Samuel Guicheteau, La Révolution des ouvriers nantais, 2008.

Samuel Guicheteau, La Révolution des ouvriers nantais. Mutation économique, identité sociale et dynamique révolutionnaire (1740-1815). Rennes, PUR, 2008, 370 pages.

par François Jarrige  Du même auteur

La ville de Nantes, carrefour âprement convoité entre terre et océan, résidence des ducs de Bretagne, et capitale du commerce colonial et de la traite négrière au XVIIIe siècle aurait pu sembler bien connu depuis les travaux d’Olivier Pétré-Grenouillau. Mais c’est à une autre lecture de la cité et de son évolution économique et sociale que nous convie Samuel Guicheteau en étudiant la « Révolution des ouvriers nantais ». L’auteur est bien conscient des problèmes soulevés par le terme imprécis d’« ouvrier », dont le sens évolue et se reconfigure avec les transformations économiques et les bouleversements juridiques introduits par la Révolution. Il s’en explique en précisant qu’il désignera par ce terme tous « les salariés, quel que soit leur cadre de travail, et les chambrelans ». Conscient aussi des risques d’anachronisme et de réification a posteriori de ce monde disparate, il entend privilégier « une approche identitaire de la définition du monde ouvrier qui permettra d’étudier les différentes caractéristiques d’une identité sociale et leur articulation ». C’est donc à la fois à une histoire économique et sociale de la ville, à une approche de la politique populaire à l’époque révolutionnaire, et à une histoire culturelle des identités sociales que nous convie l’auteur.

L’étude est construite selon un plan classique. La première partie offre un large panorama de Nantes comme « une grande ville industrielle et ouvrière ». L’auteur y examine l’essor de l’industrialisation au XVIIIe siècle en insistant sur le textile qui s’affirme comme l’activité dominante. Il revient ensuite sur une question classique : la Révolution française fut-elle une catastrophe économique ? La réponse apportée se veut modérée, la révolution n’est pas la cause du déclin de certaines activités, mais seulement un élément d’accélération de processus en cours. On aimerait pourtant voir plus précisément et clairement ce que la Révolution fait à la trajectoire industrielle nantaise et en quoi celle-ci se singularise au niveau national. Après l’évolution des « structures économiques » vient l’étude du travail et des ouvriers dans leur diversité. L’auteur confirme, à partir du cas nantais, ce que l’on savait déjà : la deuxième moitié du siècle connaît une montée sensible des conflits du travail, à l’image des tailleurs de pierres chassant les travailleurs étrangers de la ville en 1752 ou les imprimeurs d’indiennes exigeant le renvoi des femmes en 1787. Plus originale sans doute est l’étude qu’il propose du travail comme creuset de l’identité ouvrière. En étudiant les formes de l’apprentissage, l’attachement aux outils, les règles de la sociabilité et les multiples manifestations de l’autonomie au travail, l’auteur propose de distinguer une culture commune aux travailleurs marquée par la fierté et la dignité. Reconnaissant qu’il n’existe pas de « conscience de classe », Samuel Guicheteau affirme néanmoins qu’il existe une « identité commune » aux travailleurs forgée, par delà la diversité des métiers, dans l’expérience du travail et la défense d’une dignité menacée par le durcissement de la police du travail et les premières tentatives de « rationalisation ».

Après l’analyse des structures socio-économiques, vient logiquement l’examen de « la participation des ouvriers nantais à la révolution française ». L’objectif est de suivre au plus près l’expérience révolutionnaire des travailleurs, retrouvant ainsi une tradition d’histoire sociale quelque peut marginalisée ces dernières décennies par les mutations de l’historiographie révolutionnaire. La « politisation » est étudiée à trois niveaux : dans les luttes sociales quotidiennes, dans la participation aux événements et aux grandes luttes politiques du temps (querelle religieuse, défense nationale), et dans le façonnement plus invisible d’une culture politique nouvelle que l’auteur détecte notamment dans les « prénoms de la révolution ». Les ouvriers nantais ne se politisent pas à travers la sociabilité politique classique conclut Samuel Guicheteau – il n’y a jamais à Nantes de grands mouvement sectionnaire – mais à travers divers « chemins de traverse » (p. 315) qui sont finement reconstitués.

L’objectif de ce travail est donc de suivre l’histoire de la Révolution française vue d’en bas, à partir des expériences qu’en ont faits les acteurs ordinaires ou, pour le dire autrement, le « Peuple ». En ce sens, l’ouvrage s’inscrit dans la mode actuelle visant à partir en quête de la politique du peuple. Mais son approche de cette question aurait pu être enrichie de certaines réflexions contemporaines menées outre-Manche sur la politique populaire et sur les langages politiques, ou par les nombreux travaux consacrés à la question de la politisation au XIXe siècle. Le spécialiste du XIXe siècle regrettera aussi que, contrairement à la thèse dont est issue le livre, qui cherchait à prolonger l’analyse vers le premier XIXe siècle, la version imprimée se limite à la décennie révolutionnaire. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage sera désormais fondamental pour envisager l’évolution de la grande métropole nantaise à la charnière des XVIIIe et XIXe siècle, et comprendre l’expérience révolutionnaire vécue par les travailleurs de l’une des grandes capitales régionales françaises.


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