Sébastien Chauvin, Les agences de la précarité. Journaliers à Chicago

par Hélène Bretin  Du même auteur


Sébastien CHAUVIN. – Les agences de la précarité. Journaliers à Chicago. Paris, Seuil, 2010, 339 pages. « Liber ».



Entre 2004 et 2006, Sébastien Chauvin a mené à Chicago une enquête ethnographique sur le recrutement journalier de la main d’œuvre industrielle la plus déqualifiée du marché du travail. Son étude se déroule dans un contexte qui a considérablement changé : l’intérim s’est accru, diversifié et étendu depuis les années 1980, il est désormais central et permanent dans le fonctionnement des entreprises qui entretiennent des relations de longue durée avec les agences.

Comment maintenir à disposition permanente, dans une attente non payée et indéfinie, une masse importante de travailleurs précaires et déqualifiés ? Gérer la main d’œuvre par l’incertitude temporelle et économique est la fonction centrale des agences qui distribuent le travail aux journaliers. C’est le lieu parfait pour expérimenter et analyser cet « idéal type réalisé de la précarité » entendue comme « partage inégal de l’incertitude et du risque de marché, comme rapport social au temps défavorable aux salariés », et comme « partage inégal de la mobilité ». Sébastien Chauvin a donc fait la queue avant l’aube aux portes de deux agences de Chicago pour que son nom figure en bonne place sur la liste d’attente, rempli les formulaires et patienté de longues heures dans la salle de dispatch des journaliers avec l’espoir d’être appelé « sur un ticket »1 pour une entreprise et décharger des camions, remplir des boîtes, assembler des présentoirs de carton : tâches déqualifiées à la durée et au lendemain hypothétiques.

L’auteur expérimente et analyse un système où presque tout ramène à l’agence d’intérim. D’abord les « régimes d’inemployabilité » qui imposent une sous-citoyenneté précaire aux anciens détenus noirs (autorisés mais non reconnus de fait et dont la stigmatisation touche toute la communauté) et aux immigrés d’Amérique centrale sans papiers (non autorisés mais reconnus de fait et recherchés par les industries). Ces deux groupes sont dans les années 2000 le public privilégié des agences d’intérim journalier auxquelles les entreprises délèguent l’embauche indirecte. Dans la salle de dispatch où ils attendent, ils font l’expérience concrète de leur mise en concurrence et d’une inégalité violente sur le marché de l’emploi : la discrimination raciale est particulièrement défavorable aux noirs et les entreprises réclament délibérément les sans papiers.

Le dispositif de l’agence maintient dans une attente captive ce public soumis à l’aléatoire (besoin quotidien variable des entreprises) et à l’arbitraire (sélection des partants sur le ticket). L’analyse du processus d’embauche expérimenté par l’ethnographe démonte un véritable « rite de déqualification ». Ignorance des formulaires remplis, annulation de l’histoire professionnelle, absence d’entretien et de CV : l’embauche « sans qualité » efface les trajectoires, dénie les compétences et au mieux les naturalise, permet in fine aux agences de conserver leur « marchandise ». Mais « l’immobilisation des mobilisables » passe aussi par un « contrat tacite entre l’agence et son public » : l’embauche sur un ticket est l’issue (temporaire) d’une mise à l’épreuve physique et morale de la ténacité, de la patience, de la docilité de personnes venant avant l’aube chaque jour attendre des heures, parfois durant des semaines entières, une hypothétique affectation. Il faut manifester sa présence sans débordement, une veille alerte mais sereine, une mobilisation sans faille.

L’incertitude qui règne sur les critères de décision du dispatcheur chargé d’affecter les journaliers sur un ticket, tend à brider fortement leurs velléités d’aller voir ailleurs. Pour S. Chauvin, la contrainte par corps sans garantie fonctionne avec la puissance d’un espoir mis à mal et sans cesse renouvelé jusqu’à ce que (et parce que) cela débouche : être présent ne garantit pas l’envoi sur le ticket, mais pour partir il faut être présent et sur la liste. A peine écrite, la formule doit cependant être nuancée. Car dans le chapitre consacré au processus de répartition de la main d’œuvre et au dispatcheur, l’auteur discerne trois « idéaux types de travailleurs d’agence » correspondant à des stratégies distinctes pour gérer le temps et alléger l’incertitude. Les « journaliers occasionnels » qui sont inscrits dans plusieurs agences et travaillent pour plusieurs usines, misent sur le nombre. Stratégie sans garantie, ils subissent en outre « la violence légale-rationnelle de la liste d’attente » sur laquelle ils ne figurent pas en bonne position. Les « journaliers réguliers » (plus nombreux) misant sur la loyauté et la fidélité à une agence, peuvent voir l’attente et l’entretien continu de la relation avec le dispatcheur potentiellement récompensés par l’accès au noyau des privilégiés qu’il tentera de faire travailler le plus souvent possible. Enfin, figures d’une incertitude plus réduite, les « permatemps » travaillent depuis des années pour une seule entreprise via une seule agence (les sans-papiers, inemployables sur un poste permanent). Leur vie, dit S. Chauvin, dépend moins de l’agence intermédiaire que de l’entreprise où leur présence durable s’assortit de quelques avantages inaccessibles aux catégories précédentes.

