Sébastien Farré, Colis de guerre : secours alimentaire et organisations humanitaires (1914-1947)

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, 284 p.

par Célia Keren  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageSébastien Farré, maître-assistant à l’Université de Genève, livre un ouvrage ambitieux et original par son objet et son ampleur. S’appuyant sur une littérature maîtrisée et parfaitement présentée en introduction, l’auteur fait une proposition novatrice, celle d’une histoire de l’humanitaire revisitée à travers l’objet spécifique, « emblématique » affirme-t-il à plusieurs reprises, qu’est le colis de guerre. Il contribue à une historiographie de l’humanitaire, marquée par un fort développement depuis une dizaine d’années.

À la croisée de l’histoire matérielle et de celle des mouvements sociaux, Sébastien Farré s’intéresse ansi à la genèse du répertoire de l’action humanitaire à travers les processus de conception, de fabrication, d’acheminement et de distribution des colis alimentaires. Ce choix d’une « histoire de l’humanitaire à travers sa matérialité » (p. 16) s’oppose explicitement à deux historiographies-repoussoir : la monographie d’institution, qui perd de vue le champ organisationnel au sein duquel les acteurs humanitaires s’imitent, collaborent et se succèdent ; l’histoire des idées, jugée déconnectée du contexte industriel, commercial et logistique dans lequel naît l’objet standardisé et produit en masse qu’est le colis de guerre. Le livre s’appuie sur une enquête documentaire internationale qui, entre la Suisse et les États-Unis, reproduit la géographie de l’humanitaire. Les archives du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), de l’Union internationale de secours aux enfants (UISE), du Cooperative for American Remittances to Europe (CARE), de l’United Nations Relief and Rehabilitation Administration (UNRRA) ainsi que du Spanish Refugee Relief Campaign ont été dépouillées. Les groupes Quakers, l’American Relief Administration (ARA) et la Commission for Relief in Belgium (CRB) sont étudiés grâce à leurs nombreuses publications d’époque et à la bibliographie existante en français, en anglais, et, dans une moindre mesure, en espagnol et en allemand.

L’ouvrage est organisé de façon chronologique en douze chapitres qui peuvent être regroupés en quatre ou cinq séquences. Les quatre premiers chapitres, qui couvrent la Première Guerre mondiale et ses lendemains, racontent la naissance du colis de guerre comme objet standardisé et produit à l’échelle industrielle, d’abord par les Sociétés nationales de la Croix-Rouge des pays belligérants puis par deux organismes américains, l’ARA et la CRB. Les chapitres 5 et 6 s’arrêtent sur la guerre civile espagnole. Ils mettent en regard « les solidarités antifascistes » (p. 87) de la nébuleuse transnationale pro-républicaine et, de l’autre, l’action des institutions « dites “neutres” » (p. 105) que sont le CICR et les organismes Quakers britanniques et américains. Les chapitres 7 et 8, qui ouvrent la séquence Seconde Guerre mondiale, montrent que les actions de secours s’y développent sous la contrainte des politiques diplomatiques et militaires des États, dont l’attentisme explique l’abandon humanitaire de la Pologne, avant que le blocus ne limite les transferts alimentaires aux populations européennes occupées. La position stratégique prise dès 1939-1940 par le CICR a également des conséquences importantes : devenu un « service postal international » (p. 160) agréé par toutes les parties en présence, il coordonne l’acheminement de millions de colis alimentaires destinés aux prisonniers de guerre alliés en territoire allemand. Sébastien Farré montre que l’importance de ce programme destiné aux prisonniers de guerre pour le CICR explique, dans une large mesure, l’inadéquation de son action vis-à-vis des populations déportées. Trois chapitres denses et difficiles à suivre (9, 10 et 11) sont consacrés à cette question importante et controversée que l’auteur, dès les premières lignes de l’introduction générale, a promis de reprendre à nouveaux frais. Le pari consiste à déplacer la focale, généralement centrée sur les visites de délégués dans les camps, en étudiant la naissance et les aléas du programme d’envoi de colis alimentaires aux camps de concentration lancé en avril 1943, avec des résultats quasiment inexistants jusqu’au début de l’année 1945. En effet, ce programme est la principale action du CICR vis-à-vis des déportés et c’est notamment pour garantir la distribution des colis que sont organisées les fameuses visites de délégués (p. 179 et suiv.). Si cette action est inefficace, explique Sébastien Farré, c’est certes en raison de ses limites quantitatives, mais surtout parce qu’elle suit un modèle pensé pour les prisonniers de guerre. Or, non seulement le colis alimentaire échoue évidemment à « répondre à la singularité de la situation endurée par les victimes des camps » (p. 214), mais le CICR ne s’émancipe que très tardivement, le 12 avril 1945 en fait (p. 217), de la règle de distribution par nationalités qui prévaut pour les prisonniers de guerre – règle qui le conduit à nier la spécificité des Juifs parmi les déportés civils et à les défavoriser, voire à les écarter lors des distributions de colis. L’ouvrage se termine (chapitre 12) sur l’après-guerre, revenant sur l’action bien connue de l’UNRRA avant de se clore avec élégance sur la naissance de CARE, premier organisme pérenne dont le mode d’action exclusif est l’envoi de colis alimentaires. La conclusion, claire et synthétique, renoue les différents fils de la démonstration.

