Sara Iglesias, Musicologie et Occupation. Science, musique et politique dans la France des « années noires »

Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2014, 456 p.

par Karine Etcheverry  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’ouvrage très riche de Sara Iglesias étudie en profondeur la question des relations entre musique et politique dans le contexte de l’Occupation. Si, comme le souligne l’auteure, le sujet musical pendant les années noires est encore peu abordé, la question de la musicologie l’est encore moins. Ce travail recoupe divers champs d’analyses : l’historiographie de l’Occupation, de la musique, le champ épistémologique et musicologique. Sara Iglesias étudie comment le domaine de la musicologie traverse ce contexte politique complexe. La question de l’autonomie d’une science musicologique française en construction dans les années 1940 et celle de l’implication ou de l’instrumentalisation politique de ses productions, acteurs ou institutions sont ainsi posées.

Les jeux d’échelles permettent de saisir la complexité des relations entre le politique et la musicologie et de décrire les choix institutionnels ou individuels. L’ouvrage ne cherche pas à produire une simple reconstitution des faits musicaux ; une perspective synchronique est adoptée, dans le but de « cerner les processus microhistoriques, la pratique musicologique au quotidien, les phénomènes d’opinion et les strates significatives du discours musicologique dans toute leur complexité » (p. 21). La recherche obéit à une double délimitation chronologique et géographique. Elle est bornée par la défaite militaire de 1940 et la libération de Paris, deux événements « créateurs de sens » pour les acteurs. L’espace parisien est choisi comme terrain pour la richesse de sa vie culturelle, l’omniprésence allemande mais également en raison de la structure institutionnelle musicologique de l’époque. Sara Iglesias travaille à partir d’archives des institutions musicales et des organismes étatiques français et allemands impliquées dans le champ musicologique. L’interprétation de l’événement discursif est réalisée dans le cadre des principes de la critical discourse analysis. Tout discours est considéré comme idéologique, tout en procédant à une mise en contexte de sa production. Le champ de la musicologie dans les années 1940 est resitué dans une première partie. Les relations entre la musicologie et le nationalisme sont ensuite étudiées. Enfin, une troisième partie revient sur la question des échanges et des collaborations scientifiques entre musicologies française et allemande.

En 1940, la musicologie est dans une situation de construction disciplinaire, les limites entre scientificité et articles de « vulgarisation » sont assez faibles. Les musicologues constituent un groupe relativement homogène, majoritairement issu des couches sociales supérieures, pour lesquelles le travail de musicologue est davantage un passe-temps qu’une profession. La présence de femmes aisées est soulignée, elles pratiquent la musicologie en «  amatrices » (p.  45). La musicologie dans les années 1930 déjà, est recluse aux bibliothèques, peu présente dans les universités ; son principal espace de sociabilité est la Société française de musicologie (SFM).

Les relations entre nationalisme et musique passent notamment par l’utilisation de la musique par l’État. Dans l’enseignement supérieur, la situation est perturbée, avec des sanctions politiques à l’encontre d’enseignants ou les connivences vichystes que prennent les discours de la direction du Conservatoire de Paris. Paul- Marie Masson, ancien professeur d’université, secrétaire d’État à l’Éducation nationale et sympathisant nazi est membre du «  Comité Cortot  », instance du gouvernement ayant pour but « l’organisation et le contrôle de toute la vie musicale » (p. 126). La Société française de musicologie suspend ses activités lors de la déclaration de guerre en 1939 puis, après des hésitations, reprend une activité régulière à partir de 1941. L’étude du cas de Marie-Louise Pereyra, membre-fondateur de la SFM et du conseil d’administration, progressivement exclue de la direction de l’institution en raison du « statut des juifs de 1940 », reflète la présence du politique, en dépit de l’autonomie affichée (p. 132).

En référence à l’ouvrage de Benedict Anderson1, une double réflexion est menée : celle de la construction du projet de la Révolution nationale à travers la musique et la construction de cette musique même, par le régime autoritaire de Vichy. L’auteure analyse trois exemples : la construction du « peuple » et les liens avec la pratique du folklore musical, tout d’abord ; la revendication de l’esprit classique et national ensuite, qui traduit l’acte d’autodéfinition de ce qu’« est l’esprit français » ; enfin, l’étude des interprétations diverses de la figure de Debussy, patriote, collaborationniste ou résistant. Les relations entre musique et nationalisme sont également abordée à travers les relations entre musicologie et Résistance, malgré la rareté des sources écrites. L’analyse souligne l’individualité des engagements dans le champ musicologique. L’étude de trois trajectoires résistantes révèle qu’une distinction est établie par les acteurs eux-mêmes, entre vie professionnelle et activités extérieures. Enfin, l’analyse des Concerts de la Pléiade permet de déconstruire le mythe d’actes de résistance et de montrer, a contrario, les mécanismes qui peuvent contribuer à la construction de ce mythe.

La troisième partie revient sur les contacts entre les musicologies allemande et française. À travers l’analyse des lieux de sociabilité franco-allemands et des discours musicologiques français sur l’Allemagne, Sara Iglesias montre la nature conflictuelle de ces relations. L’asymétrie politique qui marque ces deux champs durant les années d’Occupation se reflète également dans le domaine scientifique. L’aspect quotidien des relations franco- allemandes dans le domaine de la recherche s’incarne dans les bibliothèques parisiennes, où la présence allemande est importante. Objet de grandes tensions politiques dans le milieu musicologique français, la réorganisation des bibliothèques pendant les « années noires » constitue une étape importante dans l’institutionnalisation de la discipline. Elle démontre la volonté de la direction de la Bibliothèque nationale de répondre aux exigences allemandes.

Le milieu musicologique est pourtant peu touché par l’épuration. Sara Iglesias conclut que « dans l’ensemble, le domaine musical ne produit pas de réflexion sur ses bases épistémologiques et déontologiques » (p. 353), ce qui se traduit en général par une continuité du personnel, des institutions et des productions.

La richesse de l’ouvrage n’enlève rien à la finesse des analyses réalisées. Les jeux d’échelles donnent à voir la complexité et la diversité des relations à la jonction des deux champs du politique et de la musique. L’effort constant de contextualisation historique et de mise en perspective à travers l’inscription dans l’histoire culturelle permettent à Sara Iglesias de ne pas envisager l’Occupation comme une simple « parenthèse ». En outre, Sara Iglesias n’omet pas d’analyser le rôle de femmes musicologues. Néanmoins, une analyse des différences sexuelles dans la division du travail musicologique ou encore de l’accès à la catégorie de musicologue selon une perspective de genre (les travaux de Hyacinthe Ravet analysent les parcours de musiciennes femmes notamment2) auraient été intéressants. Si la limitation de l’étude à l’espace parisien est justifiée par l’auteure, par la concentration des institutions de musicologie et la richesse de la vie culturelle qui s’y déroulent, on peut regretter l’absence de prise en compte d’autres espaces. L’étude des colonies extérieures à la France métropolitaine (Algérie, Réunion, Nouvelle Calédonie…) ou d’autres espaces culturels internes (pays Basque, Corse, Bretagne) auraient été intéressants. Hormis le chapitre sur la création de la musique nationale (chapitre 6), la musique est surtout abordée en faisant référence à la musique « classique » sans analyser les conditions d’accès à cette catégorie de musique « savante ».

Karine Etcheverry


1. B. Anderson, Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism,, Londres/New York, Verso, 1994, édition revue et augmentée.

2. H. Ravet, « Professionnalisation féminine et féminisation d’une profession : les artistes interprètes de musique », Travail, genre et sociétés, 2003, n°9, p. 173-195.



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