Sean Dobson, Authority and Upheaval in Leipzig, 1910-1920. The Story of a Relationship, 2000

Dobson (Sean), Authority and Upheaval in Leipzig, 1910-1920. The Story of a Relationship. New York, Columbia University Press, 2000, 476 pages.

par Claudie Weill  Du même auteur

Les études sur la révolution allemande de 1918-1919 et les conseils d’ouvriers et de soldats s’étaient multipliées en Allemagne de l’Ouest dans les années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, dans le sillage de quelques grands ouvrages pionniers, avec aussi des recueils régionaux de documents. L’historiographie d’Allemagne orientale faisait, en regard, bien pâle figure, tant les dimensions sociales s’effaçaient en regard des impératifs idéologiques, sans disparaître complètement toutefois. L’absence d’examen exhaustif dans des perspectives similaires à celles de l’Allemagne de l’Ouest d’un des foyers révolutionnaires les plus importants, celui d’Allemagne centrale, faisait donc obstacle à toute tentative de synthèse sur les années révolutionnaires en Allemagne. On pouvait craindre également qu’avec la réorientation de l’historiographie allemande vers d’autres objets et surtout avec l’hégémonie grandissante de l’histoire culturelle du XXe siècle, la lacune ne soit jamais comblée. Dans ce contexte, c’est donc à un historien américain que revient le mérite d’avoir abordé un sujet qui ne fait plus vraiment recette. Certes, pour se dédouaner, il a dû tenir compte des mutations intervenues dans l’historiographie où la posture engagée est désormais fort mal vue, à commencer par une révision des catégories mises en œuvre : c’est ainsi qu’il a choisi d’examiner la confrontation entre « ouvriers » et « non-ouvriers » qui se recoupe pourtant largement avec l’opposition traditionnelle d’un marxisme démonétisé entre ouvriers et bourgeois. S’il n’a aucun mal à démontrer la cohésion de la première catégorie qui transcende les statuts, celle de la seconde est beaucoup plus épineuse à déceler, si bien que, pour ne pas compliquer les choses, les « transfuges » éventuels sont passés sous silence. Mais il a aussi voulu insister sur les continuités en resituant les événements révolutionnaires dans la durée de la décennie 1910-1920. Il a ainsi procédé à une étude économique et sociale fouillée, fondée sur une multiplicité de fonds d’archives qui font rarement ensemble l’objet d’un dépouillement systématique. Il a dressé le tableau de deux mondes parallèles, au radicalisme inversé, dans le Leipzig wilhelminien en reconstituant le montant des salaires annuels selon les catégories d’ouvriers comparé aux revenus des « élites », les conditions de logement, les unions endogamiques, les formes de sociabilité allant des fêtes populaires aux affiliations moins connues des bourgeois à des associations prétendument apolitiques mais dont l’orientation conservatrice, voire réactionnaire était passablement transparente. Il en déduit que le mécontentement ouvrier latent ne débouchait pas nécessairement sur des mouvements de protestation en vertu de l’intégration des normes de la société dominante et de la légitimation des élites par la « culture », valorisée par le monde ouvrier dans son ensemble. Le terme de Bildungsbürgertum, création sémantique ultérieure pour désigner des « élites » du savoir n’apparaît toutefois pas sous sa plume. Et surtout il suggère plus qu’il n’affirme que cette culture légitimante était quelque peu indigente. Opérant la distinction entre les formes organisées du mouvement ouvrier et la classe ouvrière, il conteste que cette dernière ait été intégrée à la société wilhelminienne, à l’inverse des dirigeants des organisations, parti et syndicats, même si l’hostilité virulente et quasi unanime à la social-démocratie dans les milieux « bourgeois » était un obstacle de taille à cette intégration et se traduisait dans le refus récurrent de démocratiser le suffrage pour les instances représentatives locales, Land et municipalité en particulier. On pourrait cependant s’interroger sur le critère que constitue le taux d’adhésion au parti ou au syndicat pour mesurer l’adéquation entre le mouvement et la classe ou se demander si la pénétration du socialisme voire du marxisme devait nécessairement se traduire dans une vision du monde « sophistiquée » pour être effective. L’hostilité à l’État de classe (Klassenstaat) largement partagée me semble être, au contraire, un indice de diffusion de l’idéologie. La guerre, en dépit de l’Union sacrée, a apporté des changements sensibles, en particulier à travers la délégitimation des « élites ». Sean Dobson constate ainsi que les mouvements de protestation à Leipzig sont en phase avec les échecs essuyés sur le front. C’est aussi moins le renchérissement du coût de la vie et la raréfaction des denrées qui les motivent que les inégalités flagrantes dans la distribution et l’absence de régulation politique pour y remédier. Autre constatation importante concernant le rapport entre le mouvement ouvrier et ceux qui prétendent s’exprimer en son nom : ce sont bien les militants de base de Leipzig qui contraignent leurs dirigeants à opter pour les social-démocrates indépendants en 1917, même si, pour les plus modérés d’entre eux, ce n’est nullement synonyme de radicalisation. Il confirme ainsi implicitement que dans l’ensemble de l’Allemagne – si ce n’est à Leipzig – les ouvriers se sont trompés de fidélité en accordant leur confiance à la social-démocratie majoritaire alors que la tradition attentiste masquée par une phraséologie révolutionnaire était bien du côté des indépendants. Dans la période révolutionnaire, le manque de confiance dans leurs capacités a incité les conseils à laisser en place des spécialistes et des administrateurs dont l’allégeance au nouveau régime était on ne peut plus tiède. D’ailleurs Sean Dobson montre fort bien comment la contre-offensive s’organise – allant jusqu’à la « contre-grève » – en faisant mine d’adopter les formes nouvelles d’articulation de la volonté collective sous l’aspect d’un Comité de bourgeois (ou de citoyens : Bürgerausschuss) où diverses catégories sont représentées. Il complète également le tableau du « mouvement de socialisation », c’est-à-dire celui des grandes grèves qui ont éclaté dans la Ruhr, à Berlin et en Allemagne centrale – ainsi qu’en Haute Silésie – en février-mars 1919 et souligne la spécificité de chacun de ces foyers, avec une plus grande diversité des entreprises touchées en Allemagne centrale, donc à Leipzig. C’est l’occasion aussi de mesurer le différentiel de radicalisation entre les secteurs industriels d’une même région, en vertu de traditions spécifiques de la socialisation politique collective. Sean Dobson confirme aussi que les femmes ont été les grandes perdantes de la période révolutionnaire, après avoir participé à tous les mouvements : à la fois parce qu’elles ont accepté d’être évincées, y compris à la demande de leurs homologues masculins, des postes qu’elles occupaient pendant la guerre tout comme elles ont continué d’accepter des salaires souvent inférieurs de 50% à ceux des hommes à qualification égale. La servitude volontaire a largement prévalu sur le féminisme : Clara Zetkin n’incitait-elle pas les femmes à se montrer dignes du droit de vote qui leur avait été accordé sans qu’elles aient à lutter pour l’obtenir ? Elles sont un exemple partiel de ce que n’était pas seulement en cause l’absence de détermination des chefs à laquelle Sean Dobson impute l’échec du mouvement révolutionnaire tout en essayant de se démarquer de la vulgate léniniste du parti révolutionnaire volontariste. Enfin, selon lui, c’est l’échec du putsch de Kapp en 1920 qui met un terme à la période révolutionnaire et stabilise les relations entre ouvriers et bourgeois.

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