Ruth Barraclough et Elyssa Faison, dir., Gender and Labour in Korea and Japan. Sexing Class.

Londres, Routledge, 2009, 152 p.

par Bernard Thomann  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Cet ouvrage s’attache à montrer pourquoi, dans la Corée et le Japon de la Seconde Guerre mondiale et de l’après-guerre, le rapport entre féminité et travail en vint à être considéré comme extrêmement problématique. Cependant, il emprunte une voie un peu différente que celle de la plupart des études sur le travail féminin. Plutôt que d’essayer de s’attacher à des cas typiques d’emploi féminin, dans l’industrie textile ou dans les services, par exemple, il tente, en étudiant un certain nombre de cas très particuliers de représentations ou de femmes – la figure de la prostituée dans la littérature, les jeunes filles travaillant dans les usines en temps de guerre, les esclaves sexuelles au service de l’armée, une ouvrière écrivain, les hôtesses de bar, une activiste syndicale, des épouses d’ouvriers en lutte –, d’explorer la complexité des rapports de genre qui peuvent se nouer sur le lieu de travail et dans son environnement le plus immédiat.

Dans son article, Hearther Bowen-Struyk montre que la prostituée, dans les écrits du début du XXe siècle, était parfois vue comme une victime personnifiant la condition ouvrière car souvent issue de cette classe et la rendant immédiatement visible. Elle était en revanche rarement considérée comme une actrice de sa propre libération. En effet, si la métaphore du prolétariat par la prostituée est efficace parce qu’elle met en scène l’exploitation et la dégradation d’un individu, dans le roman de l’écrivain japonais Hayashi Yoshiki, sur lequel l’article s’appuie, elle ne peut fonctionner de cette façon qu’à cause de la position privilégiée de l’homme hétérosexuel qui se prend de pitié pour elle. Seul l’homme est présenté en situation de sauver la prostituée. Cependant, les rapports de genre qu’implique une telle relation sont loin d’être aussi simples qu’ils pourraient paraître de prime abord. Même si c’est parce que la prostituée est une femme que sa misérable condition attire l’attention et la pitié du héros, la prise de conscience de la condition de la prostituée comme figure de la classe exploitée, c’est à dire la prise de conscience des rapports de domination entre les classes, doit se faire au prix du dépassement du désir sexuel que l’homme pourrait avoir pour cette femme.

Si, pour Hearther Bowen-Struyk, la figure de la prostituée a pu apparaître, dans la littérature, comme un moyen efficace pour sensibiliser le lecteur à la question de l’exploitation du prolétariat, Chunghee Sarah Soh montre néanmoins que, dans les faits, la condition des travailleuses du sexe a surtout rencontré beaucoup d’indifférence. Elle explique ainsi le peu d’importance donnée par la société japonaise à la question des « femmes de réconforts » coréennes (ianfu), recrutées de force par l’armée impériale japonaise pendant la seconde guerre mondiale, par une inclinaison culturelle des hommes à considérer et à stigmatiser la prostitution comme une « activité traditionnelle », normalement intégrée à la division sociale du travail et à la hiérarchie des relations de genre. Elle montre, non seulement le prix qu’ont du payer de nombreuses femmes, coréennes en particulier, pendant la guerre, mais rappelle aussi à quel point les prostituées ont été impliquées dans le développement économique de l’après-guerre. L’auteur s’étonne d’ailleurs que les travaux universitaires sur la relation entre genre et travail dans le développement économique de l’Asie orientale aient à ce point ignoré la contribution du travail sexuel de ces femmes au sein de l’économie.

