Ronald Hubscher, 1914-1918, les aviateurs au combat. Entre privilèges et sacrifice.

Toulouse, Privat, 2016, 325 p.

par Arnaud-Dominique Houte  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage « Restera le plus pur symbole des qualités de la race : ténacité indomptable, énergie farouche, courage sublime. Animé de la foi la plus inébranlable dans la victoire, il lègue au soldat français un souvenir impérissable qui exaltera l’esprit de sacrifice et provoquera les plus nobles émulations. » Ce célèbre extrait de la citation posthume – la vingt-sixième – décernée à Georges Guynemer, tombé le 11 septembre 1917, contribue à nourrir un mythe aviateur, où s’entremêlent la fascination pour les nouvelles armes technologiques de la guerre et la résistance du vieil imaginaire chevaleresque. Le livre de Ronald Hubscher apporte un nouvel éclairage sur l’histoire des aviateurs de la Première Guerre mondiale. Sans trop s’attarder sur les transformations technologiques, institutionnelles et stratégiques de cette nouvelle arme en gestation, il se focalise sur l’identité de ses acteurs, sur leur expérience combattante, et participe ainsi des récents renouvellements de l’histoire sociale de la guerre, front pionnier de l’historiographie de la Première Guerre mondiale1. « Nous n’avons pas la même façon de vivre, de parler, de combattre, que le reste de l’armée », écrit par exemple le lieutenant Marc. Cette affirmation fait l’objet d’une discussion serrée, nourrie de riches archives, à commencer par les témoignages des aviateurs, dont 176 ont été recueillis, au début des années 1980, par le service historique de l’armée de l’air. Ronald Hubscher dévoile les apports et les limites de cette source qu’il croise avec quantité d’autres documents. Étayé de nombreux tableaux et de stimulantes considérations méthodologiques, son livre constitue à cet égard un modèle de réflexion épistémologique sur l’identité du groupe combattant.

Qu’en est-il donc de cette aviation qui regroupe près de 90 000 militaires durant l’ensemble de la guerre ? II faut d’abord distinguer les personnels au sol, méconnus, des aviateurs à proprement parler – à savoir 16 800 pilotes et environ 2 000 observateurs. Ces hiérarchies très marquées se compliquent encore si l’on tient compte des « as », c’est-à-dire les pilotes les plus chevronnés et les plus médiatiques : le monde de l’aviation militaire n’est certes pas un bloc. Les aviateurs forment incontestablement une élite à laquelle on accède généralement grâce à des soutiens, militaires ou politiques, parfois au prix de demandes répétées2. On y trouve surtout des citadins – à noter la quasi-absence des agriculteurs, si présents dans l’infanterie, dont l’aviation serait presque le miroir inversé. Près de la moitié d’entre eux appartiennent aux catégories les plus favorisées de la population, beaucoup sont bacheliers ou diplômés du supérieur, notamment des écoles d’ingénieurs. Plutôt jeunes et souvent célibataires, ils méritent sans doute leur réputation « épicurienne », dont témoigne, outre leurs incartades civiles, un rapport complexe à la discipline militaire. Ces caractéristiques nourrissent pour partie le mythe de l’aviateur, chevalier des temps modernes. Cette conception héroïsante contraste pourtant avec une autre image, tenace, celle de l’embusqué éloigné des tranchées et de la guerre telle qu’elle se livre au sol. La participation active de l’aviation aux combats du printemps 1918 contribue à faire disparaître ce reproche, qui tombe de toute façon dès que l’on s’intéresse à la mortalité du métier : en tenant compte des vols d’instruction et d’entraînement, un pilote sur cinq meurt pendant la durée du conflit.

Bien sûr, on voudrait en savoir plus sur la construction médiatique du mythe de l’aviateur, dont Ronald Hubscher montre très bien les fondements antérieurs à la guerre et dont il évoque plus rapidement les résurgences postérieures et l’écho mémoriel. Mais tel n’était pas l’objet de ce beau livre qui s’attache, avec clarté et méthode, à interroger l’identité collective d’un corps atypique. On ne peut qu’espérer qu’il suscite des études comparables sur d’autres groupes organisés, combattants ou non, de la Première Guerre mondiale.

Arnaud-Dominique Houte


  1. Parmi une riche bibliographie, voir, par exemple, B. Goujon, Du sang bleu dans les tranchées, Paris, Vendémiaire, 2015 ; N. Mariot, Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple, Paris, Éditions du Seuil, 2013.
  2. C. Ridel, Les embusqués, Paris, Armand Colin, 2007.


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