Serge Berstein et al. (dir.), Les années Mitterrand, les années du changement (1981-1984), 2001

Berstein (Serge), Milza (Pierre), Bianco (Jean-Louis), sous la direction de, Les années Mitterrand, les années du changement (1981-1984). Paris, Perrin, 2001, 973 pages.

par Julien Sorez  Du même auteur

      Patrick Fridenson  Du même auteur

      Raphaëlle Branche  Du même auteur

Ce livre a trois qualités majeures. Les auteurs ont bénéficié de l’ouverture d’une partie des archives présidentielles de F. Mitterrand, par dérogation à la règle des 30 ans, complétées à l’occasion par d’autres fonds : ceux de Pierre Mauroy ou du PS, ainsi que des archives privées. Les interventions des témoins confrontés aux historiens, économistes et politistes durant le colloque dont le livre est issu ont été reproduites in extenso, ce que beaucoup de publications de ce genre ont perdu l’habitude de faire, et on les lira avec fruit, par exemple les propos de Jacques Delors dans le débat des p. 506-521, ceux de Pierre Mauroy, ou encore du seul ancien ministre communiste présent au colloque, Anicet Le Pors (p. 782-784). Enfin une partie des contributions des chercheurs sont non seulement d’un grand intérêt, mais souvent très neuves, comme s’il nous était donné l’occasion de découvrir une période que nous avons pourtant vécue.

Le découpage du livre est pourtant traditionnel. Il commence par l’alternance de 1981, se poursuit par les relations internationales, aborde « l’impératif économique » puis la question « Moderniser la société ? », examine « le fonctionnement des institutions, l’opinion et les forces politiques » et s’achève sur « l’enseignement, la culture et la communication ». On regrettera que ni les questions de santé ni celles de la recherche, pourtant chaudes dans la période, n’aient pu prendre place dans un tel découpage.

Nous nous limiterons ici aux thèmes qui sont dans le champ du Mouvement Social.

Disons que sur le fond nous tenons un livre appelé à rendre les mêmes services durables que jadis Léon Blum chef de gouvernement. Il prend au mot la fière devise des socialistes (reprise de Jean Guéhenno) « Changer la vie » et teste les réalisations effectives de la période d’union de la gauche, celle du gouvernement Mauroy, par rapport à cette ambition.

On relèvera de ce point de vue l’importance des articles sur la culture, la société et l’économie. Les contributions d’Agnès Chauveau sur les volte-face de la politique audiovisuelle – elle ignore cependant les apports de la thèse de Pascal Lefebvre sur Havas, de Pascal Ory sur les grandes décisions en matière culturelle, de Laurence Bertrand Dorléac sur la politique artistique dressent un bilan équilibré de l’action menée par l’État, concluant à une dynamique progressive et inégale, qui prend appui sur certaines initiatives antérieures mais en change l’esprit –avec la part du rêve et de la fête – et l’échelle. En revanche, le texte de Dominique Bertinotti sur la question scolaire n’est pas bouleversant et ignore les autres aspects de l’éducation et l’enseignement supérieur. Sur la société, Françoise Thébaud donne un article d’un intérêt puissant consacré à la promotion des droits des femmes, qui fait une juste place aux obstacles par rapport aux ambitions, parlant d’un ministère « de combat » mais « contesté » et d’un « bilan en demi-teinte ». En revanche, le texte sur un enjeu connexe : la libéralisation des mœurs et la sexualité (F. Martel) ne s’appuie pas sur des archives et n’apporte rien de neuf. La contribution de Geneviève Dreyfus-Armand et Thomas Caudron sur « les immigrés dans la société » est centrée sur le passage de la « générosité » à la « rigueur ». Le texte conjoint de L. Le Van et M. Zancarini-Fournel intitulé « Moderniser le travail » rend bien l’effervescence réformatrice mais demanderait à être complété sur la question du temps de travail, et à être confronté à celui de Robert Salais. Sur l’économie, on trouve quelques contributions remarquables : celle de Michel Margairaz sur « les nationalisations : la fin d’une culture politique ? », éblouissante, celles, différentes et toutes deux passionnantes, de Jean-Charles Asselain sur « l’expérience socialiste face à la contrainte extérieure » et de Robert Salais, « De la relance à la rigueur », analyse critique et rigoureuse, archives à la main, de la façon dont « l’emploi a perdu son statut de bien commun ».

En ce qui concerne le politique proprement dite, on relèvera le texte informé et suggestif de Marc Lazar, auquel le PCF avait refusé l’accès à ses archives, sur « les communistes et le pouvoir socialiste », soit le vécu d’une « douloureuse expérience » (p. 725), et celui de Guy Saëz sur « la décentralisation, intentions et résultats », qui marque l’ampleur des réformes et souligne leurs principaux bénéficiaires : « les grands élus ».

Le résultat d’ensemble est un volume qui pour l’essentiel parvient à donner une idée nuancée des choix faits ou assumés à l’Élysée sous François Mitterrand et des écarts apparus entre les projets et les réalisations. Le bilan que tirent les auteurs est celui d’une modification durable de la société – étant entendu que l’autogestion est passée à la trappe – mais pour le reste d’une plus grande inscription dans les héritages français (y compris pour l’action internationale). Il restera aux travaux futurs à sortir de l’Élysée, c’est-à-dire à creuser les relations à l’intérieur de l’ensemble de l’État et l’impact de la société civile sur les décisions politiques et administratives, qui ne peut être limité aux sondages (analysés dans ce livre).

Étant donné la taille exceptionnelle du volume, dans lequel on navigue aisément grâce à l’index des noms propres, on aurait mauvaise grâce à signaler d’autres lacunes que celles pointées ci-dessus. On se bornera à déplorer le fait que certains acteurs soient désignés seulement par leurs initiales et à formuler deux regrets : les seuls historiens étrangers admis à contribuer ont été deux historiens russes, et les travaux des historiens étrangers sur cette période ne sont pas utilisés par les contributeurs, sauf Robert Salais, Françoise Thébaud et Guy Saëz. Sous ces réserves, nous avons là un volume de référence pour l’histoire de l’État comme de la société.



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