Elle ne réduit pas l’exploitation sexuelle des femmes coréennes aux crimes de guerre et coloniaux de l’armée impériale japonaise. Elle replace ce phénomène non seulement dans le cadre de rapports de force entre les nations, mais aussi de domination et de hiérarchie entre les genres et les classes sociales. L’article montre ainsi que, à la fin de la colonisation japonaise, les femmes de réconforts continuèrent à exister en Corée, au service cette fois des soldats américains. Et au Japon, après la guerre, fut créé la Recreation and Amusement Association étroitement supervisée par plusieurs ministères et qui avait pour fonction de gérer des maisons closes pour les soldats américains afin d’éviter les viols des « femmes de bonnes mœurs ». Des femmes de réconforts pour les soldats coréens furent aussi engagées pendant la guerre de Corée, avec des procédures de recrutement visant des jeunes filles dans le besoin et ressemblant à celles de l’armée japonaise pendant la guerre. Enfin, dans les années 1970, les femmes coréennes qui voulaient travailler pour les touristes étrangers dans certains hôtels spécifiques bénéficiaient de cours donnés par des professeurs hommes qui insistaient sur l’importance de leur rôle patriotique dans la capitalisation de monnaies occidentales nécessaires au développement économique. Chunghee Sarah Soh souligne d’ailleurs les liens de solidarité qui purent se développer entre associations japonaises et coréennes luttant contre la prostitution. Le mouvement pour la reconnaissance des « femmes de réconfort » naquit ainsi, au départ, d’une alliance de femmes japonaises et coréennes pour lutter contre le tourisme sexuel des hommes japonais en Corée auprès de prostituées désignées par l’euphémisme de gisaeng.

L’ouvrage montre à quel point le travail des femmes dans des industries liées plus ou directement ou explicitement au sexe charrie des hiérarchies liées au genre à la classe sociale, mais aussi à l’appartenance ethniques des acteurs. Cependant, comme le montre bien l’étude participante d’Haeng-ja Sachiko Chung du fonctionnement d’un bar à hôtesses coréen au Japon, l’intitulé des diverses fonctions occupées respectivement par les hommes et les femmes et l’appartenance ethniques des employés et des consommateurs impliquent des relations plus complexe qu’elles en ont l’air à priori. La plupart des acteurs d’un tel lieu occupent de multiples fonctions qui tendent à brouiller les hiérarchies qui semblent d’imposer de prime abord. Par exemple, la relation de subordination des femmes à l’égard des employés hommes semble moins évidente sur ce type de lieu de travail que dans les entreprises, les serveurs hommes devant obéir à de multiples demandes de la part des hôtesses.

L’article d’Elyssa Faison sur la mobilisation de la main d’œuvre féminine coréenne dans l’industrie japonaise en guerre a une position charnière au sein de ce volume car il lie de façon plus approfondie que les contributions citées plus haut le genre et la domination coloniale avec les hiérarchies de classe. Il aborde, d’autre part, un sujet peu traité. Contrairement aux esclaves sexuelles et aux travailleurs forcés coréens de sexe masculin, les femmes et jeunes filles recrutées dans les usines japonaises pendant la guerre n’ont pas fait l’objet d’une grande attention. Cette contribution montre comment le genre et la classe sociale, c’est à dire les politiques d’éducation féminine et l’application d’idéologies genrées et centrées sur l’idéal d’une classe moyenne, forgées au Japon sous la forme du slogan « bonne épouse, mère avisé » (ryôsai kenbô), déterminaient pour une large part les relations politiques entre les sujets coloniaux et l’État impérial.

Le langage pour parler des femmes mobilisées comme esclave sexuelle et pour le travail industriel avait convergé dans les années 1940, avec un terme de chongsindae (teishintai en japonais) signifiant « groupes volontaires de travail », utilisé pour faire référence aux deux types de tâches. Cependant, Elyssa Faisson montre bien que l’éducation et la classe sociale déterminaient en réalité le fait, pour une jeune fille coréenne, d’être recruté dans une usine ou comme esclave sexuelle. Si la nature précise de ce qui était décidé comme une masculinité et une féminité coréenne appropriée pour une certaine classe était négociée en fonction des besoins de l’État en main-d’œuvre, la problématique était beaucoup plus compliquée pour les femmes que pour les hommes. Pour les hommes, il n’y avait pas de contradiction entre remplir leur rôle social comme chef de famille et servir l’État. Pour les femmes, rentrait en jeu un calcul complexe qui prenait en compte l’âge, le statut marital et le niveau d’éducation et qui déterminait quelle forme de mobilisation du travail s’imposait pour elle.

