Saheed Aderinto, When Sex Threatened the State: Illicit Sexuality, Nationalism, and Politics in Colonial Nigeria, 1900-1958.

Urbana, University of Illinois Press, 2014, 264 pages.

par Sara Panata  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’ouvrage de Saheed Aderinto se propose d’étudier la prostitution et les politiques sexuelles qui en découlent en se penchant sur la ville nigériane de Lagos, du début du XXe siècle jusqu’en 1958. Cette période qui précède l’indépendance du pays, obtenue en 1960, comprend un moment de rupture : en 1940, les Britanniques, qui avaient auparavant toléré la prostitution, mettent en place un ensemble de règles contre cette forme de « sexualité illégale » (illicit sexuality), et créent une institution, à l’intérieur de l’appareil colonial, pour protéger les filles du trafic et de l’exploitation sexuelle. L’ouvrage porte principalement sur la prostitution hétérosexuelle, entre des femmes qui vendent du sexe et des hommes qui payent en échange de ces services sexuels, au sein de laquelle on peut distinguer prostitution enfantine et prostitution adulte. Dans le but de comprendre la place de la sexualité et de la prostitution dans le projet colonial, le choix de se centrer sur Lagos, première ville du pays à être placée sous le contrôle colonial et capitale du Nigeria pendant la période étudiée, paraît particulièrement judicieux : c’est dans cette cité que les colonisateurs et les Nigérians ont concentré la plus grande partie de leurs efforts pour contrôler les ressources politiques.

La singularité de l’ouvrage de Saheed Aderinto vient de ce qu’il appréhende la prostitution et les politiques qui lui sont liées comme des phénomènes révélateurs de dynamiques sociales et politiques de plus grande ampleur. Considérée comme un élément central du processus historique, la prostitution et le langage du sexe et de l’amoralité qui l’accompagne sont replacés dans un vocabulaire plus large de la « civilisation » qui s’exprime en couples de valeurs binaires et dialectiques, telles que légitimité/illégitimité, tradition/modernité, progrès/faillite, normal/anormal. La prostitution est perçue différemment selon la région d’origine, le genre et la classe sociale des acteurs étudiés et selon l’âge des prostituées. C’est un sujet qui suscite des oppositions en fonction des projets et des ambitions des différents groupes sociaux et politiques à l’intérieur du système colonial. La prostitution, longtemps considérée comme relevant de l’ordre du privé, est désormais pensée comme un problème collectif, une menace pour la structure de l’État colonial, « un des sites complexes à travers lesquels diverses représentations des pratiques coloniales et différentes pensées sur la modernité étaient configurées et reconfigurées » (p. 4).

Constitué de sept chapitres, l’ouvrage se fonde sur différentes sources d’archives et une analyse de la presse pour identifier les acteurs impliqués dans cette « sexualité illégale » étudier les lois sur la prostitution et sur les maladies vénériennes et saisir les réactions des différents acteurs à la prostitution. Les trois premiers chapitres se concentrent sur les acteurs et les significations de la prostitution. Le premier dresse un cadre historique et socio-économique de Lagos. Il s’attarde sur les lieux de sociabilité de la ville et sur l’émergence d’une construction coloniale de la prostitution comme un « crime moral » et une « menace » pour la société. Après avoir retracé ces éléments de l’histoire urbaine, l’auteur passe aux politiques sexuelles qui s’y insèrent. Dans les deux chapitres qui suivent, l’attention est portée sur les prostituées, avec un tableau contrasté des prostitutions adulte et enfantine. Le deuxième chapitre se centre sur la prostitution des adultes en décrivant les prostituées et leurs clients. Âgées de vingt à trente ans, célibataires, mariées, divorcées, veuves ou séparées, les prostituées de Lagos offraient à leur clients des relations sexuelles mais aussi d’autres types d’activités (cuisine, danse, accompagnement…). Du fait de cette dimension sociale des relations de prostitution, les hommes fréquentaient généralement des prostituées de même provenance qu’eux, donnant lieu à une « ethnicisation » de la prostitution. Les clients étaient majoritairement des soldats. Mais il y avait aussi des Européens parmi les clients assidus, bien que leurs pratiques soient moins documentées – dès 1909, en effet, toute forme de relation sexuelle entre officiers coloniaux et femmes natives était formellement interdite. Si cette histoire sociale des prostituées et de leurs clients se révèle très intéressante pour compléter notre connaissance de la société lagosienne, en sortant les prostituées de la marge de l’histoire, ce chapitre permet également de saisir les relations entre prostitution, immoralité et crime à travers les changements sociaux de la première moitié du XXe siècle. Si la prostitution était tolérée par certains (propriétaires de bars et de bordels, propriétaires tirant profit de la location des locaux, familles des prostituées), d’autres l’assimilaient à une dégénération sexuelle. À la différence d’autres colonies où les débats liés à la sexualité étaient monopolisés par les colonisateurs, à Lagos, les Nigérians émirent des protestations contre la prostitution. L’élite nationaliste nigériane se fit notamment la porte-parole de ce combat, en condamnant la tolérance des Britanniques. Ils dénonçaient la faillite de la mission civilisatrice et la volonté de miner les bases d’un Nigeria indépendant. Un troisième chapitre se penche plus particulièrement sur la prostitution des filles de moins de 17 ans. Saheed Aderinto cherche à retracer les différences dans le traitement de ce type de prostitution en analysant les dispositifs coloniaux mis en place pour le combattre. Il montre comment, à partir des années 1940, la prostitution enfantine est perçue comme un grave danger social, reflétant la faillite des adultes dans l’éducation des enfants et d’un État incapable de protéger une nouvelle génération de femmes et de mères.

