Sabine ROUSSEAU. Françoise Vandermeersch. L’émancipation d’une religieuse.

Paris, Karthala, 2012, 280 pages.

par Axelle Brodiez-Dolino  Du même auteur

Françoise VandermeerschSandrine Rousseau. Françoise Vandermeersch: l’émancipation d’une religieuse Paris, Karthala, 2012, 272 p. 
C’est délibérément l’histoire d’un « second rôle » que Sabine Rousseau, spécialiste des engagements chrétiens contre les guerres d’Indochine et du Vietnam, retrace ici. Née en 1917, fille d’un entrepreneur de tissage du Nord, deuxième d’une fratrie de dix, Françoise Vandermeersch est élevée dans le respect des valeurs chrétiennes. Elle est atteinte à l’âge de cinq ans d’une poliomyélite qui lui laissera des séquelles à la marche. En 1936, elle se découvre une sympathie pour les grévistes des établissements paternels et suit en cachette les manifestations ouvrières à Roubaix.

À vingt ans, elle entre dans les ordres et choisit les Auxiliatrices des âmes du Purgatoire, congrégation flamande à la spiritualité ignacienne consacrée au « soulagement de l’Église souffrante par la pratique des œuvres de zèle et de charité ». Nommée dans la communauté de Tourcoing, elle prend en religion le nom de Marie-Edmond. Chargée du secrétariat de la Croisade eucharistique, des Unions mariales, du patronage de la paroisse, du catéchisme d’une école et du soin de malades, elle anime aussi un centre social ouvert aux ouvrières et, pour permettre aux enfants des courées de partir en vacances, se forme comme directrice de colonies.

En novembre 1950, elle est appelée à rejoindre la maison-mère, dans le VIe arrondissement de Paris, pour fonder un bulletin de la congrégation. Échanges, dont le premier numéro paraît en 1951, traitera alternativement de sujets religieux et, dans un souci d’ouverture plus large, de sujets de société. Elle est alors la seule femme directrice d’une revue de congrégation. C’est à ce titre qu’elle se trouve en 1966 propulsée sur la scène médiatique dans l’affaire de « La Religieuse » : avant même d’avoir été tourné, le film de Jacques Rivette adapté du roman de Diderot a provoqué une campagne préventive dans le monde catholique mais Françoise Vandermeersch, invitée à une table ronde organisée par Paris-Match, ne le condamne que de façon nuancée. Les retombées de cette affaire scellent aussi pour elle une prise de conscience, celle de la soumission contrainte des femmes aux hommes dans l’Église et du droit qui leur est refusé, contrairement aux hommes, d’exprimer des opinions personnelles. Dès lors, « elle en tire les leçons et entreprend de poursuivre dans la voie de l’affirmation de soi. Elle est persuadée que la reconnaissance des religieuses sera le résultat de leur propre prise de parole, qu’elle viendra avant tout de leur capacité à moderniser un mode de vie qu’elle juge obsolète et à s’imposer en s’ouvrant au monde extérieur » (p. 54). Prenant appui sur le décret Perfectæ caritatis sur la rénovation de la vie religieuse et sur les conclusions de Vatican II, elle se montre aussi consciente des évolutions sociologiques de la femme que critique sur la vie religieuse, en particulier sur les vœux  (obéissance, célibat et chasteté) ; elle souhaiterait que les religieuses aient une formation plus solide en sciences humaines et sociales, qu’on accorde davantage d’importance à leur équilibre physique et mental, que les règlements s’assouplissent. Échanges fait écho à cette volonté de rénovation. La révision des statuts de sa propre communauté en 1969 lui fera en partie droit, même si les piliers de la vie religieuse y seront in fine réaffirmés.

En 1968, elle troque son costume de religieuse pour une tenue de ville et reprend son nom de baptême. Curieuse du mouvement social, elle est invitée à un débat en Sorbonne. Elle se trouve surtout mêlée à l’affaire dite « des Katangais », jeunes du service d’ordre des manifestations ayant commis le meurtre d’un des leurs lors d’une fuite : Henri Burin des Roziers, aumônier de la faculté de droit d’Assas, ayant demandé qu’ils soient accueillis dans la maison-mère des auxiliatrices, elle les héberge durant plusieurs jours et les aide ensuite à fuir. Elle les suivra et les épaulera jusqu’à leur procès en 1970. Ce qui la met désormais en difficulté vis-à-vis de sa communauté.