Ainsi, concrètement, les efforts des Japonais pour recruter des jeunes femmes éduquées coréennes dans les usines furent gênés par l’idéologie ryôsai kenbo qu’il leur avait été inculqué comme un marqueur d’assimilation culturelle à l’Empire. Il y eu bien-sûr des recrutement de telles jeunes filles non mariées, pour travailler dans des entreprises japonaises. Mais globalement, le gouvernement japonais ne fit pas grand effort pour mobiliser la main d’œuvre féminine en dehors du contexte agricole au sein duquel les femmes vivaient déjà. Les femmes coréennes, comme les femmes japonaises d’ailleurs, furent surtout employées à remplacer dans les champs les hommes conscrits.

Cet ouvrage interroge aussi une histoire qui a souvent eu tendance à enfermer les femmes au travail dans un statut de victime. Ruth Barraclough analyse, dans sa contribution sur la littérature autobiographique des femmes de la classe ouvrière sud coréenne, cette « position féminisée de victimes » comme particulièrement représentative de leur position marginale dans le méta-récit du développement national et de la lutte des classes. Un examen attentif de cette littérature est une façon de porter un regard direct sur ce qu’est leur agency. Celle-ci doivent composer avec le paradoxe d’être condamnées comme peu féminines en raison du travail manuel qu’elles occupent, tout en voyant leur sexualité surdéterminée par leur vulnérabilité économique. Une histoire d’amour finissant par un mariage dans la classe supérieure a en effet souvent été un des moyens pour les ouvrières d’échapper aux dortoirs ou à d’autres formes précaires de logement. Mais, les histoires d’amour de la littérature ouvrière sont aussi traversées par une conscience du danger que ces romances font peser sur les femmes. Elles sont cernée par la pauvreté et hantée par la prostitution, partie intégrante d’une « économie de l’ombre liée à la haute croissance et formant un terrain de chasse commode pour une classe militaire sud coréenne surdimensionnée ». Les ouvrières-écrivain elles-mêmes furent coincées dans une sorte d’angle mort entre rendre hommage à la vie de la classe ouvrière et y échapper. Et c’est pour réconcilier ces deux perspectives, qu’elles utilisèrent le genre autobiographique.

Si ces auteures réussirent sans doute à adresser des problèmes beaucoup plus profonds que ne pouvait le faire le mouvement ouvrier, la capacité d’agir des femmes a pu aussi d’exprimer dans les conflits du travail où les hommes étaient pourtant censés jouer le rôle central. Hwansook Nam rapporte l’histoire singulière et fascinante du choix d’une jeune femme comme déléguée du syndicat dans un lieu de travail particulièrement dominé par les hommes, les Chantiers navals KSEC. Le support qu’elle reçut de la part de ses collègues hommes suite à sa nomination et aux nombreuses brimades qu’elle eut à subir de la part de sa hiérarchie, incite l’auteure à repenser certaines idées reçues sur les hiérarchies dans les relations entre les genres dans l’industrie et la société coréenne. En suivant l’histoire de Kim Chinsuk, elle analyse la manière dont les travailleurs se représentent les identités sexuelles, mais elle montre aussi que les relations entre les hommes et les femmes ne furent pas seulement formées par une variété de discours mais aussi par l’expérience vécue et la culture du travail au sein du chantier naval.

Dans les chantiers navals coréens des années 1960, le discours dominant distinguait deux sortes de travailleuses. Les jeunes femmes non mariées (agassi ou ch’onyo, signifiant littéralement vierges) et les femmes plus âgées mariées, les ajumma. Les premières occupaient des emplois d’employées de bureau et les secondes des emplois non qualifiés, considérés comme non convenables pour des jeunes filles. Il s’agissait souvent d’emplois d’entretien ou certains emplois sur le chantier mais très répétitifs. Cependant, pour ne pas remettre ouvertement en cause la norme de la division sexuelle du travail, le recrutement de cols bleues femmes mariées d’un certain âge plongées souvent dans des difficultés économiques se faisait de manière discrète par l’intermédiaire de relations interpersonnelles. L’accès d’une jeune femme telle que Kim Chinsuk à un emploi normalement réservé aux hommes vint bousculer cet ordre et suscita d’abord des réactions hostiles. Cependant, celle-ci étant une jeune femme sans homme pour la protéger, les travailleurs expérimentés en vinrent à la prendre sous leur protection, comme leur propre fille. Cette désexualisation de la relation avec les travailleurs permit à Kim Chinsuk de trouver une place parmi eux sans bousculer l’identité masculine liée au travail exercé. Pour Hwansook Nam, ce cas très particulier indique aussi que le niveau de qualification et la compétence peuvent permettre de franchir les barrières posées par le genre.