On insistera sur trois d’entre eux, importants pour la compréhension historique du phénomène humanitaire. Le premier est, bien sûr, l’objet même du livre : le colis de guerre comme signe et produit d’une véritable économie de l’humanitaire, qui naît entre 1914 et 1947. Certaines des pages les plus saisissantes et les plus convaincantes du livre décrivent avec minutie les étapes de production du colis, depuis les études des experts nutritionnistes jusqu’à la taylorisation du processus de fabrication, d’empaquetage et d’expédition, tout ceci provoquant une mutation des organisations humanitaires qui, de petits comités, deviennent des machines administratives et industrielles. Deuxième point, Sébastien Farré montre que l’humanitaire ne secourt jamais indifféremment toutes les victimes. Si cette conclusion n’est pas entièrement nouvelle (on pense aux travaux de Didier Fassin ou à ceux de Tara Zahra), l’objet « colis de guerre » est particulièrement heuristique puisque ce dernier incarne toujours l’aide particulière d’un donateur à un bénéficiaire spécifié, parfois nommément identifié. La production et la distribution des colis alimentaires dépendent ainsi de solidarités ethniques, religieuses ou de classe, et ces logiques de discrimination font que le colis de guerre n’est jamais adressé, semble-t-il, à ceux qui en ont le plus besoin. L’exemple de l’aide aux déportés est le plus parlant, mais le mode d’action choisi après-guerre par CARE montre aussi que le colis de guerre répond toujours « d’abord [à] la demande des donateurs plutôt qu’[à] la situation et [aux] nécessités imposées par le terrain » (p. 244). Enfin, un troisième thème qui traverse tout le livre est celui du rapport, étroit, entre acteurs publics et privés : bien des initiatives sont, en fait, suscitées ou financées par les États qui s’en servent pour neutraliser leur diplomatie, ou bien pour mobiliser leurs sociétés civiles. La thèse centrale de la séquence 1914-1922 est, à cet égard, aussi provocatrice que séduisante, faisant de « la genèse de l’humanitaire contemporain […] le produit d’une culture de guerre » (p. 85). Mais si cette affirmation rend compte du rôle des colis envoyés aux prisonniers de guerre pendant le conflit, elle manque la spécificité des projets de l’après-guerre, dont l’objectif de construction d’une société internationale pacifiée, fondée sur l’entente entre les peuples, doit être pris au sérieux.

Cet exemple signale, en même temps que l’ambition, l’une des limites du livre et de son postulat de départ : le refus principiel de s’intéresser aux « idées » (p. 14) conduit Sébastien Farré à utiliser des concepts d’histoire culturelle comme la « culture de guerre » de façon extrêmement lâche, voire à contresens. On peut sans doute attribuer au même parti pris l’usage interchangeable des termes « charité », « philanthropie » et « humanitaire » qui renvoient pourtant, non seulement à des idéologies, mais à des pratiques différentes dont la distinction pouvait renforcer la démonstration de la professionnalisation des pratiques de secours. Enfin, à trop vouloir en dire, Sébastien Farré perd souvent son lecteur, d’autant que l’objet « colis » disparaît presque entièrement pendant des dizaines de pages, notamment lorsqu’il est question de la guerre d’Espagne : il aurait mieux valu questionner ce que l’absence de recours à ce mode d’action révèle, en creux, des processus à l’œuvre dans les mobilisations de cette période, que d’élargir le regard à l’intégralité des actions d’aide menées entre 1936 et 1940. Ces quelques réflexions n’enlèvent bien sûr rien à l’intérêt de cet ouvrage qui renouvelle l’histoire de l’humanitaire par son ambition et par le caractère suggestif de nombre de ses propositions.

Célia Keren



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