Le quatrième chapitre se concentre sur les maladies vénériennes qui commencent, au début du siècle, à être considérées comme une sorte de manifestation pathologique et psychologique de l’infériorité de la race noire par rapport à la race blanche. Le corps africain, particulièrement celui des femmes, était considéré comme un véhicule de maladies sexuelles. Par conséquent, les investissements dans les soins médicaux pour lutter contre ces pathologies étaient perçus comme s’inscrivant dans la mission civilisatrice des colonisateurs. Ce chapitre illustre donc en détail les mesures prises pour contenir ces maladies, sur un plan sanitaire (ouverture de cliniques, dépistages, soins gratuits, etc.) mais aussi social (promotion du mariage, contrôle de la prostitution, etc.). La diffusion de maladies sexuellement transmissibles, associée aux contraintes budgétaires auxquelles les Britanniques font face dans les années 1940 à la suite du conflit mondial, fait que la prostitution commence à obtenir une place centrale dans les affaires de l’État. Cela débouche sur une révision des lois contre la prostitution, avec l’objectif d’y mettre un terme. Différents dispositifs, décrits dans le cinquième chapitre, entrent en vigueur aux fins d’éliminer à la fois la prostitution enfantine et celle des adultes. Une série de lois est également mise en place pour contenir les maladies vénériennes. Dans son analyse de cet ensemble de lois, Aderinto met en évidence la façon dont elles appliquent à l’ensemble de la colonie des règlements imprégnés d’une culture occidentale qui modifie le tissu social du pays.

Les deux derniers chapitres analysent les réactions lagosiennes à l’ensemble de ces lois en distinguant celles des hommes et des femmes. Au-delà du genre, ces réactions sont influencées par la classe sociale, les salaires, l’éducation, l’état civil des Lagosiens, ainsi que par l’âge des prostituées. Les hommes étaient partagés entre ceux qui étaient favorables à la prostitution, considérée comme un travail légitime nécessitant une réglementation (ouverture de bordels légaux et codifiés, taxation de prostituées, etc.), et les prohibitionnistes pour qui, moralement inacceptable, elle devait être interdite. Du côté des femmes, celles de l’élite, qui auraient été les seules à s’intéresser à la question, se déclaraient unanimement en faveur de la lutte contre la prostitution, lutte qu’elles menaient dans le cadre d’associations féminines. Premières à se mobiliser, au début des années 1920, en faveur de l’abolition de la prostitution, elles combattent surtout la prostitution enfantine et militent pour la réhabilitation des filles prostituées.

En sondant tous ces aspects de la prostitution, Aderinto en arrive à la présenter comme un aspect de la vie sociale, économique et politique d’un pays, comme un angle d’analyse permettant d’étudier les divers projets qui animent la société coloniale. La « sexualité illégale » devient un facteur de déséquilibre qui met en danger la structure étatique et qui suscite en conséquence des réactions multiples dont l’analyse permet de mieux comprendre les dynamiques qui animent ces cinquante années. En considérant la prostitution comme un fait collectif de première importance, l’ouvrage propose une approche novatrice. Il manque cependant d’un cadre conceptuel et d’une perspective comparatiste. Cela en fait un cas d’étude qu’un lecteur non expérimenté aura du mal à inscrire dans un cadre plus général, y compris historiographique (on pense en particulier aux travaux de Luise White). Ce qui rend difficile de saisir les singularités de l’expérience nigériane par rapport à celle d’autres pays du continent africain, mais aussi de l’Angleterre qui a influencé, via les colonisateurs, le traitement nigérian de la prostitution.

Sara Panata



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