Si l’expérience de Kim Chinsuk est très intéressante, il n’en reste pas moins que c’est surtout comme épouses et membres des communautés qui s’étaient développées autour des usines que les femmes participèrent activement aux mouvements sociaux.

Jong Bum Kwon analyse la participation des femmes à une lutte syndicale, dominée par les hommes, contre des restructurations, ceci dans le contexte des réformes socio-économiques néo-libérales qui suivirent la crise financière asiatique de 1997. L’ouvrage traite là d’une contradiction qui fut souvent mise en avant par les études sur les femmes au travail dans les pays les plus industrialisés. Alors que les mouvements ouvriers ont tenté de remettre en cause le statu quo de l’ordre économique et politique, ils ont dans le même temps, contribué à renforcer les normes de la division sexuelle du travail qui discriminaient les femmes célibataires et mariées en situation d’emploi.

Les syndicats de l’industrie lourde, pour s’opposer aux plans de licenciement massifs, s’appuyèrent beaucoup sur la définition de la norme de ce qu’était l’identité masculine et la famille. Pour eux, ce que détruisait le néolibéralisme, c’était le rôle des hommes et leur statut de « breadwinner ». Kwon montre que les femmes des travailleurs, en affrontant directement la police, participèrent de manière cruciale à cette stratégie, en jouant notamment sur le registre de la mère, pour attirer la sympathie de la société. Empruntant largement aux travaux de Judith Butler sur la « performativité », l’auteure montre que les manifestations de femmes furent le lieu de véritables spectacles (performances), soulignant ainsi les dimensions dramatique, émotionnelle et tactique de l’action politique collective. Elle s’interroge par là même sur ce qui forme un des fils rouges de ce volume, la capacité d’action des femmes. Pour elle, si femmes étaient « complices » des normes dominantes de genre, cela ne veut pas dire qu’elles étaient inconscientes de leur intérêt. Limitées par les conditions dans lesquelles leur capacité d’agir est construite et légitimée, les femmes, au lieu de représenter leur propre souffrance et expérience, en vinrent à représentèrent celles des hommes, en danger de perdre leur rôle de chef de famille capable d’assumer les besoins de celle-ci. Elles permirent, par leur activisme, aux hommes de retrouver leur emploi et, ainsi, de redevenir des hommes. Kwon montre ainsi à quel point la crise financière de 1997 révéla la fragilité socio-culturelle des hommes coréens, la relation intime qu’il y avait entre les structures patriarcales et les structures économiques et leur profonde dépendance à l’égard de ces structures pour conserver leur identité masculine.


Cet ouvrage, en étudiant, par une multiplicité d’approches et d’objets, comment les rapports se forgent au travail, en lien avec d’autres types de relations et de hiérarchies, ayant trait aux classes sociales ou à l’appartenance ethnique, contribue à éclairer les mécanismes de la discrimination. Cependant, ces travaux ont aussi le mérite de dépasser une approche qui s’est parfois contenté d’analyser les raisons pour lesquelles les femmes étaient discriminées ou absentes de certains secteurs de l’économie. Ils s’attachent véritablement au processus de construction de la capacité d’agir des femmes et à montrer comment celle-ci a évolué et a pu être soumis à des environnements historiques particuliers comme la guerre, la haute-croissance et la crise économique. On peut juste regretter que l’ouvrage n’évoque le Japon que comme un simple élément de l’environnement qui a contribué à la domination et l’exploitation des femmes coréennes au travail. Malgré ce que laisse espérer le titre, ce volume ne traite pas du tout des femmes japonaises au travail et ne propose aucune perspective comparatiste entre les deux pays. Une telle perspective aurait été utile car, au Japon, comme le sociologue du travail Nomura Masami l’a montré, la norme de l’homme subvenant aux besoins de sa famille, ne s’est jamais véritablement imposée de manière uniforme au sein de l’ensemble des classes sociales, même après la Seconde guerre mondiale. Il aurait ainsi été intéressant de savoir quelle fut la situation dans des lieux de travail industriels de Corée autres que ceux des grands chantiers navals.

Bernard Thomann.


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