Le dispatcheur est le pivot de ce rapport social au temps inégalitaire, nourri par les discriminations ethnico-raciales. A la fois « personne » et « dispositif institutionnel » sa fonction recèle une tension fondamentale pour l’auteur : « si les vrais clients de l’agence sont les entreprises, les vrais clients du dispatcheur pourraient bien être les journaliers ». Le « dispositif » fournit la force de travail déqualifié aux entreprises, la « personne » avec son expérience et son histoire fait face, compose avec les attentes, les détresses, les espoirs, les colères des journaliers. Sa position intermédiaire dans la hiérarchie de l’agence ne protège ni son statut ni son emploi (il n’a pas plus que les journaliers le droit de se syndiquer) et il est à la merci de ses employeurs. S. Chauvin nous montre aussi toute l’ambiguïté de la mobilisation des ressorts de la « personne ». Le sens de la justice et le souci humain sont nécessaires au maintien régulier d’un volant de journaliers mobilisables. Mais le risque de corruption inhérent aux relations personnalisées avec les managers des entreprises d’une part et, d’autre part, à l’entretien des rapports avec des journaliers cherchant à s’attirer ses faveurs, n’est jamais très loin.

Un dernier chapitre conduit dans les ateliers et entrepôts de lointaines banlieues. S’y déploie la violence d’un système peu productif prolongeant l’épreuve physique et morale vécue à l’agence : ni place, ni espace, ni réel travail pour les journaliers qui s’activent en masquant le vide (il en va du retour le lendemain), encaissent les changements perpétuels de tâches excluant le repos physique et mental, apprennent dans la douleur la façon de se protéger. La précarité des statuts contribue à construire des solidarités informelles, marquées notamment par la tolérance aux façons d’alléger la contrainte (freinage, recherche de postes moins durs). C’est aussi ici qu’apparaît le permatemp presque invisible à l’agence. Figure de la précarité reconnue et récompensée de faveurs limitées, il prolonge indirectement la fonction de l’agence et incarne de façon exemplaire le seul avenir envisageable et envié des journaliers réguliers. Présent depuis des années sur le site, le permatemp illustre la déconnection relative entre statut d’emploi et ancienneté, dans un système qui redessine en partie les lignes de segmentation classiques de la main d’œuvre entre marché primaire et secondaire. Ici, le concept de « segmentation imbriquée » entre travailleurs autorisés et non autorisés au sein des mêmes entreprises rend compte d’un système où la fidélisation informelle des moins précaires des précaires permet de « transcender les inégalités de statut civique ».

S. Chauvin invite en conclusion à réfléchir au delà de l’expérience des Etats-Unis, au sens même de la notion de précarité en posant l’incertitude et la vulnérabilité au centre de l’analyse dans la continuité des travaux de Nicolas Jounin2. Plutôt qu’à « l’intermittence universelle », la précarité renvoie bien « au contrôle, par l’incertitude, de la mobilité des salariés, par les employeurs ». L’intérim journalier semble la version la plus aboutie d’un système de flexibilité où l’insécurité, à son paroxysme, amène finalement les entreprises à ré-envisager la stabilisation et la rétention de la main d’œuvre. Moyennant quoi l’intermittence, pour reprendre les termes de l’auteur, est plus la contradiction centrale que l’instrument premier du régime de précarité.

L’analyse de la précarité comme système, écrit S. Chauvin, doit inclure les institutions qui fixent ou ramènent la main d’œuvre sur le marché du travail et de l’emploi. C’est chose faite dans cette observation/analyse remarquable du fonctionnement des agences de « day labor ». La précarité instaure un régime de faveurs informelles en contrepartie de la fidélité des journaliers. Il trouve une traduction juridique partielle dans les commons law employees et les implied contracts qui, ironiquement, écrit S. Chauvin, sembleraient « plus adaptés à la nouvelle précarité et aux relations qu’elle engendre ». En France, observe-t-il, alors que la durée déterminée du CDD est une garantie quasi excessive selon les employeurs, un CDI vidé du droit du licenciement donnerait à l’adjectif « indéterminée » une toute autre dimension que celle durement acquise au cours du XXe siècle : plus proche du contrat américain at will dans lequel la relation d’emploi peut être interrompue à tout moment « pour une bonne raison, une mauvaise raison ou pas de raison du tout ».



Hélène Bretin



1Le « ticket », c’est la commande de l’entreprise qui réclame à l’agence « x » travailleurs pour une durée variable (le besoin peut varier chaque jour).

2Nicolas Jounin, Loyautés incertaines. Les travailleurs du bâtiment, entre discrimination et précarité, thèse de doctorat, Université Paris VII, sous la direction d’Alain Morice, 2006 et Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, Paris, La Découverte, 2009.



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