféodation de cette élite kominternienne au système stalinien, soulignant le rôle croissant de l’École léniniste et surtout du « contrôle biographique » dans la sélection ou la radiation des cadres. L’ouvrage permet de tirer le meilleur parti de la remarquable base documentaire jointe à l’ouvrage soit près de 800 biographies de dirigeants du Komintern et de militants des partis communistes français, belge, suisse et luxembourgeois. Cette étude des militants du Komintern se clôt sur un récit détaillé des grandes purges. L’auteur montre l’implication de la direction de l’Internationale – notamment de Dimitrov – dans la répression. Deux catégories de personnes furent principalement touchées : les cadres qui ont fait ou accompagné la Révolution de 1917 et les militants émigrés (Polonais, Baltes, Allemands, Italiens). On peut néanmoins regretter que ce récit ne livre aucune estimation de l’ampleur de la répression, ni ne développe d’exemples précis pour étayer le propos. Le deuxième axe de cette partie revient sur l’évolution des pratiques des historiens depuis l’ouverture des archives du Komintern: aux sources périphériques, aux mémoires des acteurs, les historiens ont substitué depuis deux décennies des sources de première main qui ont permis d’approfondir la compréhension des liens entre le Komintern et le pouvoir soviétique. Cette évolution a fait émerger une recherche plus internationale permettant de sortir de la vision européanocentriste du Komintern qui prévalait jusque-là. En résumé, par son ampleur et ses questionnements, l’ouvrage de Serge Wolikow s’impose comme une synthèse indispensable pour tous les historiens désireux de travailler sur l’histoire du mouvement communiste international.

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