Dès lors, parallèlement attentive à l’expérience des communautés de base et des communautés nouvelles, elle envisage dès 1970 de vivre ailleurs. En 1971, elle élabore un projet de vie communautaire ; à l’été 1972, elle installe une petite communauté au 27 rue Bonaparte, entre la Seine et Saint-Germain-des-Prés. « Chrétienne en recherche », elle milite dans sa revue pour « réinventer l’Église », prend dans Elle et La Vie moderne position pour l’accès des femmes au ministère, s’engage dans le groupe « Femmes et hommes dans l’Église » et se rapproche, au grand dam de sa hiérarchie, de Bernard Besret et de l’abbaye de Boquen. À l’été 1971, un numéro d’Échanges est consacré à la sexualité ; début 1972, un autre à l’avortement. Les liens se tendent et se distendent avec ses supérieur(e)s : la revue doit s’autonomiser de la congrégation, qui s’en désengage financièrement, rédactionnellement et logistiquement. Françoise Vandermeersch est rappelée à l’ordre.

Dans cette période difficile, la découverte du Vietnam constitue un tournant. Officiellement envoyée à l’automne 1973 par l’organisation Pax Christi pour préparer un congrès, elle est en fait chargée d’enquêter sur la situation et les conditions de détention des prisonniers politiques au Sud-Vietnam. Elle visite des camps, villages, hôpitaux,… À son retour, elle multiplie les conférences pour dénoncer la situation politique, l’emprisonnement massif de non-communistes et le « néo-colonialisme américain » ; elle lance un appel au soutien matériel des prisonniers, puis en 1975, suite à un nouveau séjour, fait convoyer un avion de médicaments organisé par l’association France-Vietnam. En 1977, elle adhère à Fraternité chrétienne avec le Vietnam, association alors en quête d’un second souffle, qui se réoriente finalement sur une mission d’information auprès de l’opinion et de la hiérarchie religieuse. Non sans provoquer de nouveaux conflits avec sa hiérarchie, Françoise Vandermeersch se montrant plus attachée à souligner la perduration de libertés octroyées aux Églises sous le communisme qu’à dénoncer les entraves mises aux autres libertés. En juillet 1977, elle est à nouveau convoquée, cette fois devant le conseil général.

Elle se déleste peu à peu de la revue Échanges, qu’elle transfère finalement aux dominicains de l’Arbresle, pour devenir la cheville ouvrière de Fraternité chrétienne. Jusqu’à lui donner un nouveau nom, « Fraternité chrétienne avec le Vietnam, le Cambodge et le Laos » ; en prendre en 1981 la présidence ; et installer l’année suivante ses locaux chez elle, au 72 rue de Sèvres. En 1980, une attention particulière est portée au Cambodge et Françoise Vandermeersch est parmi les premières à dénoncer, dès janvier 1980, le génocide de Pol Pot sur son propre peuple. L’association est aussi recentrée sur l’aide à l’enfance au Vietnam. Dans les années 1990, elle développera des activités médicales, ainsi que de coopération technique et scientifique dans le domaine de la formation, en lien avec les services pédiatriques à Hanoï du Dr Hoa, ancienne ministre qu’épaulent également le Secours populaire français et le CCFD. Parallèlement, elle s’engage dès 1979 dans les instances nationales du Secours populaire, organisation humanitaire de matrice communiste dont elle apprécie l’action médicale au Vietnam ; mais coopère aussi, sans exclusive politique ou confessionnelle, avec le CCFD, APPEL, l’UNICEF… À rebours de la politique internationale, elle témoigne d’un soutien sans faille au régime communiste, non sans passer par différentes phases : l’enthousiasme (1978-1983), l’inquiétude (1984-1986) puis finalement le pragmatisme (1987-1996). En 1991, elle quitte la présidence de l’association, tout en y restant engagée. Elle décède en 1997 à Paris.

Françoise Vandermeersch n’est donc certes « qu’un » second rôle puisqu’elle n’est une figure majeure ni du catholicisme ni de l’engagement humanitaire. Mais elle est une personnalité notable, remarquable et régulièrement remarquée, sensible aux grands événements (juin 1936, mai 1968) et soucieuse de s’engager pour peser sur le cours de l’histoire (volonté de moderniser l’Église et en particulier les congrégations féminines ; de faire changer les mentalités ; d’aider le Sud-Vietnam). Elle reste une figure aussi heuristique qu’atypique d’engagement, à la trajectoire cohérente et pourtant non rectiligne ; une chrétienne sans faille mais dont la foi explore les chemins de traverse ; une femme d’action qui accepte de se faire intellectuelle.

Entre histoire religieuse et histoire sociale, Sabine Rousseau est ici pleinement dans son champ de compétence et ses centres d’intérêt, les chrétiens et le Vietnam. On aurait parfois aimé un discours plus analytique et réflexif, recontextualisé et replacé dans l’historiographie, mais le choix d’une biographie d’accès large semble avoir prévalu – une biographie qui n’est certes qu’une pièce d’un puzzle plus large, mais une pièce de choix.

Axelle BRODIEZ.



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